ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 1] LE SIECLE
DE
LOUIS XIV.

CHAPITRE PREMIER.

INTRODUCTION.

Ce n'est pas seulement la VIE DE LOUIS XIV qu'on prétend écrire; on se propose un plus grand objet. on veut essaïer de peindre à la postérité, non les actions d'un seul homme; mais l'esprit des hommes dans le siécle le plus éclairé qui fut jamais.

Tous les tems ont produit des héros & des politiques. tous les peuples ont éprouvé des révolutions. toutes les histoires sont presque égales pour qui ne [p. 2] veut mettre que des faits dans sa mémoire. mais quiconque pense, & ce qui est encore plus rare, quiconque a du goût, ne compte que quatre siécles dans l'histoire du monde. ces quatre âges heureux, sont ceux où les arts ont été perfectionnés, & qui servant d'époque à la grandeur de l'esprit humain, sont l'exemple de la postérité.

Le premier de ces siécles à qui la véritable gloire est attachée, est celui de philippe & d'aléxandre, ou celui des périclès, des démosthénes, des aristotes, des platons, des apelles, des phidias, des praxitéles; & cet honneur a été renfermé dans les limites de la grèce; le reste de la terre était barbare.

Le second âge est celui de césar & d'auguste, désigné encore par les noms de lucrèce, de cicéron, de tite-live, de virgile, d'horace, d'ovide, de varron, de vitruve.

Le troisiéme, est celui qui suivit la prise de constantinople par mahomet II. alors on vit en italie une famille de simples citoiens faire ce que devaient entreprendre les rois de l'europe; les médicis appellérent à florence les arts que les turcs chassaient de la grèce, c'était le tems de la gloire de l'italie. toutes les sciences reprenaient une vie nouvelle; [p. 3] les italiens les honorérent du nom de vertu, comme les premiers grecs les avaient caractérisés du nom de sagesse. tout tendait à la perfection: les michel-anges, les raphaëls, les titiens, les tasses, les ariostes fleurirent. la gravûre fut inventée; la belle architecture reparut plus admirable encore que dans rome triomphante; & la barbarie gothique, qui défigurait l'europe en tout genre, fut chassée de l'italie pour faire en tout place au bon goût.

Les arts, toûjours transplantés de grèce en italie, se trouvaient dans un terrain favorable, où ils fructifiaient tout-à-coup. la france, l'angleterre, l'allemagne, l'espagne voulurent à leur tour avoir de ces fruits; mais, ou ils ne vinrent point dans ces climats, ou bien ils dégénérérent trop vîte.

François premier encouragea des savans; mais qui ne furent que savans: il eut des architectes; mais il n'eut ni des michel-anges, ni des palladio: il voulut en vain établir des écoles de peinture; les peintres italiens qu'il appella ne firent point d'éléves français. quelques épigrammes & quelques contes libres composaient toute notre poësie. rabelais était notre seul livre de prose à la mode, du tems de henri II.

[p. 4] En un mot, les italiens seuls avaient tout, si vous en exceptez la musique, qui n'était encore qu'informe; & la philosophie expérimentale, qui était inconnuë par tout également.

Enfin, le quatriéme siécle est celui qu'on nomme le siécle de louis XIV; & c'est peut-être celui des quatre qui approche le plus de la perfection. enrichi des découvertes des trois autres, il a plus fait en certains genres que les trois ensemble. tous les arts à la vérité n'ont point été poussés plus loin que sous les médicis, sous les augustes & les aléxandres; mais la raison humaine en général s'est perfectionnée. la saine philosophie n'a été connuë que dans ce tems: & il est vrai de dire, qu'à commencer depuis les derniéres années du cardinal de richelieu, jusqu'à celles qui ont suivi la mort de louis XIV, il s'est fait dans nos arts, dans nos esprits, dans nos mœurs, comme dans notre gouvernement, une révolution générale qui doit servir de marque éternelle à la véritable gloire de notre patrie. cette heureuse influence ne s'est pas même arrétée en france; elle s'est étenduë en angleterre; elle a excité l'émulation dont avait alors besoin cette nation spirituelle & profonde; elle a porté le goût en [p. 5] allemagne, les sciences en moscovie; elle a même ranimé l'italie qui languissait, & l'europe a dû sa politesse à la cour de louis XIV.

Avant ce tems, les italiens appellaient tous les ultramontains du nom de barbares; il faut avouer que les français méritaient en quelque sorte cette injure. nos péres joignaient la galanterie romanesque des maures à la grossiéreté gothique; ils n'avaient presque aucun des arts aimables; ce qui prouve que les arts utiles étaient négligés: car lorsqu'on a perfectionné ce qui est nécessaire, on trouve bientôt le beau & l'agréable; & il n'est pas étonnant que la peinture, la sculpture, la poësie, l'éloquence, la philosophie, fussent presque inconnuës à une nation, qui aiant des ports sur l'océan & sur la méditerranée, n'avait pourtant point de flote, & qui aimant le luxe à l'excès, avait à peine quelques manufactures grossieres.

Les juifs, les génois, les vénitiens, les portugais, les flamans, les hollandais, les anglais, firent tour-à-tour notre commerce, dont nous ignorions les principes. louis XIII à son avénement à la couronne n'avait pas un vaisseau; paris ne contenait pas quatre-cent-mille hommes, & n'était pas décoré de quatre beaux édifices; [p. 6] les autres villes du roiaume ressemblaient à ces bourgs qu'on voit au-delà de la loire. toute la noblesse cantonnée à la campagne dans des donjons entourés de fossés, opprimait ceux qui cultivent la terre. les grands chemins étaient presque impraticables; les villes étaient sans police, l'état sans argent, & le gouvernement presque toûjours sans crédit parmi les nations étrangéres.

On ne doit pas se dissimuler, que depuis la décadence de la famille de charlemagne, la france avait langui plus ou moins dans cette faiblesse, parce qu'elle n'avait presque jamais joui d'un bon gouvernement.

Il faut, pour qu'un état soit puissant, ou que le peuple ait une liberté fondée sur les loix, ou que l'autorité souveraine soit affermie sans contradiction.

En france les peuples furent esclaves jusques vers le tems de philippe-auguste; les seigneurs furent tyrans jusqu'à louis XI; & les rois, toûjours occupés à soûtenir leur autorité contre leurs vassaux, n'eûrent jamais ni le tems de songèr au bonheur de leurs sujets, ni le pouvoir de les rendre heureux.

