ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 259] CHAPITRE TRENTE-TROISIÉME.

DU JANSENISME.

Le calvinisme devait nécessairement enfanter des guerres civiles, & ébranler les fondemens des états. le jansénisme ne pouvait exciter que des querelles théologiques & des guerres de plume; car les réformateurs du quinziéme siécle aiant déchiré tous les liens par qui l'église romaine tenait les hommes, aiant traité d'idolâtrie ce qu'elle avait de plus sacré, aiant ouvert les portes de ses cloîtres, & [p. 260] remis ses trésors dans les mains des séculiers; il falait qu'un des deux partis pérît par l'autre. il n'y a point de païs en effet, où la religion de calvin & de luthèr ait paru, sans faire couler le sang.

Mais les jansénistes n'attaquant point l'église, n'en voulant ni aux dogmes fondamentaux ni aux biens, & écrivant sur des questions abstraites, tantôt contre les calvinistes, tantôt contre les catholiques & contre les constitutions des papes, n'eurent enfin de crédit nulle part; & ils ont fini par voir leur secte méprisée, quoiqu'elle ait eû plusieurs partisans très respectables par leurs talens & par leurs mœurs.

Dans le tems même où les huguenots attiraient une attention sérieuse, le jansénisme inquiéta la france plus qu'il ne la troubla. ces disputes étaient venuës d'ailleurs comme bien d'autres. d'abord un certain docteur de louvain nommé michel bay, qu'on appelait baïus selon la coûtume du pédantisme de ces tems-là, s'avisa de soûtenir, vers l'an 1552, quelques propositions sur la grace & sur la prédestination. cette question, ainsi que presque toute la hydre, rentre pour le fond dans le labyrinthe de la fatalité & de la liberté, où toute l'antiquité s'est égarée, & où l'homme n'a guères de fil qui le conduise.

[p. 261] L'esprit de curiosité donné de Dieu à l'homme, cette impulsion nécessaire pour nous instruire, nous emporte sans cesse au de-là du but, comme tous les autres ressorts de notre ame, qui, s'ils ne pouvaient nous pousser trop loin, ne nous exciteraient peut-être jamais assez.

Ainsi, on a disputé sur tout ce qu'on connaît & sur tout ce qu'on ne connaît pas. mais les disputes des anciens philosophes furent toûjours paisibles; & celles des théologiens, souvent sanglantes & toûjours turbulentes.

Des cordeliers, qui n'entendaient pas plus ces questions que michel baïus, crûrent le libre arbitre renversé & la doctrine de scot en danger. fâchés d'ailleurs contre baïus au sujet d'une querelle à-peu-près dans le même goût, ils déférérent soixante & seize propositions de baïus au pape pie v. ce fut sixte-quint, alors général des cordeliers, qui dressa la bulle de condannation en 1567. c'est, je croi, la premiére bulle, dans laquelle on ait censuré des opinions en général, sans les spécifièr en particulier.

Soit crainte de se compromettre, soit dégoût d'éxaminer de telles subtilités, soit indifférence & mépris pour des théses de louvain, on condanna respectivement les soixante & seize propositions en [p. 262] gros, comme hérétiques, sentant l'hérésie, mal sonantes, téméraires & suspectes. les docteurs de louvain furent très empéchés en recevant la bulle. il y avait surtout une phrase, dans laquelle une virgule, mise à une place ou à une autre, condannait ou tolérait quelques opinions de michel baïus. l'université députa à rome, pour savoir du saint-pére où il falait mettre la virgule. la cour de rome, qui avait d'autres affaires, envoia pour toute réponse à ces flamans un éxemplaire de la bulle, dans lequel il n'y avait point de virgule du tout. on le déposa dans les archives. le grand vicaire nommé morillon dit, qu'il fallait recevoir la bulle du pape, quand même il y aurait des erreurs. ce morillon avait raison en politique; car assûrément il vaut mieux recevoir cent bulles erronnées, que de mettre cent villes en cendres, comme ont fait les huguenots & leurs adversaires. baïus crut morillon & se retracta paisiblement.

Quelques années après, l'espagne, aussi fertile en auteurs scolastiques que stérile en bons écrivains, produisit molina, le jésuite qui crut avoir découvert précisément, comment Dieu agit sur les créatures & comment les créatures lui résistent. il distingua l'ordre naturel & l'ordre [p. 263] surnaturel, la prédestination à la grace & la prédestination à la gloire, la grace prévenante & la coopérante. il fut l'inventeur du concours concomitant, de la science moienne & du congruisme. cette science moienne & ce congruisme étaient surtout des idées rares. Dieu par sa science moienne consulte habilement la volonté de l'homme, pour savoir ce que l'homme fera quand il aura eû sa grace; & ensuite, selon l'usage qu'il devine que fera le libre arbitre, il prend ses arrangemens en conséquence pour déterminer l'homme; & ces arrangemens sont le congruisme.

Les dominicains espagnols, qui n'entendaient pas plus cette explication que les jésuites, mais qui étaient jaloux d'eux, écrivirent que le livre de molina était le précurseur de l'antéchrist.

La cour de rome évoqua la dispute, qui était déja entre les mains des grands-inquisiteurs; & ordonna avec beaucoup de sagesse, le silence aux deux partis, qui ne le gardérent ni l'un ni l'autre.

Enfin, on plaida sérieusement devant clément huit; & à la honte de l'esprit humain, tout rome prit parti dans le procès. un jésuite, nommé achilles gaillard, assûra le pape, qu'il avait un moien sûr de rendre la paix à l'église, il proposa gravement d'accepter la prédestination [p. 264] gratuite, à condition que les dominicains admettraient la science moienne; & qu'on ajusterait ces deux systémes comme on pourrait. les dominicains refusérent l'accommodement d'achilles gaillard. leur célébre lemos soûtint le concours prévenant & le complément de la vertu active. les congrégations se multipliérent, sans que personne s'entendît.

Clément VIII mourut avant d'avoir pu réduire les argumens pour & contre à un sens clair. paul V reprit le procès. mais comme lui-même en eut un plus important avec la république de venise, il fit cesser toutes les congrégations, qu'on appela & qu'on appelle encor de auxiliis. on leur donnait ce nom, aussi peu clair par lui-même que les questions qu'on agitait, parce que ce mot signifie secours, & qu'il s'agissait, dans cette dispute, des secours que Dieu donne à la volonté faible des hommes. paul V finit par ordonnèr aux deux partis de vivre en paix.

