ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 364] CHAPITRE DIXHUITIÉME.

Perte de la bataille de blenheim ou d'hochstet, & ses suites.

Le duc de marleborough était revenu vers les païs-bas au commencement de 1703, avec la même conduite & la même fortune. il avait pris bonne, résidence de l'électeur de cologne. de-là il avait repris la ville d'hui, limbourg; & s'était rendu maître de tout le bas-rhin. le maréchal de villeroi, au sortir de sa prison, commandait en flandre, & n'était pas plus heureux contre marleborough, qu'il l'avait été contre le prince eugéne. en-vain le maréchal de bouflers venait de remportèr [p. 365] avec un détachement de l'armée, un petit avantage au combat d'éckern, contre obdam général hollandais. un succès qui n'a point de suite, n'est rien.

Cependant, si le général anglais ne marchait pas au secours de l'empereur, la maison d'aûtriche semblait perduë. l'électeur de baviére était maître de passau. trente-mille français, sous les ordres du maréchal de marsin qui avait succédé à villars, inondaient le païs au de-là du danube. des partis couraient dans l'aûtriche. vienne était menacée d'un côté, par les français & les bavarois; de l'autre, par le prince ragotski, à la tête des hongrois combattant pour leur liberté, & secourus de l'argent de la france & de celui des turcs. alors le prince eugéne accourt d'italie: il vient prendre le commandement des armées d'allemagne: il voit à heilbron le duc de marleborough. ce général anglais, que rien ne génait dans sa conduite, & que sa reine & les hollandais laissaient maître de ses desseins, marche au secours du centre de l'empire. il prend d'abord avec lui dix-mille anglais d'infanterie & vingt-trois escadrons. il hâte sa marche: il arrive vers le danube auprès de donavert vis-à-vis les lignes de l'électeur de baviére, dans lesquelles [p. 366] environ huit-mille français & autant de bavarois retranchés, gardaient les païs conquis par eux. après deux heures de combat, marleborough perce à la tête de trois bataillons anglais, renverse les bavarois & les français. on dit qu'il tua six-mille hommes, & qu'il en perdit presque autant. peu importe à un général le nombre des morts, quand il vient à bout de son entreprise. [M] il prend donavert: il passe le danube: il met la baviére à contribution.

Le maréchal de villeroi, qui l'avait voulu suivre dans ses premiéres marches, l'avait tout d'un coup perdu de vuë, & n'apprit où il était, qu'en apprenant cette victoire de donavert. le maréchal de tallard, avec un corps d'environ trente-mille hommes, vient pour s'opposèr à marleborough par un autre chemin, & se joind à l'électeur.

Dans le même tems, le prince eugéne arrive, & se joind à marleborough. enfin les deux armées se rencontrent assez près de ce même donavert, & à-peu-près dans les mêmes campagnes, où le maréchal de villars avait gagné une victoire un an auparavant. il était alors dans les cévennes. je sai, qu'aiant reçu une lettre de l'armée de tallard, écrite la veille de la bataille, par laquelle on lui mandait la [p. 367] disposition des deux armées, & la maniére dont le maréchal de tallard voulait combattre, il écrivit au président de maisons son beaufrére, que, si le maréchal de tallard donnait bataille en gardant cette position, il serait infailliblement défait. on montra la lettre à louis XIV.

L'armée de france, en comptant les bavarois, était de 82 bataillons & de 160 escadrons; ce qui faisait à-peu-près soixante-mille combattans, parce que les corps n'étaient pas complets. 64 bataillons & 152 escadrons composaient l'armée ennemie, qui n'était forte que d'environ cinquante-deux-mille hommes; car on fait toûjours les armées plus nombreuses qu'elles ne le sont. cette journée, si sanglante & si décisive, mérite une attention particuliére. on a reproché bien des fautes aux généraux français; la premiére était, de s'être mis dans la nécessité de recevoir la bataille, au lieu de laisser l'armée ennemie se consumer faute de fourrage, & de donnèr au maréchal de villeroi le tems de tomber sur les païs-bas dégarnis, ou de s'avancèr en allemagne. mais il faut considérer, pour réponse à ce reproche, que l'armée française, étant un peu plus forte que celle des alliés, pouvait espérer de la battre, & [p. 368] que la victoire eût détrôné l'empereur. le marquis de feuquiéres compte douze fautes capitales, que firent l'électeur, marsin & tallard, avant & après la bataille. une des plus considérables était, de n'avoir point mis un gros corps d'infanterie à leur centre, & d'avoir séparé leurs deux corps d'armée. j'ai entendu souvent de la bouche du maréchal de villars, que cette disposition était inexcusable.