Louis XI fit beaucoup pour la puissance roiale, mais rien pour la félicité & la gloire de la nation.

[p. 7] François I. fit naître le commerce, la navigation, les lettres & tous les arts; mais il fut trop malheureux pour leur faire prendre racine en france, & tous périrent avec lui.

Henri le grand voulait retirer la france des calamités & de la barbarie où trente ans de discorde l'avaient replongée, quand il fut assassiné dans sa capitale, au milieu du peuple dont il allait faire le bonheur.

Le cardinal de richelieu, occupé d'abaisser la maison d'aûtriche, le calvinisme & les grands, ne joûit point d'une puissance assez paisible pour réformer la nation; mais au moins il commença cet heureux ouvrage.

Ainsi pendant neuf-cens années, notre génie a été presque toûjours rétréci sous un gouvernement gothique, au milieu des divisions & des guerres civiles, n'aiant ni loix ni coûtumes fixes, changeant de deux siécles en deux siécles un langage toûjours grossier; les nobles sans discipline, ne connaissant que la guerre & l'oisiveté; les ecclésiastiques vivant dans le désordre & dans l'ignorance; & les peuples sans industrie, croupissant dans leur misére.

Voilà pourquoi les français n'eûrent part, ni aux grandes découvertes, ni aux [p. 8] inventions admirables des autres nations: l'imprimerie, la poudre, les glaces, les télescopes, le compas de proportion, la machine pneumatique, le vrai systême de l'univers, ne leur appartiennent point; ils faisaient des tournois, pendant que les portugais & les espagnols découvraient & conquéraient de nouveaux mondes à l'orient & à l'occident du monde connu. charles-quint prodiguait déja en europe les trésors du méxique, avant que quelques sujets de françois premier eussent découvert la contrée inculte du canada; mais par le peu même que firent les français dans le commencement du seiziéme siécle, on vit dequoi ils sont capables quand ils sont conduits.

On se propose de montrèr ici ce qu'ils ont été sous louis XIV; & l'on souhaite que la postérité de ce monarque, & celle de ses peuples, également animées d'une heureuse émulation, s'efforcent de surpasser leurs ancêtres.

Il ne faut pas qu'on s'attende à trouvèr ici les détails presque infinis des guerres entreprises dans ce siécle; on est obligé de laissèr aux annalistes le soin de ramassèr avec éxactitude tous ces petits faits, qui ne serviraient qu'à détourner la vuë de l'objet principal. c'est à eux [p. 9] à marquer les marches, les contremarches des armées, & les jours où les tranchées furent ouvertes devant des villes, prises & reprises par les armes, données & renduës par des traités: mille circonstances intéressantes pour les contemporains se perdent aux yeux de la postérité, & disparaissent pour ne laisser voir que les grands événemens, qui ont fixé la destinée des empires; tout ce qui s'est fait ne mérite pas d'être écrit. on ne s'attachera dans cette histoire qu'à ce qui mérite l'attention de tous les tems, à ce qui peut peindre le génie & les mœurs des hommes, à ce qui peut servir d'instruction, & conseiller l'amour de la vertu, des arts & de la patrie.

On essaïera de faire voir ce qu'étaient & la france & les autres états de l'europe avant la naissance de louis XIV; ensuite on décrira les grands événemens politiques & militaires de son régne. le gouvernement intérieur du roiaume, objet plus important pour les peuples, sera traité à part. la vie privée de louis XIV, les particularités de sa cour & de son régne, tiendront une grande place. d'autres articles seront pour les arts, pour les sciences, pour les progrès de l'esprit humain dans ce siécle. enfin on [p. 10] parlera de l'église, qui depuis si longtems est liée au gouvernement, qui tantôt l'inquiette & tantôt le fortifie; & qui instituée pour enseigner la morale, se livre souvent à la politique & aux passions humaines.

[p. 11] DES ÉTATS DE L'EUROPE AVANT LOUIS XIV.

Il y avait déja long-tems qu'on pouvait regarder l'europe chrétienne (à la moscovie près) comme une grande république partagée en plusieurs états, les uns monarchiques, les autres mixtes; ceux-ci aristocratiques, ceux-là populaires; mais tous correspondans les uns avec les autres; tous aiant un même fonds de religion, quoique divisés en plusieurs sectes; tous aiant les mêmes principes de droit public & de politique, inconnus dans les autres parties du monde. c'est par ces principes que les nations européanes ne font point esclaves leurs prisonniers; qu'elles respectent les ambassadeurs de leurs ennemis; qu'elles conviennent ensemble de la prééminence & de quelques droits de certains princes, comme de l'empereur, [p. 12] des rois, & des autres moindres potentats; & qu'elles s'accordent sur-tout dans la sage politique de tenir entr'elles, autant qu'elles peuvent, une balance égale de pouvoir, emploiant sans cesse les négociations, même au milieu de la guerre, & entretenant les uns chez les autres des ambassadeurs, ou des espions moins honorables, qui peuvent avertir toutes les cours des desseins d'une seule, donnèr à la fois l'alarme à l'europe, & garantir les plus faibles des invasions que le plus fort est toûjours prêt d'entreprendre.

Depuis charles-quint la balance penchait trop du côté de la maison d'aûtriche. cette maison puissante était, vers l'an 1630, maîtresse de l'espagne, du portugal, & des trésors de l'amérique; les païs-bas, le milanais, le roiaume de naples, la bohême, la hongrie, l'allemagne même (si on peut le dire) étaient devenus son patrimoine; & si tant d'états avaient été réunis sous un seul chef de cette maison, il est à croire que l'europe lui aurait enfin été asservie.

DE L'ALLEMAGNE.

L'empire d'allemagne est le plus puissant voisin qu'ait la france: il est à peu-près [p. 13] de la même étenduë; moins riche peut-être en argent, mais plus fécond en hommes robustes & patiens dans le travail. la nation allemande est gouvernée, peu s'en faut, comme l'était la france sous les premiers rois capétiens, qui étaient des chefs souvent mal-obéis, de plusieurs grands vassaux, & d'un grand nombre de petits. aujourd'hui soixante villes libres, & qu'on nomme impériales, environ autant de souverains séculiers, près de quarante princes ecclésiastiques, soit abbés, soit évêques, neuf électeurs, parmi lesquels on peut compter trois rois, enfin l'empereur, chef de tous ces potentats, composent ce grand corps germanique, que le flegme allemand fait subsistèr avec presque autant d'ordre qu'il y avait autrefois de confusion dans le gouvernement français.