Pendant que les jésuites établissaient leur science moienne & leur congruisme, corneille jansénius, évêque d'ypres, renouvelait quelques idées de baïus dans un gros livre sur saint-augustin, qui ne fut imprimé qu'après sa mort; de sorte qu'il devint chef de secte, sans jamais s'en [p. 265] douter. presque personne ne lut ce livre, qui a causé tant de troubles. mais du verger de haurane abbé de saint-cyran, ami de jansénius, homme aussi ardent qu'écrivain diffus & obscur, vint à paris & persuada de jeunes docteurs & quelques vieilles femmes. les jésuites demandérent à rome la condannation du livre de jansénius, comme une suite de celle de baïus, & l'obtinrent en 1641. mais à paris la faculté de théologie, & tout ce qui se mêlait de raisonner, fut partagé. il ne paraît pas qu'il y ait beaucoup à gagner, à pensèr avec jansénius que Dieu commande des choses impossibles. cela n'est ni philosophique ni consolant. mais le plaisir secret d'être d'un parti, la haine contre les jésuites, l'envie de se distinguer & l'inquiétude d'esprit, formérent une secte.

La faculté condanna cinq propositions de jansénius à la pluralité des voix. ces cinq propositions étaient extraites du livre très fidélement quant au sens, mais non pas quant aux propres paroles. soixante docteurs appelérent au parlement comme d'abus; & la chambre des vacations ordonna que les parties comparaîtraient.

Les parties ne comparurent point. mais d'un côté, un docteur nommé habert [p. 266] soulevait les esprits contre jansénius; de l'autre, le fameux arnauld, disciple de saint-cyran, défendait le jansénisme avec l'impétuosité de son éloquence. il haïssait les jésuites encor plus qu'il n'aimait la grace efficace, & il était encor plus haï d'eux, comme né d'un pére qui s'étant donné au barreau avait violemment plaidé pour l'université contre leur établissement. ses parens s'étaient acquis beaucoup de considération dans la robe & dans l'épée. son génie, & les circonstances où il se trouva, le déterminérent à la guerre de plume & à se faire chef de parti, espéce d'ambition devant qui toutes les autres disparaissent. il combattit contre les jésuites & contre les réformés, jusqu'à l'âge de quatre-vingt ans. on a de lui cent-quatre volumes, dont presqu'aucun n'est aujourd'hui au rang de ces bons livres classiques, qui honorent le siécle de louis XIV & qui sont la bibliothéque des nations. tous ses ouvrages eurent une grande vogue de son tems, & par la réputation de l'auteur, & par la chaleur des disputes. cette chaleur s'est attiédie; les livres ont été oubliés. il n'est resté que ce qui appartenait simplement à la raison, sa géométrie, la grammaire raisonnée, la logique, ausquelles il eut beaucoup de part. personne n'était né [p. 267] avec un esprit plus philosophique; mais sa philosophie fut corrompuë en lui par la faction qui l'entraîna, & qui plongea soixante ans dans de misérables disputes de l'école, & dans les malheurs attachés à l'opiniâtreté, un esprit fait pour éclairer les hommes.

L'université étant partagée sur ces cinq fameuses propositions, les évêques le furent aussi. quatre-vingt-huit évêques de france écrivirent en corps à innocent X pour le prier de décider, & onze autres écrivirent pour le prier de n'en rien faire. innocent X jugea; il condanna chacune des cinq propositions à part, mais toûjours sans citer les pages dont elles étaient tirées, ni ce qui les précédait & ce qui les suivait.

Cette ômission, qu'on n'aurait pas faite dans une affaire civile au moindre des tribunaux, fut faite & par la sorbonne & par les jansénistes & par les jésuites & par le souverain pontife. le fond des cinq propositions condannées, est évidemment dans jansénius. il n'y a qu'à ouvrir le troisiéme tome à la page 138, édition de paris 1641; on y lira mot-à-mot: «tout cela démontre pleinement & évidemment, qu'il n'est rien de plus certain & de plus fondamental dans la doctrine de saint-augustin, qu'il y [p. 268] a certains commandemens impossibles, non seulement aux infidéles, aux aveugles, aux endurcis; mais aux fidéles & aux justes, malgré leurs volontés & leurs efforts, selon les forces qu'ils ont; & que la grace, qui peut rendre ces commandemens possibles, leur manque.» on peut aussi, à la page 165, lire que, «Jésus-Christ n'est pas, selon saint-augustin, mort pour tous les hommes.»

Le cardinal mazarin fit recevoir unanimement la bulle du pape par l'assemblée du clergé. il était bien alors avec le pape; il n'aimait pas les jansénistes, & il haïssait avec raison les factions.

La paix semblait renduë à l'église de france: mais les jansénistes écrivirent tant de lettres; on cita tant saint-augustin; on fit agir tant de femmes, qu'après la bulle acceptée il y eut plus de jansénistes que jamais.

Un prêtre de saint-sulpice s'avisa de refuser l'absolution à monsieur de liancourt, parce qu'on disait qu'il ne croiait pas que les cinq propositions fussent dans jansénius, & qu'il avait dans sa maison des hérétiques. ce fut un nouveau scandale, un nouveau sujet d'écrits. le docteur arnauld se signala; & dans une nouvelle lettre à un duc & [p. 269] pair ou réel ou imaginaire, il soûtint que les propositions de jansénius condannées n'étaient pas dans jansénius, mais qu'elles se trouvaient dans saint-augustin & dans plusieurs péres. il ajoûta, que saint-pierre était un juste, à qui la grace, sans laquelle on ne peut rien, avait manqué.

Il est vrai, que saint-augustin & saint-jean chrysostôme avaient dit la même chose; mais une parole de plus ou de moins, & les conjonctures qui changent tout, rendirent arnauld coupable. on disait, qu'il falait mettre de l'eau dans le vin des saints-péres; car ce qui est un objet si sérieux pour les uns, est toûjours pour les autres un sujet de plaisanterie. la faculté s'assembla; le chancelier séguier y vint même de la part du roi. arnauld fut condanné & exclus de la sorbonne en 1654. la présence du chancelier parmi des théologiens eut un air de despotisme qui déplut au public; & le soin qu'on eut de garnir la sale d'une foule de docteurs moines mendians, qui n'étaient pas accoûtumés de s'y trouvèr en si grand nombre, fit dire à pascal dans ses provinciales, qu'il était plus aisé de trouver des moines que des raisons.

