ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 201] CHAPITRE TRENTE-UNIÉME.

Affaires é[sic]cclésiastiques: disputes mémorables.

Des trois ordres de l'état, le moins nombreux, qui est l'église, est celui qui a toûjours éxigé du souverain la conduite la plus délicate & la plus ménagée. conservèr à la fois l'union avec le siége de rome, & soûtenir les libertés de l'église gallicane qui sont les droits de l'ancienne église; savoir faire obéir les évêques comme sujets, sans touchèr aux droits de l'épiscopat; [p. 202] les soûmettre en beaucoup de choses à la jurisdiction séculiére, & les laisser juges en d'autres; les faire contribuèr aux besoins de l'état, & ne pas choquer leurs priviléges: tout cela demande un mélange de dextérité & de fermeté, que louis XIV eut presque toûjours.

Le clergé en france fut remis peu-à-peu dans un ordre & dans une décence, dont les guerres civiles & la licence des tems l'avaient écarté. le roi ne souffrit plus enfin, ni que les séculiers possédassent des bénéfices sous le nom de confidentiaires, ni que ceux qui n'étaient pas prêtres eussent des évéchez comme le cardinal mazarin qui avait possédé l'évéché de metz n'étant pas même sous-diacre, & le duc de verneuil qui en avait aussi joui étant séculier.

Ce que païait au roi le clergé de france & des villes conquises, allait année commune19 à environ deux-millions-cinq-cent-mille livres; & depuis, la valeur des espéces aiant augmenté numériquement, ils ont secouru l'état d'environ quatre-millions par année, sous le nom de décimes, de subvention extraordinaire, de don gratuit. ce mot & ce [p. 203] privilége de don gratuit se sont conservés, comme une trace de l'ancien usage, où étaient tous les seigneurs de fiéfs, d'accorder des dons gratuits aux rois dans les besoins de l'état. les évêques & les abbés, étant seigneurs de fiéfs, ne devaient que des soldats, dans le tems de l'anarchie féodale. les rois alors n'avaient que leurs domaines, comme les autres seigneurs. lorsque tout changea depuis, le clergé ne changea pas; il conserva l'usage d'aider l'état par des dons gratuits.

A cette ancienne coûtume, qu'un corps qui s'assemble souvent conserve, & qu'un corps qui ne s'assemble point perd nécessairement, se joind l'immunité toûjours reclamée par l'église, & cette maxime, que son bien est le bien des pauvres. non qu'elle prétende ne devoir rien à l'état, dont elle tient tout; car le roiaume, quand il a des besoins, est le premier pauvre: mais elle allégue pour elle le droit de ne donner que des secours volontaires; & louis XIV éxigea toûjours ces secours, de maniére à n'être pas refusé.

On s'étonne dans l'europe & en france, que le clergé païe si peu; on se figure, qu'il jouit du tièrs du roiaume. s'il possédait ce tièrs, il est indubitable qu'il [p. 204] devrait païer le tièrs des charges, ce qui se monterait année commune à près de trente-millions, indépendamment des droits sur les consommations, qu'il païe comme les autres sujets; mais on se fait des idées vagues & des préjugés sur tout. on dit que l'église posséde le tièrs du roiaume, comme on dit au hazard qu'il y a un million d'habitans dans paris. si on se donnait seulement la peine de supputer le revenu des évéchez, on verrait par le prix des baux faits il y a environ cinquante ans, que tous les évéchez n'étaient évalués alors que sur le pied d'un revenu annuel de quatre-millions; & les abbaïes commandataires allaient à quatre-millions-cinq-cent-mille livres. il est vrai, que l'énoncé de ce prix des baux fut un tièrs au dessous de la valeur; & si on ajoûte encor l'augmentation des revenus en terres, la somme totale des rentes de tous les bénéfices consistoriaux sera portée à environ seize-millions; & il ne faut pas oublier, que de cet argent il en va tous les ans à rome une somme considérable, qui ne revient jamais, & qui est en pure perte. c'est une grande libéralité du roi envèrs le saint-siége: elle dépouille l'état dans l'espace d'un siécle de plus de quatre-cent-mille marcs d'argent; ce qui dans la suite [p. 205] des tems appauvrirait le roiaume, si le commerce ne réparait pas abondamment cette perte.

