ISSN 2271-1813

 

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Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution 1789-1799

C O M M A N D E R

   

Dictionnaire des journaux 1600-1789, sous la direction de Jean Sgard, Paris, Universitas, 1991: notice 114

ANNALES POLITIQUES (1777-1792)

1Titres Annales Politiques, Civiles et Littéraires du Dix-huitième Siècle, Ouvrage périodique, par M. Linguet, à Londres et Paris, l'auteur.

Continuation de: 1) Considérations politiques et philosophiques sur les affaires présentes du Nord, et particulièrement sur celles de Pologne, par Linguet, Londres, 1773, in-8º, 168 p.; 2) Journal de politique et de littérature (oct. 1774 - juin 1778), journal dont Linguet a été le rédacteur jusqu'en juin 1778.

Les Annales politiques ont été continuées par Mallet Du Pan pendant la suspension de sept. 1780 - janv. 1783, puis à partir de l'acquisition du titre en brumaire An V (nov. 1796); le titre est alors complété par la mention «faisant suite à celles de Linguet».

2Dates 24 mars 1777 - mars 1792. Prospectus en 1777, puis en janvier 1783 et en 1787. Périodicité très irrégulière; un tome correspond en moyenne à neuf mois de livraisons, mais les interruptions sont nombreuses: le t. I est daté du 24 mars 1777, le t. II du 8 août 1777, le t. III du 8 déc. 1777, le t. V du 2 janv. 1779, t. IV à Londres en 1778; t. V, VI et VII à Londres en 1779; t. VIII et IX à Londres en 1780; t. X à Londres, de l'Imprimerie de T. Spiesbury, 1783; t. XI et XII, Londres, Spiesbury, 1784; t. XIII, XIV, XV à Bruxelles, 1788; t. XVI à Paris, chez l'auteur, 1790; t. XVII à Paris «chez l'auteur, rue St. Dominique, Fauxbourg St. Germain, près la rue du Bacq, nº 48», 1790; t. XVIII et XIX, Paris, 1791.

3Description La collection comprend 179 numéros en 19 vol., soit environ 8 livraisons par volume. Vol. de 526 à 545 p.

Frontispice gravé: portrait de Linguet par Saint-Aubin.

Devise: Uno avulso, non deficit alter [Virgile, Enéide].

4Publication Lieux de publication: Londres, Paris, et, de 1780 à 1784, Bruxelles, chez Lemaire. L'abonnement, pour les 24 numéros d'une année entière, est fixé à 48 #.

5Collaborateurs Simon-Nicolas-Henri LINGUET. Collaborateurs occasionnels: Brissot, Mallet Du Pan.

6Contenu Contenu annoncé dans l'«Epître à Sa Majesté le Roi de France» (t. I), dans les «Réflexions préliminaires» (t. I, p. 5-103, et notamment dans la note de la p. 26). Sept rubriques prévues: Etat des finances en Europe; Du Commerce; De la Religion; De la Culture et de l'Esprit; Des Arts et des Sciences; Des Mœurs; De la Société en général.

Principaux auteurs mentionnés: d'Alembert, Baudeau, Terray, Voltaire (t. III). Thèmes principaux classés dans les tables alphabétiques par volumes ou regroupées (par ex. pour les t. IV, V, VI), par ex.: Angleterre, Colonies, Chevalier d'Eon, Jésuites, Marine, Militaire, Pologne, Portugal, Russie (mentionnés au moins 4 fois dans le t. I); Académies, Américains, Anecdotes, Mendicité, Parlements (t. II); Aiguille (à coudre), Bavière, Gens de Lettres, Privilège, Propriété, Simplicité, Vin, etc.

7Exemplaires B.N., 8º Lc2 85A et 8º Lc2 85 («De la bibliothèque de Madame Elisabeth»).

8Bibliographie Nombreuses rééditions et contrefaçons. Voir J. Popkin, p. 11-19.