La pluspart de ces moines n'admettaient point le congruisme, la science moienne, la grace versatile de molina: [p. 270] mais ils soûtenaient une grace suffisante, à laquelle la volonté peut consentir & ne consent jamais, une grace efficace à laquelle on peut résister & à laquelle on ne résiste pas; & ils expliquaient cela clairement, en disant qu'on pouvait résistèr à cette grace dans le sens divisé & non pas dans le sens composé.

Si ces choses sublimes ne sont pas trop d'accord avec la raison humaine, le sentiment d'arnaud & des jansénistes semblait trop d'accord avec le pur calvinisme. c'était précisément le fond de la querelle des gomaristes & des arminiens. elle divisa la hollande, comme le jansénisme divisa la france; mais elle devint en hollande une faction politique, plus qu'une dispute de gens oisifs; elle fit couler sur un échafaud le sang du pensionnaire barnewelt. elle ne produisit en france que des mandemens, des bulles, des lettres de cachet & des brochures, parce qu'il y avait alors des querelles plus importantes.

Arnauld fut donc seulement exclus de la faculté. cette petite persécution lui attira une foule d'amis: mais lui & les jansénistes eurent toûjours contre eux l'église & le pape. une des premiéres démarches d'aléxandre VII, successeur d'innocent x, fut de renouveler les censures [p. 271] contre les cinq propositions. les évêques de france, qui avaient déja dressé un formulaire, en firent encor un nouveau, dont la fin était conçuë en ces termes: «je condanne de cœur & de bouche la doctrine des cinq propositions contenuës dans le livre de cornélius jansénius, laquelle doctrine n'est point celle de saint-augustin, que jansénius a mal expliquée.» il falut depuis souscrire cette formule; & les évêques la présentérent dans leurs diocéses à tous ceux qui étaient suspects. on la voulut faire signèr aux religieuses de port-roial de paris & de port-roial des champs. ces deux maisons étaient le sanctuaire du jansénisme. saint-cyran & arnauld les gouvernaient.

Ils avaient établi auprès du monastére de port-roial des champs, une maison où s'étaient retirés plusieurs savans vertueux, mais entétés, liés ensemble par la conformité des sentimens. ils y instruisaient de jeunes gens choisis. c'est de cette école, qu'est sorti racine, le plus pur & le plus éloquent des poëtes. pascal le premier des satiriques, car despréaux ne fut que le second, était intimement lié avec ces illustres & dangereux solitaires. on présenta le formulaire à signèr aux filles de port-roial de paris & de port-roial des champs; elles [p. 272] répondirent, qu'elles ne pouvaient en conscience avouèr après le pape & les évêques, que les cinq propositions fussent dans le livre de jansénius, qu'elles n'avaient pas lû; qu'assûrément on n'avait pas pris sa pensée; qu'il se pouvait faire que ces cinq propositions fussent erronées, mais que jansénius n'avait pas tort.

Un tel entétement irrita la cour. le lieutenant-civil d'aubrai (il n'y avait point encor de lieutenant de police) alla à port-roial des champs faire sortir tous les solitaires qui s'y étaient retirés, & tous les jeunes gens qu'ils élevaient. on menaça de détruire les deux monastéres: un miracle les sauva.

Mademoiselle perrier pensionnaire de port-roial de paris, niéce du célébre pascal, avait mal à un œuil. on fit à port-roial la cérémonie de baisèr une épine de la couronne qu'on mit autrefois sur la tête de Jesus-Christ. cette épine était depuis long-tems à port-roial. il n'est pas trop aisé de prouver comment elle avait été conservée & transportée de jérusalem au faubourg saint-jacques. la malade la baisa; elle fut guérie quelque tems après. on ne manqua pas d'affirmèr & d'attester, qu'elle avait été guérie en un clin d'œuil d'une fistule lacrimale désespérée. cette fille n'est morte qu'en 1728. des personnes [p. 273] qui ont long-tems vécu avec elle, m'ont assûré que sa guérison avait été fort longue; & c'est ce qui est bien vraisemblable. mais ce qui ne l'est guères, c'est que Dieu, qui ne fait point de miracles pour amenèr à notre religion les trois quarts de la terre à qui cette religion est ou inconnuë ou en horreur, eût en effet interrompu l'ordre de la nature en faveur d'une petite fille, pour justifièr une douzaine de religieuses, qui prétendaient que cornélius jansénius n'avait point écrit une douzaine de lignes qu'on lui attribuë, ou qu'il les avait écrites dans une autre intention que celle qui lui est imputée.

Le miracle fit un si grand éclat, que les jésuites n'osérent le nier. ils prirent le parti de faire aussi des miracles de leur côté; mais ils n'eurent point la vogue: ceux des jansénistes étaient les seuls à la mode alors. ils firent encor quelques années après un autre miracle. il y eut à port-roial une sœur gertrude guérie d'une enflûre à la jambe. ce prodige-là n'eut point de succès: le tems était passé; & sœur gertrude n'avait point un pascal pour oncle.

Les jésuites, qui avaient pour eux les papes & les rois, étaient entiérement décriés dans l'esprit des peuples. on renouvelait [p. 274] contre eux les anciennes histoires de l'assassinat de henri le grand, médité par barriére, éxécuté par châtel leur écolier; le supplice du pére guignard; leur bannissement de france & de venise. on tentait toutes les voies de les rendre odieux. pascal fit plus: il les rendit ridicules. ses lettres provinciales, qui paraissaient alors, étaient un modéle d'éloquence & de plaisanterie. les meilleures comédies de moliére n'ont pas plus de sel que les premiéres lettres provinciales. bossuet n'a rien de plus sublime que les derniéres.

Il est vrai que tout le livre portait sur un fondement faux. on attribuait adroitement à toute la société, des opinions extravagantes de quelques jésuites espagnols & flamans. on les aurait déterrées aussi bien chez des casuistes dominicains & franciscains; mais c'était aux seuls jésuites qu'on en voulait. on tâchait dans ces lettres de prouver, qu'ils avaient un dessein formé de corrompre les hommes; dessein qu'aucune secte, aucune société, n'a jamais eû & ne peut avoir. mais il ne s'agissait pas d'avoir raison; il s'agissait de divertir le public.