Le maréchal de tallard était à l'aîle droite; l'électeur avec marsin à la gauche. le maréchal de tallard avait dans le courage toute l'ardeur & la vivacité française, un esprit actif, perçant, fécond en expédiens & en ressources. c'était lui, qui avait fait les traités de partage. il était allé à la gloire & à la fortune par toutes les voies d'un homme d'esprit & de cœur. la bataille de spire lui avait fait un très grand honneur, malgré les critiques de feuquiéres; car un général victorieux n'a point fait de fautes aux yeux du public, de même que le général battu a toûjours tort, quelque sage conduite qu'il ait euë.

Mais tallard avait un malheur bien dangereux pour un général: sa vuë était si faible, qu'il ne distinguait pas les objets à vingt pas de lui. ceux, qui l'ont bien connu, m'ont dit encor que son courage [p. 369] ardent, tout contraire à celui de marleborough, s'enflâmant dans la chaleur de l'action, ne laissait pas à son esprit une liberté assez entiére. ce défaut lui venait d'un sang sec & allumé. on sait assez que notre tempérament fait toutes les qualités de notre ame.

Le maréchal de marsin n'avait jusques-là jamais commandé en chef; & avec beaucoup d'esprit & un sens droit, il avait, disait-on, l'expérience d'un bon officier, plus que d'un général.

Pour l'électeur de baviére, on le regardait moins comme un grand capitaine, que comme un prince vaillant, aimable, chéri de ses sujets, aiant dans l'esprit plus de magnanimité que d'application.

Enfin la bataille commença entre midi & une heure: marleborough & ses anglais, aiant passé un ruisseau, chargeaient déja la cavalerie de tallard. ce général, un peu avant ce tems là, venait de passèr à la gauche, pour voir comment elle était disposée. c'était déja un assez grand désavantage, que l'armée de tallard combattît, sans que son général fût à sa tête. l'armée de l'électeur & de marsin n'était point encor attaquée par le prince eugéne. marleborough entama notre droite, près d'une heure avant qu'eugéne [p. 370] eût pu arriver vers l'électeur à notre gauche.

Sitôt que le maréchal de tallard apprend que marleborough attaque son aîle, il y court: il trouve une action furieuse engagée; la cavalerie française trois fois ralliée, & trois fois poussée. il va vers le village de blenheim, où il avait posté vingt-sept bataillons & douze escadrons. c'était une petite armée séparée: elle faisait un feu continuel sur celle de marleborough. de ce village, où il donne ses ordres, il revole à l'endroit où marleborough, avec de la cavalerie & des bataillons entre les escadrons, poussait la cavalerie française.

Monsieur de feuquiéres se trompe assûrément, quand il dit que le maréchal de tallard n'y était pas, & qu'il fut pris prisonnier en revenant de l'aîle de marsin à la sienne. toutes les relations conviennent, & il ne fut que trop vrai pour lui, qu'il y était présent. il y fut blessé: son fils y reçut un coup mortel auprès de lui. toute sa cavalerie est mise en déroute en sa présence. marleborough vainqueur perce d'un côté entre les deux armées françaises; de l'autre, ses officiers généraux percent aussi entre ce village de blenheim & l'armée de tallard, séparée encor de la petite armée qui est dans blenheim.