A ces bénéfices qui païent des annates à rome, il faut joindre les cures, les couvens, les collégiales, les communautés & tous les autres bénéfices ensemble. mais s'ils sont évalués à cinquante-millions par année dans toute l'étenduë actuelle du roiaume, on ne s'éloigne pas beaucoup de la vérité.

Ceux qui ont éxaminé cette matiére avec des yeux aussi sévéres qu'attentifs, n'ont pu porter les revenus de toute l'église gallicane séculiére & réguliére, au de-là de quatre-vingt-millions. ce n'est pas une somme éxorbitante, pour l'entretien de quatre-vingt-dix-mille personnes religieuses & environ cent-soixante-mille ecclésiastiques, que l'on comptait en 1700. la somme, répartie sur chaque tête, donne environ trois-cent livres à chacun. il y a des moines conventuels, qui ne coûtent pas deux-cent livres par an à leur monastére: il y a des moines abbés réguliers, qui jouissent de deux-cent-mille livres de rentes. c'est cette énorme disproportion, qui frape & qui excite les murmures. on plaind un curé de campagne, dont les travaux pénibles ne lui procurent que sa portion congruë de [p. 206] trois, de quatre ou cinq-cent livres, tandis qu'un religieux oisif, devenu abbé & non moins oisif, posséde une fortune immense, & qu'il reçoit des titres fastueux de ceux qui lui sont soûmis. ces abus vont beaucoup plus loin en flandre, en espagne, & surtout dans les états catholiques d'allemagne, où l'on voit des moines princes.

Les abus servent de loix dans presque toute la terre; & si les plus sages des hommes s'assemblaient pour faire des loix, où est l'état dont la forme subsistât entiére? le clergé de france observe toûjours un usage onéreux pour lui, quand il païe au roi un don gratuit de plusieurs millions pour quelques années. il l'emprunte; & après en avoir païé les intérêts, il rembourse le capital aux créanciers: ainsi il païe deux fois. il eût été plus avantageux pour l'état & pour le clergé en général, & plus conforme à la raison, que ce corps eût subvenu aux besoins de la patrie, par des contributions proportionnées à la valeur de chaque bénéfice. mais les hommes sont toûjours attachés à leurs anciens usages. c'est par le même esprit, que le clergé, en s'assemblant tous les cinq ans, n'a jamais eû, ni une salle d'assemblée, ni un meuble qui lui appartînt. il est clair, qu'il eût [p. 207] pu, en dépensant moins, aider le roi davantage, & se bâtir dans paris un palais, qui eût été un nouvel ornement de cette capitale.

Les maximes du clergé de france n'étaient pas encor entiérement épurées, dans la minorité de louis XIV, du mélange que la ligue y avait apporté. on avait vu, dans la jeunesse de louis XIII & dans les derniers états tenus en 1614, la plus nombreuse partie de la nation, qu'on appelle le tièrs état & qui est le fond de l'état, demandèr en vain avec le parlement qu'on posât pour loi fondamentale; «qu'aucune puissance spirituelle ne peut priver les rois de leurs droits sacrés, qu'ils ne tiennent que de Dieu seul; & que c'est un crime de léze-majesté au premier chef, d'enseigner qu'on peut déposèr & tuer les rois.» c'est la substance en propres paroles de la demande de la nation. elle fut faite dans un tems, où le sang de henri le grand fumait encore. cependant un évêque de france né en france, le cardinal du perron, s'opposa violemment à cette proposition, sous prétexte que ce n'était pas au tièrs état à proposer des loix, sur ce qui peut concerner l'église. que ne faisait-il donc avec le clergé, ce que le tièrs état voulait faire? mais il en [p. 208] était si loin, qu'il s'emporta jusqu'à dire: «que la puissance du pape était pleine, plénissime, directe au spirituel, indirecte au temporel; & qu'il avait charge du clergé de dire, qu'on excommunirait ceux qui avanceraient que le pape ne peut déposer les rois.» on gagna la noblesse; on fit taire le tièrs état. le parlement renouvela ses anciens arrêts, pour déclarer la couronne indépendante, & la personne des rois sacrée. la chambre ecclésiastique, en avouant que la personne était sacrée, persista à soûtenir que la couronne était dépendante. c'était le même esprit, qui avait autrefois déposé louis le débonnaire. cet esprit prévalut au point, que la cour subjuguée fut obligée de faire mettre en prison l'imprimeur, qui avait publié l'arrêt du parlement sous le titre de loi fondamentale. c'était, disait-on, pour le bien de la paix; mais c'était punir ceux qui fournissaient des armes défensives à la couronne. de telles scénes ne se passaient point à vienne; c'est qu'alors la france craignait rome, & que rome craignait la maison d'aûtriche.