Les jésuites, qui n'avaient alors aucun bon écrivain, ne purent effacer le ridicule. dont les couvrit le livre le mieux écrit [p. 275] qui eût encor paru en france. mais il leur arriva dans leurs querelles la même chose à-peu-près qu'au cardinal mazarin. les blots, les marigni & les barbançon avaient fait rire toute la france à ses dépens; & il fut le maître de la france.

On enleva les principales religieuses de l'abbaïe de port-roial de paris avec deux-cent gardes, & on les dispersa dans d'autres couvens: on ne laissa que celles qui voulurent signer le formulaire. la dispersion de ces religieuses intéressa tout paris. sœur perdreau & sœur passart, qui signérent & en firent signer d'autres, furent le sujet des plaisanteries & des chansons, dont la ville fut inondée par cette espéce d'hommes oisifs, qui ne voit jamais dans les choses que le côté plaisant, & qui se divertit toûjours, tandis que les persuadés gémissent, que les frondeurs déclament & que le gouvernement agit.

Les jansénistes s'affermirent par la persécution. quatre prélats, arnauld évêque d'angers frére du docteur, buzenval de beauvais, pavillon d'alet, & caulet de pamiers le même qui depuis résista à louis XIV sur la régale, se déclarérent contre le formulaire. c'était un nouveau formulaire composé par le pape aléxandre VII lui-même, [p. 276] semblable en tout pour le fond aux premiers, reçu en france par les évêques & même par le parlement. aléxandre VII indigné nomma neuf évêques français, pour faire le procès aux quatre prélats réfractaires. alors les esprits s'aigrirent plus que jamais.

Mais lorsque tout était en feu, pour savoir si les cinq propositions étaient ou n'étaient pas dans jansénius, rospigliosi, devenu pape sous le nom de clément neuf, pacifia tout pour quelque tems. il engagea les quatre évêques à signer sincérement le formulaire, au lieu de purement & simplement. ainsi il sembla permis de croire, en condannant les cinq propositions, qu'elles n'étaient point extraites de jansénius. les quatre évêques donnérent quelques petites explications. l'accortise italienne calma la vivacité française. un mot substitué à un autre opéra cette paix, qu'on appela la paix de clément neuf & même la paix de l'église, quoiqu'il ne s'agît que d'une dispute ignorée ou méprisée dans le reste du monde. il paraît que depuis le tems de baïus les papes eurent toûjours pour but, d'étouffer ces controverses dans lesquelles on ne s'entend point, & de réduire les deux partis à enseigner la même morale que tout le monde entend. rien n'était [p. 277] plus raisonnable. mais on avait affaire à des hommes.

Le gouvernement mit en liberté les jansénistes qui étaient prisonniers à la bastille, & entre autres saci auteur de la version du testament. on fit revenir les religieuses éxilées; elles signérent sincérement, & crurent triompher par ce mot. arnauld sortit de la retraite où il s'était caché, & fut présenté au roi, accueilli du nonce, regardé par le public comme un pére de l'église; il s'engagea dès-lors à ne combattre que les calvinistes, car il falait qu'il fît la guerre. ce tems de tranquilité produisit son livre de la perpétuité de la foi, dans lequel il fut aidé par nicole; & ce fut le sujet de la grande controverse entre eux & claude le ministre, controverse dans laquelle chaque parti se crut victorieux, selon l'usage.

La paix de clément neuf, aiant été donnée à des esprits peu pacifiques qui étaient tous en mouvement, ne fut qu'une tréve passagére. les cabales sourdes, les petites intrigues & les grandes injures continuérent des deux côtés.

La duchesse de longueville sœur du grand condé, si connuë par les guerres civiles & par ses amours, devenuë vieille & sans occupation se fit dévote; & comme elle haïssait la cour, & qu'il lui falait [p. 278] de l'intrigue, elle se fit janséniste. elle bâtit un corps de logis à port-roial des champs, où elle se retirait quelquefois avec les solitaires. ce fut leur tems le plus florissant. les arnauld, les nicole, les le maître, les herman, les saci, beaucoup d'hommes qui quoique moins célébres avaient pourtant beaucoup de mérite & de réputation, s'assemblaient chez elle. ils substituaient au bel esprit, que la duchesse de longueville tenait de l'hôtel de rambouillet, leurs conversations solides & ce tour d'esprit mâle, vigoureux & animé, qui faisait le caractére de leurs livres & de leurs entretiens. ils ne contribuérent pas peu à répandre en france le bon goût & la vraie éloquence. mais malheureusement ils étaient encor plus jaloux d'y répandre leurs opinions. ils semblaient être eux-mêmes une preuve de ce systéme de la fatalité, qu'on leur reprochait. on eût dit, qu'ils étaient entraînés par une détermination invincible à s'attirer des persécutions sur des chiméres, tandis qu'ils pouvaient jouïr de la plus grande considération & de la vie la plus heureuse, en renonçant à ces vaines disputes.

La faction des jésuites toûjours irritée des lettres provinciales, remua tout contre le parti. madame de longueville, ne [p. 279] pouvant plus cabaler pour la fronde, cabala pour le jansénisme. il se tenait des assemblées à paris, tantôt chez elle, tantôt chez arnauld. le roi, qui avait déja résolu d'extirper le calvinisme, ne voulait point d'une nouvelle secte. il menaça; & enfin arnauld, craignant des ennemis armés de l'autorité souveraine, privé de l'appui de madame de longueville que la mort enleva, prit le parti de quiter pour jamais la france, & d'aller vivre dans les païs-bas, inconnu, sans fortune, même sans domestiques; lui, dont le neveu avait été ministre d'état; lui, qui aurait pu être cardinal. le plaisir d'écrire en liberté lui tint lieu de tout. il vécut jusqu'en 1694, dans une retraite ignorée du monde & connuë à ses seuls amis, toûjours écrivant, toûjours philosophe, supérieur à la mauvaise fortune, & donnant jusqu'au dernier moment l'éxemple d'une ame pure, forte & inébranlable.

Son parti fut toûjours persécuté dans les païs-bas catholiques, païs qu'on nomme d'obédience, & où les bulles des papes sont des loix souveraines. il le fut encor plus en france.