Mentions contemporaines: Apostrophe à M. Linguet sur les no 25 et 26 des «Annales du XVIIIe siècle», Paris, 1779. Lettres de Mme de B*** et du Compte de L***, mêlées d'éloges et de critiques des «Annales politiques» de M. Linguet, Londres [Paris], 1780. Clavière E., Lettres à M. Linguet sur le no 116 de ses «Annales», Londres, 1788. Arrêt de la Cour du Parlement condamnant le nº 116 à être brûlé (25-27 sept. 1788). De Moitelle, Copie des lettres de M. le Colonel, commandant le Régiment de ligne [...] au sujet du récit inséré dans le no 101 des Annales, s.l., 1788.

Cruppi J., Un avocat journaliste au XVIIIe siècle: Linguet, Paris, Hachette, 1895 (cet ouvrage, malgré son titre, ne traite pas de Linguet journaliste, et arrête en 1775 le récit de la vie de Linguet). – Conti Odorisio G., S.N.H. Linguet dall'ancien régime alla Rivoluzione, Milan, Giuffre, 1976 (notes bibliographiques, p. 343-351). – Gay Levy D., The Ideas and careers of Simon Nicolas Henri Linguet: a study in eighteenth-century French politics, Chicago, Univ. of Illinois Press, 1980, 383 p. – Popkin J., «Un journaliste face au marché des périodiques à la fin du dix-huitième siècle: Linguet et ses Annales politiques», dans Diffusion, p. 11-19.

Historique Lorsque, le 25 octobre 1774, paraît le premier numéro du Journal de politique et de littérature (Journal de Bruxelles), qu'avait fondé Panckoucke, et que le rédacteur s'y fait connaître dans un avant-propos de 5 p. (t. I, nº 1, 25 oct. 1774, p. 1-40), Linguet, débutant dans le journalisme à 38 ans, est cependant quelqu'un de fort connu dans la République des Lettres.

Aident à cette notoriété et l'expliquent ses ouvrages d'histoire (Histoire du siècle d'Alexandre en 1762; Histoire des révolutions de l'empire romain en 1766; Histoire impartiale des Jésuites en 1768; Histoire universelle du seizième siècle en 1769), ses écrits politiques et économiques (Théorie des lois civiles en 1767; Lettres sur la théorie des lois civiles en 1770; Réponse aux docteurs modernes en 1771), ses mémoires d'avocat (pour les co-inculpés du chevalier de La Barre, pour le duc d'Aiguillon dans l'affaire de Bretagne, pour le compte de Morangiès dans ses démêlés avec les Veron, mais aussi pour Marthe Camp, vicomtesse de Bombelles, sur la question du mariage des protestants, et pour Simon Sommer, sur celle du divorce), ses querelles nombreuses et compliquées avec l'Ordre des Avocats qui aboutissent en 1774 à sa radiation du tableau, confirmée en 1775.

Linguet est donc devenu le maître d'œuvre du Journal de politique et de littérature: 7 numéros en 1774, 36 en 1775, et encore 20 en 1776 jusqu'à ce nº 21 du 25 juillet 1776 qui devait être le dernier rédigé par Linguet. L'article intitulé: «Nouvelles Littéraires. Discours de MM De La Harpe et Marmontel, à la réception du premier dans l'Académie Française» (t. II, nº 21, 25 juil. 1776, p. 404-412), allait en effet, par les vives critiques portées conjointement contre l'Académie et La Harpe, provoquer son éviction de la rédaction du Journal, au profit du rival La Harpe. Un Avertissement, en tête du nº 28 (t. III, nº 28, 5 oct. 1776, p. 163) devait avertir les lecteurs du changement intervenu à la tête de la rédaction du Journal.

Linguet se lance alors dans le journalisme à son compte, et publie, à partir de 1777, son propre journal. D'abord installé à Londres, Linguet va quitter l'Angleterre en 1778 pour Bruxelles, via la Suisse.

De 1777 à 1780 paraissent donc à Londres 72 numéros des Annales politiques. Elles sont normalement bimensuelles, publiées le 15 et le 30 de chaque mois, mais les retards sont fréquents, comme les imperfections matérielles, malgré les efforts de l'imprimeur anglais Spilsbury.