Chaque membre de l'empire a ses droits, ses priviléges, ses obligations; & la connaissance difficile de tant de loix, souvent contestées, fait ce que l'on appelle en allemagne, l'étude du droit public, pour laquelle la nation germanique est si renommée.

L'empereur lui-même ne serait guéres à la vérité plus puissant, ni plus riche qu'un doge de venise. l'allemagne, [p. 14] partagée en villes libres & en principautés, ne laisse au chef de tant d'états, que la prééminence avec d'extrêmes honneurs, sans domaines, sans argent, & par conséquent sans pouvoir. il ne posséde pas à titre d'empereur un seul village; la ville de bamberg lui est assignée seulement pour sa résidence, quand il n'en a pas d'autre. cependant cette dignité aussi vaine que suprême, était devenuë si puissante entre les mains des aûtrichiens, qu'on a craint souvent qu'ils ne convertissent en monarchie absoluë cette république de princes.

Deux partis divisaient alors & partagent encore aujourd'hui l'europe chrétienne, & sur-tout l'allemagne. le premier est celui des catholiques plus ou moins soumis au pape; le second est celui des ennemis de la domination spirituelle & temporelle du pape & des prélats catholiques. nous appellons ceux de ce parti du nom géneral de protestans, quoiqu'ils soient divisés en luthériens, calvinistes & autres, qui se haïssent entr'eux presque autant qu'ils haïssent rome.

En allemagne, la saxe, le brandebourg, le palatinat, une partie de la bohême, de la hongrie, les états de la maison de brunswic, le wirtemberg, [p. 15] suivent la religion luthérienne, qu'on nomme évangélique. toutes les villes libres impériales ont embrassé cette secte, qui a semblé plus convenable que la religion catholique à des peuples jaloux de leur liberté.

Les calvinistes, répandus parmi les luthériens qui sont les plus forts, ne font qu'un parti médiocre; les catholiques composent le reste de l'empire, & aiant à leur tête la maison d'aûtriche, ils étaient sans doute les plus puissans.

Non-seulement l'allemagne, mais tous les états chrétiens, saignaient encore des plaïes, qu'ils avaient reçuës de tant de guerres de religion, fureur particuliére aux chrétiens ignorée des idolâtres, & suite malheureuse de l'esprit dogmatique introduit depuis si long-tems dans toutes les conditions. il y a peu de points de controverse qui n'aïent causé une guerre civile, & les nations étrangéres (peut-être notre postérité) ne pourront un jour comprendre que nos péres se soient égorgés mutuellement pendant tant d'années en préchant la patience.

En 1619 l'empereur mathias étant mort sans enfans, le parti protestant se remua pour ôter l'empire à la maison d'aûtriche & à la communion romaine; mais ferdinand archiduc de grats, cousin de mathias, [p. 16] n'en fut pas moins élu empereur. il était déja roi de bohême & de hongrie, par la démission de mathias, & par le choix forcé que firent de lui ces deux roiaumes.

Ce ferdinand II. continua d'abattre le parti protestant: il se vit quelque-tems le plus puissant & le plus heureux monarque de la chrétienté, moins par lui-même que par le succès de ses deux grands géneraux valstein & tilly, à l'éxemple de beaucoup de princes de la maison d'aûtriche, conquérans sans être guerriers, & heureux par le mérite de ceux qu'ils savaient choisir. cette puissance menaçait déja du joug, & les protestans & les catholiques: l'alarme fut même portée jusqu'à rome, sur laquelle ce titre d'empereur & de roi des romains donne des droits chimériques, que la moindre occasion peut rendre trop réels. rome, qui de son côté prétendait autrefois un droit plus chimérique sur l'empire, s'unit alors avec la france contre la maison d'aûtriche. l'argent des français, les intrigues de rome & les cris de tous les protestans, appellérent enfin du fond de la suéde gustave-adolphe, le seul roi de ce tems-là qui pût prétendre au nom de héros, & le seul qui pût renverser la puissance aûtrichienne.

[p. 17] L'arrivée de gustave en allemagne changea la face de l'europe. il gagna en 1631 contre le général tilly la bataille de leipsic, si célébre par les nouvelles manœuvres de guerre que ce roi mit en usage, & qui passe encore pour le chef-d'œuvre de l'art militaire.

L'empereur ferdinand se vit en 1632 prêt à perdre la bohême, la hongrie & l'empire: son bonheur le sauva; gustave-adolphe fut tué à la bataille de lützen, au milieu de sa victoire; & la mort d'un seul homme rétablit, ce que lui seul pouvait détruire.

La politique de la maison d'aûtriche, qui avait succombé sous les armes d'adolphe, se trouva forte contre tout le reste; elle détacha les princes les plus puissans de l'empire, de l'alliance des suédois. ces troupes victorieuses, abandonnées de leurs alliés & privées de leur roi, furent battuës à norlingue; & quoique plus heureuses ensuite, elles furent toûjours moins à craindre que sous gustave.

Ferdinand II, mort dans ces conjonctures, laissa tous ses états à son fils ferdinand III, qui hérita de sa politique, & fit comme lui la guerre de son cabinet. il régna pendant la minorité de louis XIV.

[p. 18] L'allemagne n'était point alors aussi florissante qu'elle l'est devenuë depuis; le luxe y était inconnu, & les commodités de la vie étaient encore très-rares chez les plus grands seigneurs. elles n'y ont été portées que vers l'an 1686, par les réfugiés français, qui allérent y établir leurs manufactures. ce païs fertile & peuplé manquait de commerce & d'argent; la gravité des mœurs & la lenteur particuliére aux allemans, les privaient de ces plaisirs & de ces arts agréables, que la sagacité italienne cultivait depuis tant d'années, & que l'industrie française commençait dès-lors à perfectionner. les allemans, riches chez eux, étaient pauvres ailleurs; & cette pauvreté, jointe à la difficulté de réunir en peu de tems sous les mêmes étendarts tant de peuples différens, les mettait à-peu-près comme aujourd'hui dans l'impossibilité de portèr & de soûtenir longtems la guerre chez leurs voisins. aussi c'est presque toûjours dans l'empire que les français ont fait la guerre contre l'empire. la différence du gouvernement & du génie rend les français plus propres pour l'attaque, & les allemans pour la défense.