Ce qu'il y a d'étrange, c'est que la question, si les cinq propositions se trouvaient en effet dans jansénius, était toûjours [p. 280] le seul prétexte de cette petite guerre intestine. la distinction du fait & du droit occupait les esprits. on proposa enfin en 1701 un probléme théologique, qu'on appela le cas de conscience par excellence. «pouvait-on donner les sacremens à un homme qui aurait signé le formulaire, en croiant dans le fond de son cœur, que le pape & même l'église peut se tromper sur les faits?» quarante docteurs signérent, qu'on pouvait donner l'absolution à un tel homme.

Aussitôt la guerre recommence. le pape & les évêques voulaient qu'on les crût sur les faits. l'archévêque de paris, noailles, ordonna qu'on crût le droit d'une foi divine & le fait d'une foi humaine. les autres, & même l'archévêque de cambrai fénelon qui n'était pas content de monsieur de noailles, éxigérent la foi divine pour le fait. il eût mieux valu peut-être se donner la peine de citer les passages du livre; c'est ce qu'on ne fit jamais.

Le pape clément XI donna une bulle en 1705, la bulle vineam domini, par laquelle il ordonna de croire le fait, sans expliquer si c'était d'une foi divine ou d'une foi humaine.

C'était une nouveauté introduite dans l'église, de faire signer des bulles à des filles. on fit encor cet honneur aux religieuses [p. 281] de port-roial des champs. le cardinal de noailles fut obligé de leur faire porter cette bulle, pour les éprouver. elles signérent, sans dérogèr à la paix de clément neuf, & se retranchant dans le silence respectueux à l'égard du fait.

On ne sait ce qui est plus singulier, ou l'aveu qu'on demandait à des filles que cinq propositions étaient dans un livre latin, ou le refus obstiné de ces religieuses.

Le roi demanda une bulle au pape, pour la suppression de leur monastére. le cardinal de noailles les priva des sacremens. leur avocat fut mis à la bastille. toutes les religieuses furent enlevées & mises chacune dans un couvent moins désobéissant. le lieutenant de police fit démolir en 1709 leur maison de fond en comble; & enfin en 1711 on déterra les corps qui étaient dans l'église & dans le cimetiére, pour les transportèr ailleurs. les troubles n'étaient pas détruits avec ce monastére. les jansénistes voulaient toûjours cabaler, & les jésuites se rendre nécessaires.

Le pére quênel prêtre de l'oratoire, ami du célébre arnauld & qui fut compagnon de sa retraite jusqu'au dernier moment, avait dès l'an 1671 composé [p. 282] un livre de réfléxions pieuses sur le texte du nouveau testament.

Ce livre contient quelques maximes, qui pourraient paraître favorables au jansénisme; mais elles sont confonduës dans une si grande foule de maximes saintes & pleines de cette onction qui gagne le cœur, que l'ouvrage fut reçu avec un applaudissement universel. le bien s'y montre de tous côtés; & le mal il faut le chercher. plusieurs évêques lui donnérent les plus grands éloges dans sa naissance, & les confirmérent quand le livre eut reçu encor par l'auteur sa derniére perfection. je sai même que l'abbé renaudot, l'un des plus savans hommes de france, étant à rome la premiére année du pontificat de clément onze, allant un jour chez ce pape qui aimait les savans & qui l'était lui-même, le trouva lisant le livre du pére quênel. voilà, lui dit le pape, un livre excellent. nous n'avons personne à rome, qui soit capable d'écrire ainsi. je voudrais attirer l'auteur auprès de moi. c'est le même pape, qui depuis condanna le livre.

Il ne faut pourtant pas regarder ces éloges de clément onze & les censures qui suivirent les éloges, comme une contradiction. on peut être très touché dans une lecture des beautés frapantes d'un ouvrage, & en condannèr ensuite les [p. 283] défauts cachés. un des prélats, qui avaient donné en france l'approbation la plus autentique & la plus sincére au livre de quênel, était le cardinal de noailles archévêque de paris. il s'en était déclaré le protecteur, lorsqu'il était évêque de châlons; & le livre lui était dédié. ce cardinal plein de vertus & de science, le plus doux des hommes, le plus ami de la paix, protégeait quelques jansénistes sans l'être, & aimait peu les jésuites sans leur nuire & sans les craindre.

Ces péres commençaient à jouïr d'un grand crédit, depuis que le pére de la chaise, gouvernant la conscience de louis XIV, était en effet à la tête de l'église gallicane. le pére quênel, qui les craignait, était retiré à bruxelles avec le savant bénédictin gerberon, un prêtre nommé brigode & plusieurs autres du même parti. il en était devenu le chef après la mort du fameux arnauld, & jouissait comme lui de cette gloire flatteuse, de s'établir un empire secret indépendant des souverains, de régner sur des consciences, & d'être l'ame d'une faction composée d'esprits éclairés. les jésuites, plus répandus que sa faction & plus puissans, déterrérent bientôt quênel dans sa solitude. ils le persécutérent auprès de philippe V, qui était encor maître des païs-bas, [p. 284] comme ils avaient poursuivi arnauld son maître auprès de louis XIV. ils obtinrent un ordre du roi d'espagne, de faire arréter ces solitaires. quênel fut mis dans les prisons de l'archévéché de malines. un gentil-homme, qui crut que le parti janséniste ferait sa fortune s'il délivrait le chef, perça les murs, & fit évader quênel qui se retira à amsterdam, où il est mort en 1719 dans une extréme vieillesse, après avoir contribué à formèr en hollande quelques églises de jansénistes, troupeau faible qui dépérit tous les jours.

Lorsqu'on l'arréta, on saisit tous ses papiers; & on y trouva tout ce qui caractérise un parti formé. il y avait une copie d'un ancien contrât fait par les jansénistes avec antoinette bourignon, célébre visionnaire, femme riche & qui avait acheté, sous le nom de son directeur, l'île de nordstrand près du holstein, pour y rassembler ceux qu'elle prétendait associèr à une secte de mystiques, qu'elle avait voulu établir.

Cette bourignon avait imprimé à ses frais dix-neuf gros volumes de pieuses réveries, & dépensé la moitié de son bien à faire des prosélites. elle n'avait réussi qu'à se rendre ridicule, & même avait essuïé les persécutions attachées à [p. 285] toute innovation. enfin désespérant de s'établir dans son île, elle l'avait revenduë aux jansénistes, qui ne s'y établirent pas plus qu'elle.