La cause, qui succomba, était tellement la cause de tous les rois, que jacques premier, roi d'angleterre, écrivit contre le cardinal du perron; & c'est le [p. 209] meilleur ouvrage de ce monarque. c'était aussi la cause des peuples, dont le repos éxige que leurs souverains ne dépendent pas d'une puissance étrangére. peu-à-peu la raison a prévalu; & louis XIV n'eut pas de peine à faire écouter cette raison, soûtenuë du poids de sa puissance.

Antonio pérès avait recommandé trois choses à henri quatre, roma, consejo, pielago. louis XIV eut les deux derniéres avec tant de supériorité, qu'il n'eut pas besoin de la premiére. il fut attentif à conserver l'usage de l'appel comme d'abus au parlement des ordonnances ecclésiastiques, dans tous les cas où ces ordonnances intéressent la jurisdiction roiale. le clergé s'en plaignit souvent, & s'en loua quelquefois. car si d'un côté ces appels soûtiennent les droits de l'état contre l'autorité épiscopale, ils assûrent de l'autre cette autorité même, en maintenant les priviléges de l'église gallicane contre les prétentions de la cour de rome: desorte que les évêques ont regardé les parlemens comme leurs adversaires & comme leurs défenseurs; & le gouvernement eut soin, que malgré les querelles de religion, les bornes aisées à franchir ne fussent passées de part ni d'autre. il en est de la puissance des [p. 210] corps & des compagnies, comme des intérêts des villes commerçantes; c'est au législateur à les balancer.

L'affaire de ce genre la plus importante & la plus délicate, fut celle de la régale. c'est un droit qu'ont les rois de france, de pourvoir à tous les bénéfices simples d'un diocése pendant la vacance du siége, & d'économisèr à leur gré les revenus de l'évéché. cette prérogative est particuliére aux rois de france; mais chaque état a les siennes. les rois de portugal jouïssent du tièrs du revenu des évéchez de leur roiaume. l'empereur a le droit des premiéres priéres; il a toûjours conféré tous les premiers bénéfices qui vaquent. les rois de naples & de sicile ont de plus grands droits. ceux de rome sont pour la plus part fondés sur l'usage, plustôt que sur des titres primitifis.

Les rois de la race de mérovée conféraient, de leur seule autorité, les évéchez & toutes les prélatures. il semblait juste, qu'ils conservassent le faible privilége de disposer du revenu, & de nommèr à quelques bénéfices simples, dans le court espace qui s'écoule entre la mort d'un évêque & le serment de fidélité enregistré de son successeur. plusieurs évêques de villes réunies à la couronne [p. 211] sous la troisiéme race, ne voulurent pas reconnaître ce droit, que des seigneurs particuliers trop faibles n'avaient pu faire valoir: les papes se déclarérent pour les évêques; & ces prétentions restérent toûjours envelopées d'un nuage. le parlement en 1608, sous henri quatre, déclara que la régale avait lieu dans tout le roiaume: le clergé se plaignit; & le prince, qui ménageait les évêques & rome, évoqua l'affaire à son conseil, & se garda bien de la décider.

Les cardinaux de richelieu & de mazarin firent rendre plusieurs arrêts du conseil, par lesquels les évêques, qui se disaient éxemts, étaient tenus de montrer leurs titres. tout resta indécis jusqu'en 1673; & le roi n'osait pas alors donnèr un seul bénéfice, dans presque tous les diocéses situés au-de-là de la loire, pendant la vacance d'un siége.