[p. 19] DE L'ESPAGNE.

L'espagne, gouvernée par la branche aînée de la maison d'aûtriche, avait imprimé après la mort de charles-quint, plus de terreur que la nation germanique. les rois d'espagne étaient incomparablement plus absolus & plus riches. les mines du méxique & du potosi semblaient leur fournir dequoi acheter la liberté de l'europe. ce projet de la monarchie universelle de notre continent chrétien, commencé par notre charles-quint, fut d'abord soûtenu par philippe II. il voulut, du fond de l'escurial, asservir la chrétienté par les négociations & par la guerre. il envahit le portugal; il désola la france; il menaça l'angleterre: mais plus propre peut-être à marchander de loin les esclaves, qu'à combattre de près ses ennemis, il n'ajoûta aucune conquête à la facile invasion du portugal; il sacrifia de son aveu quinze-cent millions, qui font aujourd'hui plus de trois-mille-millions de notre monoie, pour asservir la france, & pour regagner la hollande. mais ses trésors ne servirent qu'à enrichir ces païs qu'il voulut domter.

Philippe III son fils, moins guerrier encore & moins sage, eut peu de vertus [p. 20] de roi. la superstition, ce vice des ames faibles, ternit son régne & affaiblit la monarchie espagnole. son roiaume commençait à s'épuiser d'habitans par les nombreuses colonies que l'avarice transplantait dans le nouveau monde; & ce fut dans ces circonstances que ce roi chassa de ses états près de huit-cens-milles maures, lui qui aurait dû au contraire en faire venir davantage, s'il est vrai que le nombre des sujets soit le trésor des monarques. l'espagne fut presque déserte depuis ce tems: la fierté oisive des habitans laissa passèr en d'autres mains les richesses du nouveau monde; l'or du pérou devint le partage de tous les marchands de l'europe: en vain une loi sévére & presque toûjours éxécutée, ferme les ports de l'amérique espagnole aux autres nations; les négocians de france, d'angleterre, d'italie, chargent de leurs marchandises les gallions, en rapportent le principal avantage, & c'est pour eux que le pérou & le méxique ont été conquis.

La grandeur espagnole ne fut donc plus sous philippe III, qu'un vaste corps sans substance, qui avait plus de réputation que de force.

Philippe IV, héritier de la faiblesse de son pére, perdit le portugal par sa négligence, [p. 21] le roussillon par la faiblesse de ses armes, & la catalogne par l'abus du despotisme. c'est ce même roi, à qui le comte-duc d'olivarès, son favori & son ministre, fit prendre le nom de grand à son avénement à la couronne, peut-être pour l'excitèr à mériter ce titre, dont il fut si indigne, que tout roi qu'il était, personne n'osa le lui donner. de tels rois ne pouvaient être longtems heureux dans leurs guerres contre la france. si nos divisions & nos fautes leur donnaient quelques avantages, ils obtenaient quelques avantages par les divisions & les fautes de leurs ennemis, ils en perdaient le fruit par leur incapacité. de plus, ils commandaient à des peuples que leurs priviléges mettaient en droit de mal-servir; les castillans avaient la prérogative de ne point combattre hors de leur patrie; les arragonois disputaient sans cesse leur liberté contre le conseil roial; & les catalans, qui regardaient leurs rois comme leurs ennemis, ne leur permettaient pas même de lever des milices dans leurs provinces. ainsi ce beau roiaume était alors peu puissant au-dehors & misérable au-dedans; nulle industrie ne secondait dans ces climats heureux les présens de la nature; ni les soies de la valence, ni les belles laines de l'andalousie & de la castille, n'étaient préparées par les mains espagnoles: les [p. 22] toiles fines étaient un luxe très-peu connu: les manufactures flamandes, reste des monumens de la maison de bourgogne, fournissaient à madrid ce que l'on connaissait alors de magnificence: les étoffes d'or & d'argent étaient défenduës dans cette monarchie, comme elles le seraient dans une république indigente qui craindrait de s'appauvrir. en effet, malgré les mines du nouveau monde, l'espagne était si pauvre, que le ministére de philippe IV se trouva réduit à la nécessité de faire de la monoie de cuivre, à laquelle on donna un prix presque aussi fort qu'à l'argent; il fallut que le maître du méxique & du pérou fît de la fausse monoie pour païer les charges de l'état. on n'osait, si on en croit le sage gourville, imposer des taxes personnelles; parce que ni les bourgeois, ni les gens de la campagne n'aiant presque point de meubles, n'auraient jamais pû être contraints à païer. tel était l'état de l'espagne, & cependant réunie avec l'empire, elle mettait un poids redoutable dans la balance de l'europe.

DU PORTUGAL.

Le portugal redevenait alors un roiaume. jean, duc de bragance, prince qui passait pour faible, avait arraché cette [p. 23] province à un roi plus faible que lui; les portugais cultivaient par nécessité le commerce que l'espagne négligeait par fierté; ils venaient de se liguèr avec la france & la hollande en 1641 contre l'espagne. cette révolution du portugal valut à la france plus que n'eussent fait les plus signalées victoires. le ministére français, qui n'avait contribué en rien à cet événement, en retira sans peine le plus grand avantage qu'on puisse avoir contre son ennemi, celui de le voir attaqué par une puissance irréconciliable.

Le portugal secouant le joug de l'espagne, étendant son commerce & augmentant sa puissance, rappelle ici l'idée de la hollande, qui jouissait des mêmes avantages d'une maniére bien différente.

DE LA HOLLANDE.