On trouva encor dans les manuscrits de quênel un projet plus coupable, s'il n'avait été insensé. louis XIV aiant envoié en hollande en 1684 le comte d'avaux, avec plein pouvoir d'admettre à une tréve de vingt années les puissances qui voudraient y entrer, les jansénistes, sous le nom des disciples de saint-augustin, avaient imaginé de se faire comprendre dans cette tréve, comme s'ils avaient été en effet un parti formidable, tel que celui des calvinistes le fut si long-tems. cette idée chimérique était demeurée sans éxécution; mais enfin les propositions de paix des jansénistes avec le roi de france, avaient été rédigées par écrit. il y avait eû certainement dans ce projet une envie de se rendre trop considérables; & c'en était assez pour être criminels. on fit aisément croire à louis XIV qu'ils étaient dangereux.

Il n'était pas assez instruit, pour savoir que de vaines opinions de spéculation tomberaient d'elles-mêmes, si on les abandonnait à leur inutilité. c'était leur donnèr un poids qu'elles n'avaient point, que d'en faire des matiéres d'état. il ne [p. 286] fut pas difficile de faire regarder le livre du pére quênel comme coupable, après que l'auteur eut été traité en séditieux. les jésuites engagérent le roi lui-même à faire demandèr à rome la condannation du livre. c'était en effet faire condanner le cardinal de noailles, qui en avait été le protecteur le plus zélé. on se flattait avec raison, que le pape clément onze mortifierait l'archévêque de paris. il faut savoir, que quand clément onze était le cardinal albani, il avait fait imprimèr un livre tout moliniste de son ami le cardinal de sfrondate [sic], & que monsieur de noailles avait été le dénonciateur de ce livre. il était naturel de penser, qu'albani devenu pape, ferait au moins contre les approbations données à quênel, ce qu'on avait fait contre les approbations données à sfrondate.

On ne se trompa pas: le pape clément onze donna vers l'an 1708 un décret contre le livre de quênel. mais alors les affaires temporelles empéchérent que cette affaire spirituelle, qu'on avait sollicitée, ne réussît. la cour était mécontente de clément onze, qui avait reconnu l'archiduc charles pour roi d'espagne après avoir reconnu philippe V. on trouva des nullités dans son décret: il ne fut point reçu en france; & les querelles furent [p. 287] assoupies jusqu'à la mort du pére de la chaise confesseur du roi, homme doux, avec qui les voies de conciliation étaient toûjours ouvertes, & qui ménageait dans le cardinal de noailles l'allié de madame de maintenon.

Les jésuites étaient en possession de donnèr un confesseur au roi, comme à presque tous les princes catholiques. cette prérogative est le fruit de leur institut, par lequel ils renoncent aux dignités ecclésiastiques. ce que leur fondateur établit par humilité, est devenu un principe de grandeur. plus louis XIV vieillissait, plus la place de confesseur devenait un ministére considérable. ce poste fut donné au pére le tellier, fils d'un procureur de vire en basse normandie, homme sombre, ardent, impétueux & infléxible, qui avait à vanger ses injures particuliéres. les jansénistes avaient fait condannèr à rome un de ses livres sur les cérémonies chinoises. il était mal personnellement avec le cardinal de noailles; & il ne savait rien ménager. il remua toute l'église de france. il dressa en 1711 des lettres & des mandemens, que des évêques devaient signer. ces manœuvres furent découvertes, & n'en réussirent pas moins.

La conscience du roi était alarmée par son confesseur, autant que son autorité [p. 288] était blessée par l'idée d'un parti rebelle. envain le cardinal de noailles lui demanda justice de ces mistéres d'iniquité. le confesseur persuada qu'il s'était servi des voies humaines, pour faire réussir les choses divines; & comme en effet il défendait l'autorité du pape, celle de l'unité de l'église, tout le fond de l'affaire lui était favorable. le cardinal s'adressa au dauphin duc de bourgogne; mais il le trouva prévenu par les lettres & par les amis de l'archévêque de cambrai. la faiblesse humaine entre dans tous les cœurs. fénelon n'était pas encor assez philosophe, pour oublier que le cardinal de noailles avait contribué à le faire condanner; & quênel païait alors pour madame guion.

Le cardinal n'obtint pas davantage du crédit de madame de maintenon. cette seule affaire pourrait faire connaître le caractére de cette dame, qui n'avait guères de sentimens à elle, & qui n'était occupée que de se conformèr à ceux du roi. trois lignes de sa main au cardinal de noailles dévelopent tout ce qu'il faut pensèr & d'elle & de l'intrigue du pére le tellier, & des idées du roi & de la conjoncture. «vous me connaissez assez, pour savoir ce que je pense sur la découverte nouvelle; mais bien des raisons [p. 289] doivent me retenir de parler. ce n'est point à moi à jugèr & à condanner; je n'ai qu'à me taire & à prier pour l'église, pour le roi & pour vous. j'ai donné votre lettre au roi: elle a été luë: c'est tout ce que je puis vous en dire, étant abattuë de tristesse.»

Le cardinal archévêque, opprimé par un jésuite, ôta les pouvoirs de préchèr & de confessèr à tous les jésuites, excepté à quelques-uns des plus sages & des plus modérés. sa place lui donnait le droit dangereux d'empécher le tellier de confesser le roi. mais il n'osa pas irritèr à ce point son souverain; & il le laissa avec respect entre les mains de son ennemi. «je crains, écrivit-il à madame de maintenon, de marquèr au roi trop de soumission en donnant les pouvoirs à celui qui les mérite le moins. je prie Dieu de lui faire connaître le péril qu'il court, en confiant son ame à un homme de ce caractére.»

On voit dans plusieurs mémoires, que le pére le tellier dit, qu'il fallait qu'il perdît sa place ou le cardinal la sienne. il est très vraisemblable qu'il le pensa, & peu qu'il l'ait dit. quand les esprits sont aigris, les deux partis ne font plus que des démarches funestes.