Le journal de Linguet a un grand succès dont témoigne l'apparition rapide de contrefaçons notamment à Bruxelles, à Lausanne, à Yverdun et les plaintes de l'auteur n'auront guère d'effet contre les «Cartouches littéraires» (t. III, nº 23, 1778, p. 413). Charles Ledré dans son Histoire de la presse rapporte d'ailleurs un propos de Brissot dans ses Mémoires, selon lequel un numéro des Annales aurait rapporté plus à Linguet que l'Emile à Rousseau[9]. Et les Mémoires secrets, à la date du 31 août 1778, rapportent (t. XII, p. 98-99): «M. Linguet a d'autant plus de peine à se départir de son rôle d'Arétin moderne, qu'il l'a trouvé très lucratif l'année dernière, et qu'une année de son journal, tous fraix faits, lui a rendu 50 000 # nettes...»

Raymond Manevy[10], pour sa part, rappelle que si Linguet avait de nombreux ennemis, il ne manquait pas non plus d'admirateurs dans le clergé, à la cour, dans le militaire d'un certain rang, et surtout, selon Grimm, dans les cafés de Paris. Il indique aussi qu'Amelot, ministre chargé du département de Paris, avait répondu aux académiciens qui lui demandaient l'interdiction des Annales: «J'en suis bien fâché, Messieurs, je ne puis vous accorder cette demande. Le Roi, la Reine et toute la famille Royale ne lisent que le journal de Linguet et le lisent avec un plaisir indicible».

La pensée de Linguet, dense, riche, touffue, explore tous les domaines et ne néglige aucun aspect de la réalité. Les divers articles peuvent être regroupés autour de trois grands centres d'intérêt[11].

D'abord la vie intellectuelle. Intérêt réduit pour les sciences, techniques et arts. Intérêt soutenu au contraire pour les littératures, celle de l'antiquité grecque et romaine dont Linguet est imprégné, celles des pays étrangers (dont l'espagnole et l'anglaise qu'il limite abusivement à Shakespeare qu'il méprise), celle de la France du Moyen-Age et de la Renaissance qu'il dédaigne, celle du siècle classique qu'il admire, essentiellement pour Corneille et Racine. Abordant le XVIIIe siècle, Linguet se lance vigoureusement à l'attaque: il combat sans concession corps et compagnies. L'Académie française et son secrétaire perpétuel d'Alembert sont sévèrement critiqués. Les milieux de la presse et le libraire Panckoucke ne sont pas épargnés. L'esprit philosophique est dénoncé comme nocif et plus nuisible que l'esprit religieux. S'occupant des individualités, Linguet examine à tour de rôle et sans complaisance Diderot et Montesquieu, mais aussi Condorcet, Condillac, Morellet, Fontenelle, Marmontel. Rousseau, avec lequel Linguet se sent comme une solidarité entre persécutés, est plutôt ménagé. Voltaire fait l'objet d'une appréciation mesurée et, avec lui, Linguet a conscience de traiter, au moins, d'égal à égal... Linguet se soucie également du respect de la propriété littéraire et aborde le statut de l'homme de lettres, pour approuver le principe d'une censure préventive (t. III, nº 17, 1777, p. 30).

Ensuite la vie politique et économique et le débat sur la condition de l'homme dans la société. Linguet y reprend fréquemment des thèses déjà émises ou des paradoxes déjà développés dans ses ouvrages précédents, comme la «Théorie des Lois» et la «Réponse aux Docteurs modernes». Le lecteur ancien et fidèle de Linguet ne doit pas être surpris...[12].

Le problème économique retient d'abord l'attention de Linguet: il condamne sans rémission la doctrine des physiocrates qu'il déforme d'ailleurs sans vergogne, retrace l'évolution de la politique gouvernementale depuis 1764, défendant Terray, dénigrant Turgot, espérant en Necker. Il fait part aussi de ses vues (très) personnelles sur la question alimentaire: de tous les produits le blé est le plus dangereux, le riz le plus bienfaisant; le consommateur, menacé par la cherté, la famine ou la disette, peut souhaiter un blocage des prix ou une échelle mobile des salaires, mais doit surtout regretter la suppression de l'esclavage qui apportait tant de satisfactions aux travailleurs! Linguet soutient qu'avec l'esclavage le problème de la mendicité trouverait sa solution, et que, la liberté, pour la plupart des hommes du XVIIIe siècle n'étant que celle de mourir de faim, il importe d'établir un système politique efficace par la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d'un seul, par l'attribution au Souverain d'un droit de propriété éminente sur tout ce qui existe dans son royaume. La religion du Souverain sera la religion officielle et les fidèles des autres cultes devront renoncer aux fonctions publiques tout en obtenant reconnaissance des droits fondamentaux de tout homme. Les convictions de Linguet vont de pair, au moins jusqu'à l'épreuve de l'embastillement, avec un solide dédain pour le parlementarisme anglais.