Enfin, en 1673 le chancelier michel le tellier scella un édit, par lequel tous les évéchez du roiaume étaient soûmis à la régale. deux évêques, qui étaient malheureusement les deux plus vertueux hommes du roiaume, refusérent opiniâtrément de se soûmettre. c'était pavillon évêque d'alet, & caulet de pamiers. ils se défendirent d'abord par des raisons plausibles: on leur en opposa d'aussi fortes. quand [p. 212] des hommes éclairés disputent long-tems, il y a grande apparence que la question n'est pas claire. elle était très obscure; mais il était évident, que ni la religion ni le bon ordre n'étaient intéressés à empéchèr un roi, de faire dans deux diocéses, ce qu'il faisait dans tous les autres. cependant les deux évêques furent infléxibles. ni l'un ni l'autre n'avait fait enregistrer son serment de fidélité; & le roi se croiait en droit de pourvoir aux canonicats de leurs églises.

Les deux prélats excommuniérent les pourvus en régale. tous deux étaient suspects de jansénisme. ils avaient eû contre eux le pape innocent dix; mais, quand ils se déclarérent contre les prétentions du roi, ils eûrent pour eux innocent onze, odescalchi: ce pape, vertueux & opiniâtre comme eux, prit entiérement leur parti.

Le roi se contenta d'abord d'éxiler les principaux officiers de ces évêques. il montra plus de modération, que deux hommes qui se piquaient de sainteté. on laissa mourir paisiblement l'évêque d'alet, dont on respectait la grande vieillesse. l'évêque de pamiers restait seul, & n'était point ébranlé. il redoubla ses excommunications, & persista de plus à ne [p. 213] point faire enregistrer son serment de fidélité, persuadé que dans ce serment on soûmet trop l'église à la monarchie. le roi saisit son temporel. le pape & les jansénistes le dédommagérent. il gagna à être privé de ses revenus; & il mourut en 1680, convaincu qu'il avait soûtenu la cause de Dieu contre le roi. sa mort n'éteignit pas la querelle: des chanoines nommés par le roi viennent pour prendre possession; des religieux, qui se prétendaient chanoines & grands-vicaires, les font sortir de l'église & les excommunient. le métropolitain montpésat archévêque de toulouse, à qui cette affaire ressortit de droit, donne en vain des sentences contre ces prétendus grands-vicaires. ils en appellent à rome, selon l'usage de portèr à la cour de rome les causes ecclésiastiques jugées par les archévêques de france, usage qui contredit les libertés gallicanes: mais tous les gouvernemens des hommes sont des contradictions. le parlement donne des arrêts. un moine nommé cerle, qui était l'un de ces grands vicaires, casse & les sentences du métropolitain & les arrêts du parlement. ce tribunal le condanne par contumace à être traîné sur une claie, & à perdre la tête. on l'éxécute en effigie. il insulte du fond de sa [p. 214] retraite, à l'archévêque & au roi; & le pape le soûtient. ce pontife fait plus; persuadé comme l'évêque de pamiers, que le droit de régale est un abus dans l'église, & que le roi n'a aucun droit dans pamiers, il casse les ordonnances de l'archévêque de toulouse; il excommunie les nouveaux grands-vicaires que ce prélat a nommés, & les pourvus en régale, & leurs fauteurs.

Le roi convoque une assemblée du clergé, composée de trente-cinq évêques, & d'autant de députés du second ordre. les jansénistes prenaient pour la premiére fois le parti d'un pape; & ce pape, ennemi du roi, les favorisait sans les aimer. il se fit toûjours un honneur de résistèr à ce monarque, dans toutes les occasions; & depuis même, en 1689 il s'unit avec les alliés contre le roi jacques, parce que louis XIV protégeait ce prince: desorte qu'alors on dit, que pour mettre fin aux troubles de l'europe & de l'église, il falait que le roi jacques se fît huguenot, & le pape catholique.

Cependant l'assemblée du clergé de 1681 d'une voix unanime se déclare pour le roi. il s'agissait encor d'une autre petite querelle devenuë importante: l'élection d'un prieuré dans un faubourg de paris, commettait ensemble le [p. 215] roi & le pape. le pontife romain avait cassé une ordonnance de l'archévêque de paris, & annulé sa nomination à ce prieuré. le parlement avait appelé comme d'abus. le pape avait ordonné par une bulle, que l'inquisition fît brûler l'arrêt du parlement; & le parlement avait ordonné la suppression de la bulle. ces combats sont, depuis long-tems, les effets ordinaires & inévitables de cet ancien mélange de la liberté naturelle de se gouverner soi-même dans son païs, & de la soûmission à une puissance étrangére.