Ce petit état de sept provinces-unies, païs stérile, mal-sain, & presque submergé par la mèr, était depuis environ un demi-siécle, un éxemple presque unique sur la terre, de ce que peuvent l'amour de la liberté & le travail infatigable. ces peuples pauvres, peu nombreux, bien moins aguerris que les moindres milices espagnoles, & qui n'étaient comptés encore pour rien dans l'europe, [p. 24] résistérent à toutes les forces de leur maître & de leur tyran philippe II; éludérent les desseins de plusieurs princes, qui voulaient les secourir pour les asservir, & fondérent une puissance, que nous avons vu balancer le pouvoir de l'espagne même. le désespoir qu'inspire la tyrannie les avait d'abord armés; la liberté avait élevé leur courage, & les princes de la maison d'orange en avaient fait d'excellens soldats. à peine vainqueurs de leurs maîtres, ils établirent une forme de gouvernement, qui conserve, autant qu'il est possible, l'égalité, le droit le plus naturel des hommes.

La douceur de ce gouvernement & la tolérance de toutes les maniéres d'adorer Dieu, dangereuse peut-être ailleurs, mais là nécessaire, peuplérent la hollande d'une foule d'étrangers, & sur-tout de wallons, que l'inquisition persécutait dans leur patrie, & qui d'esclaves devinrent citoiens.

La religion calviniste, dominant dans la hollande, servit encor à sa puissance. ce païs, alors si pauvre, n'aurait pu ni suffire à la magnificence des prélats, ni nourrir des ordres religieux; & cette terre où il fallait des hommes, ne pouvait admettre ceux qui s'engagent par serment à laisser périr, autant qu'il est en [p. 25] eux l'espéce humaine. on avait l'exemple de l'angleterre, qui était d'un tiers plus peuplée, depuis que les ministres des autels jouissaient de la douceur du mariage, & que les espérances des familles n'étaient point ensevelies dans le célibat du cloître.

Tandis que les hollandais établissaient, les armes à la main, ce gouvernement nouveau, ils le soûtenaient par le négoce. ils allérent attaquèr au fond de l'asie ces mêmes maîtres, qui jouissaient alors des découvertes des portugais; ils leur enlevérent les îles où croissent ces épiceries précieuses, trésors aussi réels que ceux du pérou, & dont la culture est aussi salutaire à la santé, que le travail des mines est mortel aux hommes.

La compagnie des indes orientales, établie en 1602, gagnait déja près de trois-cent pour cent en 1620. ce gain augmentait chaque année. bientôt cette société de marchands, devenuë une puissance formidable, bâtit dans l'île de java, la ville de batavia, la plus belle de l'asie & le centre du commerce, dans laquelle résident cinq-mille chinois, & où abordent toutes les nations de l'univers. la compagnie peut y armer trente vaisseaux de guerre de quarante piéces de canon, & mettre au moins vingt-mille [p. 26] hommes sous les armes. un simple marchand, gouverneur de cette colonie, y paraît avec la pompe des plus grands rois, sans que ce faste asiatique corrompe la frugale simplicité des hollandais en europe. ce commerce & cette frugalité firent la grandeur des sept-provinces.

Anvers, si longtems florissante, & qui avait englouti le commerce de venise, ne fut plus qu'un désert. amsterdam, malgré les incommodités de son port, devint à son tour le magasin du monde. toute la hollande s'enrichit & s'embellit par des travaux immenses. les eaux de la mèr furent contenuës par de doubles digues. des canaux creusés dans toutes les villes, furent revêtus de pierre; les ruës devinrent de larges quais, ornés de grands arbres; les barques chargées de marchandises abordérent aux portes des particuliers, & les étrangers ne se lassent point d'admirer ce mélange singulier, formé par les faîtes des maisons, les cimes des arbres, & les banderoles des vaisseaux, qui donnent à la fois dans un même lieu, le spectacle de la mèr, de la ville & de la campagne.

Cet état d'une espéce si nouvelle, était depuis sa fondation, attaché intimement à la france: l'intérêt les réunissait; ils avaient les mêmes ennemis: henri le [p. 27] grand & louis XIII avaient été ses alliés & ses protecteurs.

DE L'ANGLETERRE.

L'angleterre beaucoup plus puissante, affectait la souveraineté des mers, & prétendait mettre une balance entre les dominations de l'europe; mais charles I. qui régnait depuis 1625, loin de pouvoir soûtenir le poids de cette balance, sentait le sceptre échaper déja de sa main; il avait voulu rendre son pouvoir en angleterre indépendant des loix & changer la religion en écosse. trop opiniâtre pour se désister de ses desseins, & trop faible pour les exécuter; bon mari, bon maître, bon pére, honnête-homme, mais monarque mal conseillé: il s'engagea dans une guerre civile, qui lui fit perdre enfin le trône & la vie sur un échafaut, par une révolution presque inouïe.

Cette guerre civile, commencée dans la minorité de louis XIV, empécha pour un tems l'angleterre d'entrer dans les intérêts de ses voisins: elle perdit sa considération avec son bonheur; son commerce fut interrompu; les autres nations la crurent ensevelie sous ses ruines, jusqu'au tems où elle devint tout-à-coup plus formidable que jamais sous la domination de [p. 28] cromwel, qui l'assujettit en portant l'évangile dans une main, l'épée dans l'autre, le masque de la religion sur le visage, & qui dans son gouvernement, couvrit des qualités d'un grand roi tous les crimes d'un usurpateur.

DE ROME.

Cette balance, que l'angleterre s'était longtems flâtée de maintenir entre les rois par sa puissance, la cour de rome essaïait de la tenir par sa politique. l'italie était divisée, comme aujourd'hui, en plusieurs souverainetés: celle que posséde le pape est assez grande pour le rendre respectable comme prince, & trop petite pour le rendre redoutable. la nature du gouvernement ne sert pas à peupler son païs, qui d'ailleurs a peu d'argent & de commerce; son autorité spirituelle, toûjours un peu mélée de temporel, est détruite & abhorrée dans la moitié de la chrétienté; & si dans l'autre il est regardé comme un pére, il a des enfans qui lui résistent quelquefois avec raison & avec succès. la maxime de la france est de le regarder comme une personne sacrée mais entreprenante, à laquelle il faut baiser les pieds, & lier quelquefois les mains. on voit encore [p. 29] dans tous les païs catholiques, les traces des pas que la cour de rome a faits autrefois vers la monarchie universelle. tous les princes de la religion catholique envoïent au pape, à leur avénement, des ambassades qu'on nomme d'obédience. chaque couronne a dans rome un cardinal, qui prend le nom de protecteur. le pape donne des bulles de tous les évéchez, & s'exprime dans ses bulles, comme s'il conférait ces dignités de sa seule puissance. tous les évêques italiens, espagnols, flamans, & même quelques français, se nomment évêques par la permission divine, & par celle du saint siége. il n'y a point de roiaume dans lequel il n'y ait beaucoup de bénéfices à sa nomination; il reçoit en tribut les revenus de la premiére année des bénéfices consistoriaux.