Quelques domaines techniques sont abordés assez complètement: d'une part l'organisation judiciaire, terrain favori d'un ancien avocat ayant des comptes à régler et doté d'un tempérament résolument rancunier, d'autre part la question fiscale sur laquelle Linguet se montre adversaire de l'impôt indirect portant sur les consommations et favorable à une sorte de dîme royale, héritée de Vauban, pour les campagnes, accompagnée pour les villes, d'un impôt territorial portant sur les espaces bâtis et payé par l'utilisateur ou l'occupant. Mais ce terrain fiscal, technique et ardu, n'est pas, et de loin, celui sur lequel Linguet se montre le plus à son aise.

Enfin la vie internationale, et essentiellement le conflit d'Amérique du Nord et le problème colonial qui lui est lié. Les Annales abondent en commentaires sur les causes du conflit, l'intérêt mal compris des deux côtés, que pouvaient avoir Anglais et Américains à s'y jeter, le comportement des gouvernements de Versailles et Madrid. Elles proposent au lecteur une étude approfondie de la réalité coloniale: il faut interrompre tout commerce avec les comptoirs coloniaux et laisser les territoires de plantation se détacher de la métropole, dans l'intérêt général (disparition de l'exclusif et de ses contraintes pour les colons; pour les consommateurs européens, apparition de la concurrence et, logiquement, d'une baisse des prix pour les produits tropicaux, baisse sensible des dépenses militaires grévant le budget des pays colonisateurs, affermissement de la paix européenne que ne viendra plus troubler la rivalité des puissances coloniales, progrès moral résultant de la disparition du «mélange des couleurs» etc.)

L'embastillement de Linguet du 27 septembre 1780 au 19 mai 1782 interrompt la publication des Annales. Attiré à Paris par la promesse d'une totale liberté d'expression, Linguet est arrêté, semble-t-il à la requête du maréchal de Duras (Mémoires secrets, t. XX, p. 300-301, 20 mai 1782), et emprisonné à la Bastille.

Paraissent alors, à l'initiative de Mallet Du Pan, des Annales politiques, civiles et littéraires du dix-huitième siècle, ouvrage périodique pour servir de suite aux Annales de M. Linguet: 16 numéros en 1781, à partir du 30 avril, et 8 autres en 1782 jusqu'à l'Avis du 10 juillet 1782 annonçant la libération du fondateur des Annales. Le journal de Mallet Du Pan conservera le titre d'Annales politiques, civiles et littéraires du dix-huitième siècle jusqu'au 15 février 1783 (nº 36) avant de devenir (nº 37 du 15 mars 1783) Mélanges historiques, politiques et littéraires sur l'état présent de l'Europe.

Libéré le 19 mai 1782, Linguet doit quitter Paris, tout en restant dans le royaume: il se retire à Rethel, sur les terres de la comtesse de Béthune, l'une de ses anciennes clientes. Mais il ne tarde pas à fuir la France, pour rejoindre Bruxelles puis l'Angleterre. Et au début de 1783 paraissent à Londres trois numéros livrés ensemble (t. X, nº 73, 74 et 75) des Annales, datés du 5 déc. 1782, avec comme devise Surrexit e mortuis, et accompagnés d'une estampe expliquée, anticipatrice de la destruction de la Bastille. Dans ses Mémoires sur la Bastille..., qui contribueront pour beaucoup et durablement à sa réputation de pamphlétaire, Linguet expose sa version des faits, relate les circonstances de son arrestation, puis celles de sa détention, tente de découvrir les raisons de son incarcération, et s'étend sur les conditions et motifs de son élargissement. Les trois numéros donnent l'impression de la confusion, et ont tendance à laisser le lecteur sur sa faim et à le décevoir, ce que traduisent les Mémoires secrets (t. XXII, p. 220) à la date du 6 avril 1783: «Les Mémoires sur la Bastille se répandent enfin: chacun s'empresse de se les procurer. On les lit avec avidité, et l'on est tout surpris après avoir lu, de ne rien savoir...».