L'assemblée du clergé prit un parti, qui montre que des hommes sages peuvent cédèr avec dignité à leur souverain, sans l'intervention d'un autre pouvoir. elle consentit à l'extension du droit de régale à tout le roiaume; mais ce fut autant une concession de la part du clergé, qui se relâchait de ses prétentions par reconnaissance pour son protecteur, qu'un aveu formel du droit absolu de la couronne.

L'assemblée se justifia auprès du pape, par une lettre dans laquelle on trouve un passage, qui seul devrait servir de régle éternelle dans toutes les disputes: c'est, qu'il vaut mieux sacrifier quelque chose de ses droits, que de troubler la paix. le roi, l'église gallicane, les parlemens, [p. 216] furent contens. les jansénistes écrivirent quelques libelles. le pape fut infléxible: il cassa par un bref toutes les résolutions de l'assemblée, & manda aux évêques de se rétracter. il y avait-là dequoi séparèr à jamais l'église de france de celle de rome. on avait parlé, sous le cardinal de richelieu & sous mazarin, de faire un patriarche. le vœu de tous les magistrats était, qu'on ne païât plus à rome le tribut des annates; que rome ne nommât plus, pendant six mois de l'année, aux bénéfices de bretagne; que des évêques de france ne s'appelassent plus évêques par la permission du saint-siége. si le roi l'avait voulu, il n'avait qu'à dire un mot; il était maître de l'assemblée du clergé, & il avait pour lui la nation. rome eût tout perdu par l'infléxibilité d'un pontife vertueux, qui seul de tous les papes de ce siécle ne savait pas s'accommodèr au tems. mais il y a d'anciennes bornes, qu'on ne remuë pas sans de violentes secousses. il falait de plus grands intérêts, de plus grandes passions & plus d'effervescence dans les esprits, pour rompre tout d'un coup avec rome; & il était bien difficile de faire cette scission, tandis qu'on voulait extirper le calvinisme. on crut même faire un coup hardi, lorsqu'on publia les quatre fameuses décisions [p. 217] de la même assemblée du clergé en 1682, dont voici la substance.

1. Dieu n'a donné à pierre & à ses successeurs, aucune puissance ni directe ni indirecte sur les choses temporelles.

2. l'église gallicane approuve le concile de constance, qui déclare les conciles généraux supérieurs au pape dans le spirituel.

3. les régles, les usages, les pratiques reçuës dans le roiaume & dans l'église gallicane, doivent demeurèr inébranlables.

4. les décisions du pape, en matiéres de foi, ne sont sûres, qu'après que l'église les a acceptées.

Tous les tribunaux & toutes les facultés de théologie enregistrérent ces quatre propositions dans toute leur étenduë: & il fut défendu par un édit, de rien enseigner jamais de contraire.

Cette fermeté fut regardée à rome comme un attentat de rebelles; & par tous les protestans de l'europe, comme un faible effort d'une église née libre, qui ne rompait que quatre chaînons de ses fèrs.

Les quatre maximes furent d'abord soûtenuës avec enthousiasme dans la nation, ensuite avec moins de vivacité. [p. 218] sur la fin du régne de louis XIV, elles commencérent à devenir problématiques; & le cardinal de fleuri les fit depuis désavouèr en partie par une assemblée du clergé, sans que ce désaveu causât le moindre bruit, parce que les esprits n'étaient pas alors échauffés, & que dans le ministére du cardinal de fleuri rien n'eut de l'éclat.

Cependant innocent onze s'aigrit plus que jamais: il refusa des bulles à tous les évêques & à tous les abbés commandataires que le roi nomma; desorte qu'à la mort de ce pape en 1689, il y avait vingt-neuf diocéses en france dépourvus d'évêques. ces prélats n'en touchaient pas moins leurs revenus; mais ils n'osaient se faire sacrer, ni faire les fonctions épiscopales. l'idée de créèr un patriarche se renouvela. la querelle des franchises des ambassadeurs à rome, qui acheva d'envenimer les plaies, fit penser qu'enfin le tems était venu, d'établir en france une église catholique-apostolique, qui ne serait point romaine. le procureur-général de harlai & l'avocat-général talon le firent assez entendre, quand ils appelérent comme d'abus en 1687 de la bulle contre les franchises, & qu'ils éclatérent contre l'opiniâtreté du pape, qui laissait tant d'églises sans pasteurs. mais [p. 219] jamais le roi ne voulut consentir à cette démarche, qui était plus aisée qu'elle ne paraissait hardie.