[p. 371] Le maréchal de tallard, dans cette cruelle situation, court pour rallier quelques escadrons. la faiblesse de sa vuë lui fait prendre un escadron ennemi pour un français. il est fait prisonnier par les troupes de hesse, qui étaient à la solde de l'angleterre. au moment que le général était pris, le prince eugéne, trois fois repoussé, gagnait enfin l'avantage. la déroute était déja totale & la fuite précipitée, dans le corps d'armée du maréchal de tallard. la consternation & l'aveuglement de toute cette droite étaient au point, qu'officiers & soldats se jetaient dans le danube, sans savoir où ils allaient. aucun officier général ne donnait d'ordre pour la retraite; aucun ne pensait ou à sauver ces vingt-sept bataillons & ces douze escadrons des meilleures troupes de france, enfermés si malheureusement dans blenheim, ou à les faire combattre. le maréchal de marsin fit alors la retraite. le comte du bourg, depuis maréchal de france, sauva une petite partie de l'infanterie, en se retirant par les marais d'hochstet; mais ni lui, ni marsin, ni personne, ne songea à cette armée, qui restait encor dans blenheim, attendant des ordres & n'en recevant point. elle était de onze-mille hommes effectifs; c'étaient les plus anciens corps. [p. 372] il y a vingt éxemples de moindres armées, qui ont battu des armées de cinquante-mille hommes, ou qui ont fait des retraites glorieuses; mais l'endroit, où on se trouve posté, décide de tout. ils ne pouvaient sortir des ruës étroites d'un village, pour se mettre d'eux-mêmes en ordre de bataille, devant un[sic] armée victorieuse qui les eût à chaque instant accablés par un plus grand front, par son artillerie, & par les canons même de l'armée vaincuë, qui étaient déja au pouvoir du vainqueur. l'officier général qui devait les commander, le marquis de clérambaut fils du maréchal de clérambaut, courut demander les ordres au maréchal de tallard: il apprend qu'il est pris: il ne voit que des fuiards: il fuit avec eux, & va se noier dans le danube.

Siviéres, brigadier, qui était posté dans ce village, tente alors un coup hardi: il crie aux officiers d'artois & de provence, de marchèr avec lui: plusieurs officiers, même des autres régimens, y accourent: ils fondent sur l'ennemi, comme on fait une sortie d'une place assiégée; mais après la sortie, il faut rentrer dans la place. un de leurs officiers, nommé des-nonvilles, revint à cheval un moment après dans le village, avec mylord [p. 373] orknay d'hamilton. est-ce un anglais prisonnier que vous nous amenez? lui dirent les officiers en l'entourant. non, messieurs, je suis prisonnier moi-même, & je viens vous dire, qu'il n'y a d'autre parti pour vous, que de vous rendre prisonniers de guerre. voilà le comte d'orknay qui vous offre la capitulation. toutes ces vieilles bandes frémirent: navarre déchira & enterra ses drapeaux. mais enfin il fallut plier sous la nécessité; & cette armée se rendit sans combattre. mylord orknay m'a dit, que ce corps de troupes ne pouvait faire autrement dans sa situation génée. l'europe fut étonnée, que les meilleures troupes françaises eûssent subi en corps cette ignominie. on imputait leur malheur à lâcheté: mais quelques années après, quatorze-mille suédois, se rendant à discrétion aux moscovites en rase campagne, ont justifié les français.

Telle fut la célébre bataille, qui en france a le nom d'hochstet, en allemagne de pleintheim, & en angleterre de blenheim. les vainqueurs y eûrent près de cinq-mille morts, & près de huit-mille blessés, & le plus grand nombre du côté du prince eugéne. l'armée française y fut presque entiérement détruite. de soixante-mille hommes, si longtems victorieux, [p. 374] on n'en rassembla pas plus de vingt-mille effectifs.