Trois autres numéros (t. X, nº 76, 77 et 80) comprennent un examen fouillé et minutieux des œuvres de Voltaire, classées par grandes catégories (Tragédies, Comédies, Poèmes épiques, Romans, Histoires etc.). Le ton de la critique se veut serein et dégagé de la tendance polémique, si fréquente chez Linguet: éloge de la correspondance, des contes et romans, condamnation de l'œuvre poétique, réserves sur les comédies et tragédies, estime pour les épîtres et les œuvres historiques. Linguet propose même à ses lecteurs de souscrire à une collection expurgée et corrigée des œuvres de Voltaire: il est question de vingt volumes de 500 à 600 p. chacun, au prix de six livres l'unité (t. X, nº 80, p. 495-500). Le projet n'aura pas de suite.

Les Annales reprennent alors leur cours et proposent leurs «Réflexions sur l'Encyclopédie» (t. XI, nº 86, p. 365-386) à l'occasion de la mort de Diderot (t. XI, nº 86, p. 361-364): c'est pour dénigrer l'Encyclopédie («La malheureuse Encyclopédie regorge de choses inutiles... elle est dépouvue de choses essentielles», t. XI, nº 86, p. 365) comme la plus grande partie de son œuvre personnelle.

Mais l'attention de Linguet, et probablement de manière très intéressée, va se porter de plus en plus vers les Pays-Bas Autrichiens, au moment de leur querelle avec les Provinces Unies sur l'ouverture de l'Escaut: le t. XI des Annales comprend ainsi un numéro entier, le nº 88 (p. 443-509) consacré au démêlé entre l'Empereur Joseph II et les Provinces Unies. Le nº 89 (t. XII, p. 3-68) traite le même sujet mais d'une autre manière et, le Journal historique et littéraire de François-Xavier Feller écrit sur ce nº 89, à la date du 1er janvier 1785 (t. 170, p. 63): «... Par une prosopopée qui lui réussit assez bien pour varier et classer ses idées, il [Linguet] met sur la scène un interlocuteur Français qui s'adressant au Roi, s'efforce de le détourner du dessein de secourir les Hollandais...»[13]. Enfin les nº 90 à 93 (t. XII, p. 69-318) sont entièrement consacrés eux aussi à cette question.

La période de la prérévolution française, à partir de 1787, voit la reprise des Annales à Bruxelles. Se mêlent informations et commentaires sur la tolérance (Qu'il ne peut pas y avoir de tolérance religieuse ni deux cultes dans un même Etat) dans le nº 99 (t. XIII), sur l'Edit de novembre 1787 concernant ceux qui ne font pas profession de la religion catholique (t. XIII, nº 102), sur l'effet de l'affranchissement des esclaves dans l'Ancien Monde et le profit véritable qu'ils en ont pu tirer (t. XIII, nº 104 et t. 14, nº 106), sur la réforme judiciaire de 1788, celle de Lamoignon, comparée à la révolution passagère de 1771, celle de Maupeou (t. XIV, nº 110 et 111), sur la Dette nationale et le crédit public en France (t. XV, nº 116) pour préférer l'impôt à l'emprunt, sur la mort du duc d'Aiguillon, ancien client de Linguet lors de l'affaire de Bretagne puis son adversaire lors de démêlés ultérieurs sur les honoraires dus (t. XV, nº 117), sur la dénonciation faite au Parlement de Paris en septembre 1788 de l'ancien garde des sceaux Lamoignon et de Brienne qui jouait alors le rôle de principal ministre (t. XV, nº 118).