Les religieux, dont les chefs résident à rome, sont encore autant de sujets immédiats du pape, répandus dans tous les états. la coûtume qui fait tout, & qui est cause que le monde est gouverné par des abus comme par des loix, n'a pas toûjours permis aux princes de remédièr entiérement à un danger, qui tient d'ailleurs à des choses utiles & sacrées. prêter serment à un autre qu'à son souverain, est un crime de léze-majesté dans [p. 30] un laïque; c'est dans le cloître un acte de religion. la difficulté de savoir à quel point on doit obéir à ce souverain étranger, la facilité de se laisser séduire, le plaisir de secouèr un joug naturel pour en prendre un qu'on se donne à soi-même, l'esprit de trouble, le malheur des tems, n'ont que trop souvent porté des ordres entiers de religieux à servir rome contre leur patrie.

L'esprit éclairé qui régne en france depuis un siécle, & qui s'est étendu dans presque toutes les conditions, a été le meilleur reméde à cet abus. les bons livres écrits sur cette matiére sont de vrais services rendus aux rois & aux peuples: & un des grands changemens qui se soient fait par ce moien dans nos mœurs sous louis XIV; c'est la persuasion dans laquelle les religieux commencent tous à être, qu'ils sont sujets du roi, avant que d'être serviteurs du pape. la jurisdiction, cette marque essentielle de la souveraineté, est encore demeurée au pontife romain. la france même, malgré toutes ses libertés de l'église gallicane, souffre que l'on appelle au pape en dernier ressort dans les causes ecclésiastiques.

Si on veut dissoudre un mariage, épouser sa cousine ou sa niéce, se faire relever [p. 31] de ses vœux, c'est à rome, & non à son évêque, qu'on s'adresse; les graces y sont taxées, & les particuliers de tous les états y achêtent des dispenses à tout prix.

Ces avantages, regardés par beaucoup de personnes comme la suite des plus grands abus, & par d'autres comme les restes des droits les plus sacrés, sont toûjours soûtenus avec art. rome ménage son crédit avec autant de politique, que la république romaine en mit à conquérir la moitié du monde connu.

Jamais cour ne sut mieux se conduire, selon les hommes & selon les tems. les papes sont presque toûjours des italiens, blanchis dans les affaires, sans passions qui les aveuglent; leur conseil est composé de cardinaux, qui leur ressemblent & qui sont tous animés du même esprit. de ce conseil émanent des ordres, qui vont jusqu'à la chine & à l'amérique; il embrasse en ce sens l'univers; & on peut dire ce que disait autrefois un étranger du sénat de rome: j'ai vû un consistoire de rois. la plûpart de nos écrivains se sont élevés avec raison contre l'ambition de cette cour; mais je n'en voi point qui ait rendu assez de justice à sa prudence. je ne sai si une autre nation eût pû conserver si longtems dans l'europe tant de [p. 32] prérogatives toûjours combattuës: toute autre cour les eût peut-être perduës, ou par sa fierté, ou par sa mollesse, ou par sa lenteur, ou par sa vivacité; mais rome emploiant presque toûjours à propos la fermeté & la souplesse, a conservé tout ce qu'elle a pû humainement garder. on la vit rampante sous charles-quint, terrible à notre roi henri III, ennemie & amie tour-à-tour de henri IV, adroite avec louis XIII, opposée ouvertement à louis XIV, dans le tems qu'il fut à craindre, & souvent ennemie secrette des empereurs, dont elle se défiait plus que du sultan des turcs.

Quelques droits, beaucoup de prétentions, de la politique, & de la patience, voilà ce qui reste aujourd'hui à rome de cette ancienne puissance, qui six siécles auparavant avait voulu soumettre l'empire & l'europe à la tiâre.

Naples est un témoignage subsistant encore de ce droit que les papes sûrent prendre autrefois avec tant d'art & de grandeur, de créèr & de donner des roiaumes. mais le roi d'espagne, possesseur de cet état, ne laissait à la cour romaine que l'honneur & le danger d'avoir un vassal trop puissant.

[p. 33] DU RESTE DE L'ITALIE.

Au reste, l'état du pape était dans une paix heureuse, qui n'avait été altérée que par une petite guerre entre les cardinaux barberin, neveux du pape urbain VIII, & le duc de parme; guerre peu sanglante & passagére, telle qu'on la devait attendre de ces nouveaux romains, dont les mœurs doivent être nécessairement conformes à l'esprit de leur gouvernement. le cardinal barberin, auteur de ces troubles, marchait à la tête de sa petite armée avec des indulgences. la plus forte bataille, qui se donna, fut entre quatre ou cinq-cens hommes de chaque parti. la forteresse de piégaia se rendit à discrétion, dès qu'elle vit approcher l'artillerie; cette artillerie consistait en deux coulevrines. cependant il fallut pour étouffer ces troubles, qui ne méritent point de place dans l'histoire, plus de négociations que s'il s'était agi de l'ancienne rome & de carthage. on ne rapporte cet événement que pour faire connaître le génie de rome moderne, qui finit tout par la négociation, comme l'ancienne rome finissait tout par des victoires.

Les autres provinces d'italie écoutaient des intérêts divers. venise craignait les [p. 34] turcs & l'empereur; elle défendait à peine ses états de terre-ferme, des prétentions de l'allemagne & de l'invasion du grand-seigneur. ce n'était plus cette venise autrefois la maîtresse du commerce du monde, qui cent-cinquante ans auparavant avait excité la jalousie de tant de rois. la sagesse de son gouvernement subsistait; mais son grand commerce anéanti lui ôtait presque toute sa force, & la ville de venise était, par sa situation, incapable d'être domtée, & par sa faiblesse, incapable de faire des conquêtes.

L'état de florence jouissait de la tranquillité & de l'abondance, sous le gouvernement des médicis; les lettres, les arts, & la politesse, que les médicis avaient fait naître, florissaient encore. la toscane alors était en italie ce qu'athènes avait été en gréce.