Des partisans du pére le tellier, des [p. 290] évêques qui espéraient le chapeau, emploiérent l'autorité roiale pour enflammer ces étincelles qu'on pouvait éteindre. au lieu d'imiter rome, qui avait plusieurs fois imposé silence aux deux partis; au lieu de reprimèr un religieux, & de conduire le cardinal; au lieu de défendre ces combats comme les duëls, & de réduire tous les prêtres comme tous les seigneurs à être utiles sans être dangereux; au lieu d'accablèr enfin les deux partis sous le poids de la puissance suprême, soûtenuë par la raison & par tous les magistrats; louis XIV crut bien faire de solliciter lui-même à rome une déclaration de guerre, & de faire venir la fameuse constitution, qui remplit le reste de sa vie d'amertume.

Le pére le tellier & son parti envoiérent à rome cent-trois propositions à condanner. le saint-office en proscrivit cent & une. la bulle fut donnée au mois de septembre 1713. elle vint, & soûleva contre elle presque toute la france. le roi l'avait demandée, pour prévenir un schisme; & elle fut prête d'en causèr un. la clameur fut générale, parce que parmi ces cent & une propositions il y en avait, qui paraissaient à tout le monde contenir le sens le plus innocent. une nombreuse assemblée d'évêques fut convoquée [p. 291] à paris. quarante acceptérent la bulle pour le bien de la paix; mais ils en donnérent en même tems des explications, pour calmer les scrupules du public. l'acceptation pure & simple fut envoiée au pape; & les modifications furent pour les peuples. ils prétendaient par-là satisfaire à la fois le pontife, le roi & la multitude. mais le cardinal de noailles & sept autres évêques de l'assemblée qui se joignirent à lui, ne voulurent ni de la bulle ni de ses correctifs. ils écrivirent au pape, pour demander ces correctifs même à sa sainteté. c'était un affront qu'ils lui faisaient respectueusement. le roi ne le souffrit pas: il empécha que la lettre ne parût, renvoia les évêques dans leurs diocéses, défendit au cardinal de paraître à la cour. la persécution donna à cet archévêque une nouvelle considération dans le public. sept autres évêques se joignirent encor à lui. c'était une véritable division dans l'épiscopat, dans tout le clergé, dans les ordres religieux. tout le monde avouait, qu'il ne s'agissait pas des points fondamentaux de la religion; cependant il y avait une guerre civile dans les esprits, comme s'il eût été question du renversement du christianisme; & on fit agir des deux côtés tous les ressorts de la politique, [p. 292] comme dans l'affaire la plus profane.

Ces ressorts furent emploiés pour faire accepter la constitution par la sorbonne. la pluralité des suffrages ne fut pas pour elle; & cependant elle y fut enregistrée. le ministére avait peine à suffire aux lettres de cachet, qui envoiaient en prison ou en éxil les opposans.

Cette bulle avait été enregistrée au parlement, avec la réserve des droits ordinaires de la couronne, des libertés de l'église gallicane, du pouvoir & de la jurisdiction des évêques; mais le cri public perçait toûjours à travers l'obéissance. le cardinal de bissi, l'un des plus ardens défenseurs de la bulle, avoua dans une de ses lettres, qu'elle n'aurait pas été reçuë avec plus d'indignité à genéve qu'à paris.

Les esprits étaient surtout révoltés contre le jésuite le tellier. rien ne nous irrite plus, qu'un religieux devenu puissant. son pouvoir nous paraît une violation de ses vœux; mais s'il abuse de ce pouvoir, il est en horreur. le tellier osa présumer de son crédit, jusqu'à proposer de faire déposer le cardinal de noailles, dans un concile national. ainsi un religieux faisait servir à sa vangeance son roi, son pénitent & sa religion; & avec tout cela, [p. 293] j'ai de très fortes raisons de croire, qu'il était dans la bonne foi: tant les hommes s'aveuglent dans leurs sentimens & dans leur zéle.

Pour préparer ce concile, dans lequel il s'agissait de déposèr un homme devenu l'idole de paris & de la france, par la pureté de ses mœurs, par la douceur de son caractére, & plus encor par la persécution; on détermina louis XIV à faire enregistrèr au parlement une déclaration, par laquelle tout évêque, qui n'aurait pas reçû la bulle purement & simplement, serait tenu d'y souscrire, ou qu'il serait poursuivi à la requête du procureur-général, comme rebelle. le chancelier voisin secrétaire d'état de la guerre, dur & despotique, avait dressé cet édit. le procureur-général d'aguesseau, plus versé que le chancelier voisin dans les loix du roiaume, & aiant alors ce courage d'esprit que donne la jeunesse, refusa absolument de se charger d'une telle piéce. le premier président en remontra au roi les conséquences. on traîna l'affaire en longueur. le roi était mourant. ces malheureuses disputes troublérent & avancérent ses derniers momens. son impitoiable confesseur fatiguait sa faiblesse, par des exhortations continuelles à consommèr un ouvrage, qui ne devait pas faire [p. 294] chérir sa mémoire. les domestiques du roi indignés lui refusérent deux fois l'entrée de la chambre; & enfin ils le conjurérent de ne point parlèr au roi de constitution. ce prince mourut; & tout changea.

Le duc d'orléans régent du roiaume, aiant renversé d'abord toute la forme du gouvernement de louis XIV & aiant substitué des conseils aux bureaux des secrétaires d'état, composa un conseil de conscience, dont le cardinal de noailles fut le président. on éxila le pére le tellier, chargé de la haine publique & peu aimé de ses confréres.

Les évêques opposés à la bulle appelérent à un futur concile, dût-il ne se tenir jamais. la sorbonne, les curés du diocése de paris, des corps entiers de religieux, firent le même appel; & enfin le cardinal de noailles fit le sien en 1717, mais il ne voulut pas d'abord le rendre public. on l'imprima malgré lui. l'église de france resta divisée en deux factions, les acceptans & les refusans. les acceptans étaient les cent évêques qui avaient adhéré sous louis XIV avec les jésuites & les capucins. les refusans étaient quinze évêques & toute la nation. les acceptans se prévalaient de rome; les autres, des universités, des parlemens & du peuple. [p. 295] on imprimait volume sur volume, lettres sur lettres. on se traitait réciproquement de schismatique & d'hérétique.