Cette période ne va pas sans incident puisque le Parlement de Paris, le 27 septembre 1788, condamne au feu le nº 116, relatif au crédit public. D'où les protestations de Linguet le 7 novembre 1788 (t. XV, nº 119) et ses «Réflexions sur l'usage de faire brûler les livres par la main du bourreau» (nº 119), devenues tiré-à-part des Annales sous le titre «Onguent pour la brûlure» (Bruxelles, 1788).

Précédemment le Parlement de Rennes avait, lui aussi, déjà condamné au feu les pages 156 à 180 du nº 107 des Annales (t. XIV) et des notes infrapaginales du nº 108 (t. XIV): Linguet y critiquait le comportement des conseillers au Parlement de Paris Goislard et Duval D'Epremesnil dans les jours précédents l'Edit du 8 mai 1788 et la réforme judiciaire de Lamoignon, et approuvait, ou tout au moins comprenait, la lettre de cachet qui les avait frappés (t. XIV, nº 107, p. 156-172). De manière plus générale l'auteur des Annales dénonçait chez les parlementaires ces «patriotismes du moment qui allèguent les droits de la Nation pour couvrir des intérêts privés» (t. XIV, nº 107, p. 172). Linguet répliquait à cette condamnation dans le nº 115 rappelant que déjà, au temps de l'affaire d'Aiguillon, en 1770, il avait défendu en face du Parlement de Rennes l'autorité légitime contre le fanatisme des gens de robe (t. XV, nº 115, p. 149-161).

C'est d'ailleurs une habitude ancrée chez Linguet que d'utiliser son journal à la défense de sa cause personnelle: ainsi les nº 94, 95 et 96 (t. XII, p. 319-564) sont entièrement occupés par son «Mémoire au Roi... concernant ses réclamations actuellement pendantes au Parlement de Paris», dans lequel, à la fin de 1786, il s'en prend avec véhémence à ses adversaires, particulièrement au duc d'Aiguillon.

Avec la Révolution française Linguet s'installe à Paris, rue Saint-Dominique, près de la rue du Bacq, nº 48, et publie une fois par semaine un cahier de 32 p. in-8º à partir de 1790, un cahier de 64 p. tous les quinze jours à partir de janvier 1792.

Linguet propose d'abord son projet de réforme financière de l'Etat et d'établissement d'une Caisse nationale salutaire: cette caisse serait chargée de tous les payements de l'Etat, y compris les arrérages de la Dette publique, et jouerait, en outre, vis-à-vis des journaliers ou domestiques, le rôle de caisse de secours ou de prévoyance pour les orphelins, les veuves mères de famille, les victimes d'accident du travail ou les personnes trop agées pour travailler encore. Cette Caisse nationale serait alimentée par une cotisation des futurs bénéficiaires, quand ils le pourraient, comme par les titulaires d'emplois publics, laïcs ou ecclésiastiques, à leur entrée en fonction, les personnes contractant mariage, faisant baptiser un enfant, ou établissant un testament (sauf présentation d'un certificat de pauvreté), enfin par ce que Linguet appelle l'Impôt territorial c'est-à-dire la dîme royale pour les campagnes, accompagnée par le «toisé des villes» (t. XVI, nº 134, p. 424-464 et nº 135, p. 465-508)[14].

Les Annales traitent également la dissolution des Parlements (t. XVII, nº 137, p. 3-19, oct. 1790) avec lesquels, et d'abord pour ce qui concerne celui de Paris, Linguet avait eu tant de démêlés, et reviennent sur leur responsabilité dans le poids de la dette nationale pour avoir favorisé les emprunts (t. XVII, nº 137, p. 20-27).

Linguet s'intéresse aussi à la question du Comtat Venaissin et d'Avignon (t. XVII, nº 141, p. 129-140 et t. 18, nº 155, p. 38-44); aux affaires des Provinces Belgiques au moment où les Habsbourg s'apprêtent à rétablir leur autorité sur un territoire qui avait provisoirement rejeté leur tutelle: il insiste sur l'intérêt qu'aurait représenté pour la France l'existence d'un Etat frontalier, dégagé de toute influence autrichienne, et protégeant ainsi Paris d'une menace militaire venant du nord-est; il souhaite le rapprochement et l'entente entre les partisans, conservateurs, de Van der Noot et Van Eupen d'une part, et ceux, démocrates, de Vonck et Van der Mersch d'autre part, et laisse deviner sa préférence pour les premiers (t. XVII, nº 139, p. 92-96).