La savoie déchirée par une guerre civile, & par les troupes françaises & espagnoles, s'était enfin réunie toute entiére en faveur de la france, & contribuait en italie à l'affaiblissement de la puissance aûtrichienne.

Les suisses conservaient, comme aujourd'hui, leur liberté, sans cherchèr à opprimer personne. ils vendaient leurs troupes à leurs voisins plus riches qu'eux; [p. 35] ils étaient pauvres; ils ignoraient les sciences & tous les arts que le luxe a fait naître; mais ils étaient sages & heureux.

DES ETATS DU NORD.

Les nations du nord de l'europe, la pologne, la suéde, le danemarck, la moscovie, étaient comme les autres puissances, toûjours en défiance ou en guerre entr'elles. on voiait, comme aujourd'hui, dans la pologne les mœurs & le gouvernement des goths & des francs, un roi électif, des nobles partageans sa puissance, un peuple esclave, une faible infanterie, une cavalerie composée de nobles, point de villes fortifiées, presque point de commerce. ces peuples étaient tantôt attaqués par les suédois, ou par les moscovites, & tantôt par les turcs. les suédois, nation plus libre encore par sa constitution, qui admet les païsans même dans les états-généraux, mais alors plus soumise à ses rois que la pologne, furent victorieux presque par tout. le danemarck, autrefois formidable à la suéde, ne l'était plus à personne. la moscovie n'était encore que barbare.

DES TURCS.

Les turcs n'étaient pas ce qu'ils avaient [p. 36] été sous les sélims, les mahomets, & les solimans; la mollesse corrompait le sérail, sans en bannir la cruauté. les sultans étaient en même-tems, & les plus despotiques des souverains, & les moins assurés de leur trône & de leur vie. osman & ibrahim venaient de mourir par le cordeau. mustapha avait été deux fois déposé. l'empire turc ébranlé par ces secousses, était encore attaqué par les persans; mais quand les persans le laissaient respirer, & que les révolutions du sérail étaient finies, cet empire redevenait formidable à la chrétienté; car depuis l'embouchure du boristhène jusqu'aux états de venise, on voiait la moscovie, la hongrie, la gréce, les îles, tour-à-tour en proïe aux armes des turcs: & dès l'an 1640, ils faisaient constamment cette guerre de candie si funeste aux chrétiens. telles étaient la situation, les forces, & l'intérêt des principales nations européanes, vers le tems de la mort du roi de france louis XIII.

SITUATION DE LA FRANCE.

La france alliée à la suéde, à la hollande, à la savoie, au portugal, & aiant pour elle les vœux des autres peuples demeurés dans l'inaction, soûtenait contre [p. 37] l'empire & l'espagne une guerre ruineuse aux deux partis, & funeste à la maison d'aûtriche. cette guerre était semblable à toutes celles qui se font depuis tant de siécles entre les princes chrétiens, dans lesquelles des millions d'hommes sont sacrifiés, & des provinces ravagées, pour obtenir enfin quelques petites villes frontiéres, dont la possession vaut rarement ce qu'a coûté la conquête.

Les généraux de louis XIII avaient pris le roussillon; les catalans venaient de se donnèr à la france, protectrice de la liberté qu'ils défendaient contre leurs rois; mais ces succès n'avaient pas empéché les ennemis de prendre corbie en 1637 & de venir jusqu'à pontoise. la peur avait chassé de paris la moitié de ses habitans; & le cardinal de richelieu, au milieu de ses vastes projets d'abaisser la puissance aûtrichienne, avait été réduit à taxer les portes cochéres de paris à fournir chacune un laquais pour allèr à la guerre, & pour repousser les ennemis des portes de la capitale.

Les français avaient donc fait beaucoup de mal aux espagnols & aux allemans, & n'en avaient pas moins essuïé.

[p. 38] MŒURS DU TEMS.

Les guerres avaient produit des généraux illustres, tels qu'un gustave-adolphe, un valstein, un duc de veimar, picolomini, jean de vert, le maréchal de guébriant, les princes d'orange, le comte d'harcourt. des ministres d'état ne s'étaient pas moins signalés. le chancelier oxenstiern, le comte duc d'olivarès, mais sur-tout le cardinal duc de richelieu, avaient attiré sur eux l'attention de l'europe. il n'y a aucun siécle qui n'ait eu des hommes d'état & de guerre célébres: la politique & les armes semblent malheureusement être les deux professions les plus naturelles à l'homme; il faut toûjours ou négocier, ou se battre. le plus heureux passe pour le plus grand, & le public attribuë souvent au mérite tous les succès de la fortune.

La guerre ne se faisait pas comme nous l'avons vû faire du tems de louis XIV; les armées n'étaient pas si nombreuses: aucun général, depuis le siége de metz par charles-quint, ne s'était vû à la tête de cinquante-mille hommes: on assiégeait & on défendait les places avec moins de canons qu'aujourd'hui. l'art des fortifications était encore dans son enfance; les piques & les arquebuses étaient en [p. 39] usage; on se servait beaucoup de l'épée, devenuë inutile aujourd'hui. il restait encor des anciennes loix des nations, celle de déclarer la guerre par un héraut. louis XIII. fut le dernier qui observa cette coûtume. il envoia un héraut-d'armes à bruxelles, déclarer la guerre à l'espagne en 1635.

Rien n'était plus commun alors que de voir des prêtres commander des armées: le cardinal infant, le cardinal de savoie, richelieu, la valette, sourdis archévêque de bordeaux, avaient endossé la cuirasse, & fait la guerre eux-mêmes. les papes menacérent quelquefois d'excommunication ces prêtres guerriers. le pape urbain VIII. fâché contre la france, fit dire au cardinal de la valette, qu'il le dépouïllerait du cardinalat, s'il ne quittait les armes; mais réuni avec la france, il le combla de bénédictions.

Les ambassadeurs, non moins ministres de paix que les ecclésiastiques, ne faisaient nulle difficulté de servir dans les armées des puissances alliées, auprès desquelles ils étaient emploiés. charnacé, envoié de france en hollande, y commandait un régiment en 1637; & depuis même, l'ambassadeur d'estrade fut colonel à leur service.