Un archévêque de rheims du nom de mailly, grand & heureux partisan de rome, avait mis son nom au bas de deux écrits que le parlement fit brûler par le bourreau. l'archévêque, l'aiant su, fit chantèr un te deum, pour remercier Dieu d'avoir été outragé par des schismatiques. Dieu le récompensa; & il fut cardinal. un évêque de soissons aiant essuié le même traitement du parlement, & aiant signifié à ce corps que ce n'était pas à lui à le juger, même pour un crime de léze majesté, il fut condanné à dix-mille livres d'amende. mais le régent ne voulut pas qu'il les paiât, de peur, dit-il, qu'il ne devînt cardinal aussi.

Rome éclatait en reproches: on se consumait en négociations; on appelait, on réappelait; & tout cela pour quelques passages aujourd'hui oubliés du livre d'un prêtre octogénaire, qui vivait d'aumônes à amsterdam.

La folie du systéme des finances contribua, plus qu'on ne croit, à rendre la paix à l'église. le public se jetta avec tant de fureur dans le commerce des actions; la cupidité des hommes, excitée par cette amorce, fut si générale, que ceux qui [p. 296] parlérent encor de jansénisme & de bulle, ne trouvérent personne qui les écoutât. nous n'y pensions pas plus qu'à la guerre, qui se faisait sur les frontiéres d'espagne. les fortunes rapides & incroiables qu'on faisait alors, le luxe & la volupté portés au dernièr excès, imposérent silence aux disputes ecclésiastiques; & le plaisir fit ce que louis XIV n'avait pu faire.

Le duc d'orléans saisit ces conjonctures, pour réunir l'église de france. sa politique y était intéressée. il craignait des tems, où il aurait eû contre lui rome, l'espagne & cent évêques.

Il falait engager le cardinal de noailles, non seulement à recevoir cette constitution qu'il regardait comme scandaleuse, mais à retracter son appel qu'il regardait comme légitime. il falait obtenir de lui plus que louis XIV son bienfaicteur ne lui avait en vain demandé. le duc d'orléans devait trouver les plus grandes oppositions dans le parlement, qu'il avait éxilé à pontoise; cependant il vint à bout de tout. on composa un corps de doctrine, qui contenta presque les deux partis. on tira parole du cardinal, qu'enfin il accepterait. le duc d'orléans alla lui-même au grand-conseil avec les princes & les pairs, faire enregistrèr un [p. 297] édit, qui ordonnait l'acceptation de la bulle, la suppression des appels, l'unanimité & la paix. le parlement, qu'on avait mortifié en portant au grand-conseil des déclarations qu'il était en possession de recevoir, menacé d'ailleurs d'être transféré de pontoise à blois, enregistra ce que le grand-conseil avait enregistré, mais toûjours avec les réserves d'usage, c'est à dire, le maintien des libertés de l'église gallicane & des loix du roiaume.

Le cardinal archévêque, qui avait promis de se retracter quand le parlement obéirait, se vit enfin obligé de tenir parole; & on afficha son mandement de retractation le 20 août 1720.

Le nouvèl archévêque de cambrai du-bois, fils d'un apoticaire de brive la gaillarde, depuis cardinal & premier ministre, fut celui qui eut le plus de part à cette affaire, dans laquelle la puissance de louis XIV avait échoué. personne n'ignore quelle était la conduite, la maniére de penser, les mœurs de ce ministre. le licencieux du-bois subjugua le pieux noailles.

On se souvient, avec quel mépris le duc d'orléans & son ministre parlaient des querelles qu'ils appaisérent; quel ridicule ils jettérent sur cette guerre de controverse.

[p. 298] Ce mépris & ce ridicule ne servirent pas peu à la paix. on se lasse enfin de combattre, pour des querelles dont le monde rit.

Depuis ce tems, tout ce qu'on appelait en france jansénisme, quiétisme, bulles, querelles théologiques, baissa sensiblement. quelques évêques appellans restérent opiniâtrement attachés à leurs sentimens.

Sous le ministére du cardinal de fleuri, on voulut extirper les restes du parti, en déposant un des prélats des plus obstinés. on choisit, pour faire un éxemple, le vieux soanin évêque de la petite ville de sénès, homme également pieux & infléxible, d'ailleurs sans parens, sans crédit.

Il fut condanné par le petit concile provincial d'ambrun en 1728, suspendu de ses fonctions d'évêque & de prêtre, & éxilé par la cour en auvergne à l'âge de plus de quatre-vingt ans. cette rigueur excita quelques vaines plaintes. il n'y a point aujourd'hui de nation, qui murmure plus que la française, qui obéisse mieux, & qui oublie plus vîte.

Un reste de fanatisme subsista dans une petite partie du peuple de paris. des enthousiastes s'imaginérent, qu'un diacre nommé pâris [errata: frére d'un] conseiller au parlement, [p. 299] appelant & réappelant, enterré dans le cimetiére de saint-médard, devait faire des miracles. quelques personnes du parti, qui allérent prier sur son tombeau, eurent l'imagination si frappée, que leurs organes ébranlés leur donnérent de legéres convulsions. aussitôt la tombe fut environnée de peuple: la foule s'y pressait jour & nuit. ceux qui montaient sur la tombe donnaient à leurs corps de secousses, qu'ils prenaient eux-mêmes pour des prodiges. les fauteurs secrets du parti encourageaient cette frénésie. on priait en langue vulgaire autour du tombeau: on ne parlait que de sourds qui avaient entendu quelques paroles, d'aveugles qui avaient entrevu, d'estropiés qui avaient marché droit quelques momens. le gouvernement abandonna pendant un mois cette maladie épidémique à elle-même. mais le concours augmentait; les miracles redoublaient; & il falut enfin fermer le cimetiére, & y mettre une garde. alors les mêmes enthousiastes allérent faire leurs miracles dans les maisons. ce tombeau du diacre pâris fut en effet le tombeau du jansénisme, dans l'esprit de tous les honnêtes-gens. ces farces auraient eû des suites sérieuses dans des tems moins éclairés. il semblait que ceux qui les protégeaient, [p. 300] ignorassent à quel siécle ils avaient à faire.

La superstition alla si loin, qu'un conseiller du parlement eut la démence de présentèr au roi un recueil de tous ces prodiges, muni d'un nombre considérable d'attestations. si ce livre subsistait un jour, & que les autres fussent perdus, la postérité croirait que notre siécle a été un tems de barbarie.

Ces extravagances ont été en france les derniers soupirs d'une secte, qui n'étant plus soûtenuë par des arnauld, des pascal & des nicole, & n'aiant plus que des convulsionnaires, est tombée dans l'avilissement.