Linguet se fait également le défenseur à la Constituante des droits de l'Assemblée coloniale de Saint-Domingue, s'opposant aux blancs de l'île (notamment t. XVIII, nº 158, p. 117-164, mars 1791: instances infructueuses de l'Assemblée générale de Saint-Domingue pour obtenir d'être entendu à la barre de l'Assemblée nationale). Lettre de Linguet à M. Barnave à ce sujet: «M. Barnave convaincu d'infidélité réfléchie, dans son rapport des 11 et 12 octobre 1790 à l'Assemblée Nationale, concernant l'affaire de Saint Domingue, et d'imposture réfléchie dans ses assertions aussi à l'Assemblée Nationale, le 5 avril 1791, ou Discours prononcé aux séances du soir de l'Assemblée Nationale, des 31 mars et 5 avril 1791 par M. Linguet, Conseil des 85 citoyens de St Domingue, faisant partie de l'Assemblée Générale de cette colonie» (t. XVIII, nº 162 à 164, p. 229-316; nº 166, p. 372-380; nº 167, p. 381-403).

Il critique le projet fiscal de contribution personnelle ou mobilière avancé par le Comité financier de l'Assemblée constituante (t. XVII, nº 140, p. 97-128; t. XVII, nº 146, p. 311-320) qui faisait du loyer l'assise de l'impôt, approuve la sanction donnée par le Roi au décret du 27 novembre 1790 exigeant des ecclésiastiques exerçant des fonctions publiques le serment prévu par la Constitution (t. XVII, nº 148, p. 353-363), examine favorablement la Constitution civile du Clergé ainsi que les scrupules qui empêchent une partie du clergé à s'y soumettre (t. XVII, nº 150, p. 426-452), rend compte du bref du Pape du 10 mars 1791 sur la Constitution civile du Clergé «ouvrage du quinzième siècle...» (t. XVIII, nº 166, p. 358-371; mai 1791), approuve le décret de l'Assemblée nationale excluant ses membres de la seconde législature (t. XVIII, nº 168, p. 426-440).

D'autres articles des Annales commentent la fuite avortée du Roi et de sa famille (t. XVIII, nº 172, p. 539-554), le droit de veto accordé au Roi par la Constitution (t. XIX, nº 174, p. 45-65), pour regretter que le processus n'ait pas été inversé («... il fallait que le roi proposât, et que l'aréopage national approuvât, ou rejettât...»). Ou encore il s'agit des perspectives de guerre au début de 1792 (t. XIX, nº 174, p. 66-82), du décret contre les princes et Français émigrés auquel le Roi s'oppose (t. XIX, nº 175, p. 139-156), de la cherté des produits alimentaires et accaparements (t. XIX, nº 177, p. 220-232), du discrédit des assignats (t. XIX, nº 177, p. 233-245, févr. 1792).

Linguet revient enfin sur ses vieux projets de reconnaissance du divorce (t. XIX, nº 178, p. 324-328) et d'instauration d'une dîme précédemment royale et devenue nationale (t. XIX, nº 179, p. 353-368).

Dans ce qui sera le dernier numéro des Annales (t. XIX, nº 180, p. 424-444), et alors que la guerre approche, Linguet envisage favorablement un retour des émigrés, autres que les «gros nobles», et forme des vœux dans ce sens. Le post-scriptum qui conclut le nº 180 mentionne, pour le regretter, le projet de certains à l'Assemblée législative de supprimer sans indemnité les droits seigneuriaux (ce qui sera effectivement décidé après le 10 août) au risque de dissuader définitivement les émigrés de rentrer.

Linguet arrête là ses Annales, et abandonne toute vie publique. Retiré à Marnes, il est arrêté comme suspect en octobre 1793. Il comparaît devant le Tribunal révolutionnaire le 9 messidor An II (27 juin 1794), est condamné à mort avec ses 21 co-inculpés, et exécuté. Il avait 57 ans.

Marc MEURISSE

 


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