La france n'avait en tout qu'environ [p. 40] quatre-vingt-mille hommes effectifs sur pied. la marine anéantie depuis des siécles, rétablie un peu par le cardinal de richelieu, fut ruinée sous mazarin. louis XIII n'avait qu'environ quarante-cinq millions réels de revenu ordinaire; mais l'argent était à vingt-six livres le marc: ces quarante-cinq millions revenaient à environ quatre-vingt-cinq millions de notre tems, où la valeur arbitraire du marc d'argent est poussée jusqu'à quarante-neuf livres & demie; valeur numéraire éxorbitante, & que l'intérêt public & la justice demandent qui ne soit jamais augmentée.

Le commerce, généralement répandu aujourd'hui, était en très-peu de mains; la police du roiaume était entiérement négligée, preuve certaine d'une administration peu heureuse. le cardinal de richelieu, occupé de sa propre grandeur attachée à celle de l'état, avait commencé à rendre la france formidable au-dehors, sans avoir encor pû la rendre bien florissante au-dedans. les grands chemins n'étaient ni réparés, ni gardés; les brigands les infestaient; les ruës de paris, étroites, mal pavées, & couvertes d'immondices dégoutantes, étaient remplies de voleurs. on voit par les registres du parlement, que le guet de cette ville était réduit alors à quarante-cinq [p. 41] hommes mal païés, & qui même ne servaient pas.

Depuis la mort de françois II, la france avait été toûjours ou déchirée par des guerres civiles, ou troublée par des factions. jamais le joug n'avait été porté d'une maniére paisible & volontaire. les seigneurs avaient été élevés dans les conspirations; c'était l'art de la cour, comme celui de plaire au souverain l'a été depuis.

Cet esprit de discorde & de faction avait passé de la cour jusqu'aux moindres villes, & possédait toutes les communautés du roiaume; on se disputait tout, parce qu'il n'y avait rien de réglé: il n'y avait pas jusqu'aux paroisses de paris qui n'en vinssent aux mains; les processions se battaient les unes contre les autres, pour l'honneur de leurs banniéres. on avait vû souvent les chanoines de notre-dame aux prises avec ceux de la sainte-chapelle: le parlement & la chambre des comptes s'étaient battus pour le pas dans l'église de notre-dame, le jour que louis XIII mit son roiaume sous la protection de la vierge marie.

Presque toutes les communautés du roiaume étaient armées; presque tous les particuliers respiraient la fureur du duël. cette barbarie gothique, autorisée [p. 42] autrefois par les rois même, & devenuë le caractére de la nation, contribuait encore autant que les guerres civiles & étrangéres, à dépeupler le païs. ce n'est pas trop dire, que dans le cours de vingt années, dont dix avaient été troublées par la guerre, il était mort plus de français de la main des français même, que de celle des ennemis.

On ne dira rien ici de la maniére dont les arts & les sciences étaient cultivés; on trouvera cette partie de l'histoire de nos mœurs à sa place. on remarquera seulement que la nation française était plongée dans l'ignorance, sans excepter ceux qui croient n'être point peuple.

On consultait les astrologues, & on y croiait. tous les mémoires de ces tems-là, à commencer par l'histoire du président de thou, sont remplis de prédictions. le grave & sévére duc de sully rapporte sérieusement celles qui furent faites à henri IV: cette crédulité, la marque la plus infaillible de l'ignorance, était si accréditée, qu'on eut soin de tenir un astrologue caché près de la chambre de la reine anne d'aûtriche, au moment de la naissance de louis XIV.

Ce que l'on croira à peine, & ce qui est pourtant rapporté par l'abbé vittorio siry, auteur contemporain, très-instruit; [p. 43] c'est que louis XIII eut dès son enfance le surnom de juste, parce qu'il était né sous le signe de la balance.

La même faiblesse, qui mettait en vogue cette chimére absurde de l'astrologie judiciaire, faisait croire aux possessions, & aux sortiléges: on en faisait un point de religion; l'on ne voiait que des prêtres qui conjuraient des démons. les tribunaux, composés de magistrats, qui devaient être plus éclairés que le vulgaire, étaient occupés à juger des sorciers. on reprochera toûjours à la mémoire du cardinal de richelieu, la mort de ce fameux curé de loudun, urbain grandier, condanné au feu comme magicien par une commission du conseil. on s'indigne, que le ministre & les juges aïent eû la faiblesse de croire aux diables de loudun, ou la barbarie d'avoir fait périr un innocent dans les flâmes. on se souviendra avec étonnement jusqu'à la derniére postérité, que la maréchale d'ancre fut brûlée en place de gréve comme sorciére, & que le conseiller courtin, interrogeant cette femme infortunée, lui demanda de quel sortilége elle s'était servie pour gouverner l'esprit de marie de médicis; que la maréchale lui répondit: je me suis servie du pouvoir qu'ont les ames fortes sur les esprits faibles; & qu'enfin cette réponse [p. 44] ne servit qu'à précipiter l'arrêt de sa mort.

On voit encore dans une copie de quelques registres du châtelet, un procès commencé en 1601, au sujet d'un cheval, qu'un maître industrieux avait dressé à-peu-près de la maniére dont nous avons vû des éxemples à la foire; on voulait faire brûlèr & le maître & le cheval comme sorciers.

En voilà assez pour faire connaître en général les mœurs & l'esprit du siécle, qui précéda celui de louis XIV.

Ce défaut de lumiéres dans tous les ordres de l'état, fomentait chez les plus honnêtes gens des pratiques superstitieuses, qui déshonoraient la religion. les calvinistes, confondant avec le culte raisonnable des catholiques les abus qu'on faisait de ce culte, n'en étaient que plus affermis dans leur haine contre notre église. ils opposaient à nos superstitions populaires, souvent remplies de débauches, une dureté farouche & des mœurs féroces, caractére de presque tous les réformateurs: ainsi l'esprit de parti déchirait & avilissait la france; & l'esprit de société, qui rend aujourd'hui cette nation si célébre & si aimable, était absolument inconnu. point de maisons où les gens de mérite s'assemblassent pour [p. 45] se communiquer leurs lumiéres; point d'académies, point de théâtres. enfin, les mœurs, les loix, les arts, la société, la religion, la paix & la guerre, n'avaient rien de ce qu'on vit depuis dans le siécle qu'on appelle le siécle de louis XIV.