Environ douze-mille morts, quatorze-mille prisonniers, tout le canon, un nombre prodigieux d'étendarts & de drapeaux, les tentes, les équipages, le général de l'armée, & douze-cent officiers de marque au pouvoir du vainqueur, signalérent cette journée. les fuiards se dispersérent; près de cent lieuës de païs furent perduës en moins d'un mois. la baviére entiére, passée sous le joug de l'empereur, éprouva tout ce que le gouvernement aûtrichien irrité avait de rigueur, & ce que le soldat vainqueur a de rapacité & de barbarie. l'électeur, se réfugiant à bruxelles, rencontra sur le chemin son frére l'électeur de cologne, chassé comme lui de ses états: ils s'embrassérent en versant des larmes. l'étonnement & la consternation saisirent la cour de versailles, accoûtumée à la prospérité. la nouvelle de la défaite vint au milieu des réjouissances pour la naissance d'un arriére-petit-fils de louis XIV. personne n'osait apprendre au roi une vérité si cruelle. il fallut que madame de maintenon se chargeât de lui dire, qu'il n'était plus invincible. on a dit & on a écrit, & toutes les histoires ont répété, que l'empereur [p. 375] fit ériger dans les plaines de blenheim, un monument de cette défaite, avec une inscription flétrissante pour le roi de france; mais ce monument n'éxista jamais. il n'y a eû que l'angleterre, qui en ait érigé un à la gloire du duc de marleborough. la reine & le parlement lui ont fait bâtir dans sa principale terre, un palais immense qui porte le nom de blenheim. cette bataille y est représentée dans les tableaux & sur les tapisseries. les remerciemens des chambres du parlement, ceux des villes & des bourgades, les acclamations de l'angleterre furent le premier prix qu'il reçut de sa victoire. le poëme du célébre adisson, monument plus durable que le palais de blenheim, est compté, par cette nation guerriére & savante, parmi les récompenses les plus honorables du duc de marleborough. l'empereur le fit prince de l'empire, en lui donnant la principauté de mindelheim, qui fut depuis échangée contre une autre; mais il n'a jamais été connu sous ce titre, le nom de marleborough étant devenu le plus beau qu'il pût porter.

L'armée de france dispersée laisse aux alliés une carriére ouverte du danube au rhin. ils passent le rhin: ils entrent en alsace. le prince louis de bade, général [p. 376] célébre pour les campemens & pour les marches, investit landau. le roi des romains joseph, fils aîné de l'empereur léopold, vient à ce siége. [M] on prend landau; on prend trarbach.

Cent lieuës de païs perduës n'empéchaient pas, que les frontiéres de la france ne fussent encor reculées. louis xiv soûtenait son petit-fils en espagne, & était victorieux en italie. il fallait de grands efforts en allemagne, pour résistèr à marleborough victorieux; & on le fit [errata: on les fit]. on rassembla les débris de l'armée: on épuisa les garnisons: on fit marcher des milices. le ministére emprunta de l'argent de tous côtés. enfin on eut une armée; & on rappella, du fond des cévennes, le maréchal de villars pour la commander. il vint, & se trouva près de tréves avec des forces inférieures, vis-à-vis le général anglais. tous deux voulaient donnèr une nouvelle bataille. mais le prince de bade n'étant pas venu assez tôt joindre ses troupes aux anglais, villars eut au moins l'honneur de faire décamper marleborough. [M] c'était beaucoup alors. le duc de marleborough, qui estimait assez le maréchal de villars pour vouloir en être estimé, lui écrivit en décampant: «rendez-moi la justice de [p. 377] croire, que ma retraite est la faute du prince de bade; & que je vous estime encor plus, que je ne suis fâché contre lui.»

Les français avaient donc encor des barriéres en allemagne. la flandre, où commandait le maréchal de villeroi délivré de sa prison, n'était pas entamée. en espagne, le roi philippe cinq & l'archiduc charles attendaient tous deux la couronne; le premier, de la puissance de son grand-pére, & de la bonne volonté de la pluspart des espagnols; le second, du secours des anglais, & des partisans qu'il avait en catalogne & en arragon. cet archiduc, depuis empereur & alors second fils de l'empereur léopold, n'aiant rien que ce titre, alla presque sans suite à londres implorer l'appui de la reine anne.

Alors parut toute la puissance anglaise. cette nation, si étrangére dans cette querelle, fournit au prince aûtrichien deux-cent vaisseaux de transport, trente vaisseaux de guerre joints à dix vaisseaux hollandais, neuf-mille hommes de troupes, & de l'argent pour aller conquérir un roiaume. mais cette supériorité, que donnent le pouvoir & les bienfaits, n'empéchait pas que l'empereur, dans sa lettre à la reine anne, présentée [p. 378] par l'archiduc, ne refusât à cette souveraine sa bienfaitrice le titre de majesté: on ne la traitait que de sérénité, selon le stile de la cour de vienne, que l'usage seul peut justifier.