La cause d'innocent onze devint cependant la cause du saint-siége. les quatre propositions du clergé de france attaquaient le fantôme de l'infaillibilité, (qu'on ne croit pas à rome, mais qu'on y soûtient.) & le pouvoir réel attaché à ce fantôme. aléxandre huit & innocent douze suivirent les traces du fièr odescalchi, quoique d'une maniére moins dure: ils confirmérent la condannation portée contre l'assemblée du clergé: ils refusérent les bulles aux évêques; enfin ils en firent trop, parce que louis XIV n'en avait pas fait assez. les évêques, lassés de n'être que nommés par le roi & de se voir sans fonctions, demandérent à la cour de france la permission d'appaiser la cour de rome.

Le roi, dont la fermeté était fatiguée, le permit. chacun d'eux écrivit séparément, qu'il était douloureusement affligé des procédés de l'assemblée; chacun déclare dans sa lettre, qu'il ne reçoit point comme décidé ce qu'on y a décidé, ni comme ordonné ce qu'on y a ordonné. Pignatelli (innocent douze) plus conciliant qu'odescalchi, se contenta de cette démarche. les quatre propositions n'en furent [p. 220] pas moins enseignées en france de tems en tems. mais ces armes se rouïllérent, quand on ne combattit plus; & la dispute resta couverte d'un voile, sans être décidée, comme il arrive presque toûjours, dans un état qui n'a pas sur ces matiéres des principes invariables & reconnus. ainsi, tantôt on s'éléve contre rome, tantôt on lui céde, suivant les conjonctures, & suivant les caractéres de ceux qui gouvernent, & les intérêts particuliers de ceux par qui ils sont gouvernés.

Louis XIV d'ailleurs n'eut point d'autre démélé ecclésiastique avec Rome, & n'essuia aucune opposition du clergé dans les affaires temporelles.

Sous lui, ce clergé devint respectable, par une décence ignorée dans la barbarie des deux premiéres races, dans le tems encor plus barbare du gouvernement féodal; absolument inconnuë pendant les guerres civiles & dans les agitations du régne de louis XIII, & surtout pendant la fronde, à quelques exceptions près qu'il faut toûjours faire dans les vices comme dans les vertus qui dominent.

Ce fut alors seulement, que l'on commença à déciller les yeux du peuple sur les superstitions qu'il mêle toûjours à sa [p. 221] religion. il fut permis, malgré le parlement d'aix & malgré les carmes, de savoir que lazare & madelaine n'étaient point venus en provence. les bénédictins ne purent faire croire, que denys l'aréopagite eût gouverné l'église de paris. les saints supposés, les faux miracles, les fausses reliques, commencérent à être décriés. la saine raison, qui éclairait les philosophes, pénétrait partout, mais lentement & avec difficulté.

L'évêque de châlons, gaston-louis de noailles frére du cardinal, eut une piété assez éclairée, pour enlevèr en 1702 & faire jettèr une relique, conservée précieusement depuis plusieurs siécles dans l'église de nôtre-dame, & adorée sous le nom du nombril de Jesus-Christ. tout châlons murmura contre l'évêque. présidens, conseillers, gens du roi, trésoriers de france, marchands, notables, chanoines, curés, protestérent unanimement par un acte juridique contre l'entreprise de l'évêque, réclamant le saint nombril, & alléguant la robe de Jesus-Christ conservée à argenteuil, son mouchoir à turin & à laon, un des clous de la croix à saint-denis, & son prépuce à rome; mais la sage fermeté de l'évêque l'emporta à la fin sur la crédulité du peuple.

Quelques autres superstitions, attachées [p. 222] à des usages respectables, ont subsisté. les protestans en ont triomphé. mais ils sont obligés de convenir, qu'il n'y a point d'église catholique, où ces abus soient moins communs & plus méprisés qu'en france.

L'esprit vraiment philosophique, qui n'a pris racine que vers le milieu de ce siécle, n'éteignit point les anciennes & nouvelles querelles théologiques, qui n'étaient pas de son ressort. on va parler de ces dissentions, qui font la honte de la raison humaine.