ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 276] CHAPITRE QUINZIÉME.

De ce qui se passait dans le continent, tandis que guillaume trois envahissait l'écosse, l'angleterre & l'irlande, jusqu'en 1697.

N'aiant pas voulu rompre le fil des affaires d'angleterre, je me raméne à ce qui se passait dans le continent.

Le roi, en formant ainsi une puissance maritime, telle qu'aucun état n'en a jamais [p. 277] eû de supérieure, avait à combattre l'empereur & l'empire, l'espagne, les deux puissances maritimes l'angleterre & la hollande, devenuës toutes deux plus terribles sous un seul chef; la savoie, & presque toute l'italie. un seul de ces ennemis, tel que l'anglais & l'espagnol, avait suffi autrefois pour désoler la france; & tous ensemble ne purent alors l'entamer. louis XIV eut presque toûjours cinq corps d'armée dans le cours de cette guerre, quelquefois six, jamais moins de quatre. les armées en allemagne & en flandre se montérent plus d'une fois à cent-mille combattans. les places frontiéres ne furent pas cependant dégarnies. le roi avait quatre-cent-cinquante-mille hommes en armes, en comptant les troupes de la marine. ni l'empire turc si puissant en europe, en asie & en afrique, ni l'empire romain plus puissant encore, n'en eut jamais davantage, & n'eut en aucun tems autant de guerres à soûtenir à la fois. ceux qui blâmaient louis XIV de s'être fait tant d'ennemis, l'admiraient d'avoir pris tant de mesures pour s'en défendre, & même pour les prévenir.

Ils n'étaient encor ni entiérement déclarés, ni tous réunis. le prince d'orange [p. 278] n'était pas encor sorti du téxel, pour aller chasser le roi son beau-pére; & déja la france avait des armées sur les frontiéres de la hollande & sur le rhin. le roi avait envoié en allemagne, à la tête d'une armée de cent-mille hommes, son fils le dauphin, qu'on nommait monseigneur; prince doux dans ses mœurs, modeste dans sa conduite, qui paraissait tenir en tout de sa mére. il était âgé de vingt-sept ans. c'était pour la premiére fois qu'on lui confiait un commandement, après s'être bien assûré par son caractére, qu'il n'en abuserait pas. [M] le roi lui dit publiquement à son départ: mon fils, en vous envoiant commander mes armées, je vous donne les occasions de faire connaître votre mérite: allez le montrèr à toute l'europe, afin que quand je viendrai à mourir, on ne s'apperçoive pas que le roi soit mort.

Ce prince eut une commission spéciale pour commander, comme s'il eût été simplement l'un des généraux, que le roi eût choisi. son pére lui écrivait: à mon fils le dauphin, mon lieutenant-général, commandant mes armées en allemagne.

On avait tout prévu & tout disposé, pour que le fils de louis XIV, contribuant à cette expédition de son nom & de sa présence, ne reçût pas un affront. le maréchal de duras commandait réellement [p. 279] l'armée. bouflers avait un corps de troupes en deça du rhin; le maréchal d'humiéres un autre vers cologne, pour observer les ennemis. heidelberg, maience, étaient pris. le siége de philipsbourg, préalable toûjours nécessaire quand la france fait la guerre à l'allemagne, était commencé. Vauban conduisait le siége. tous les détails qui n'étaient point de son ressort, roulaient sur catinat alors lieutenant-général, homme capable de tout, & fait pour tous les emplois. monseigneur arriva, après six jours de tranchée ouverte. il imitait la conduite de son pére; s'exposant autant qu'il le fallait, jamais en téméraire; affable à tout le monde, libéral envers les soldats. le roi goûtait une joie pure, d'avoir un fils qui l'imitait sans l'effacer, & qui se faisait aimer de tout le monde, sans se faire craindre de son pére.

[M] Philipsbourg fut pris en dix-neuf jours: on prit manheim en trois jours; franckendal en deux; [M] spire, tréves, wormes & oppenheim se rendirent, dès que les français furent à leurs portes.

Le roi avait résolu de faire un désert du palatinat, dès que ces villes seraient prises. il avait la vuë d'empécher les ennemis d'y subsister, plus que celle de se vanger de l'électeur palatin, qui n'avait [p. 280] d'autre crime que d'avoir fait son devoir, en s'unissant au reste de l'allemagne contre la france. il vint à l'armée un ordre de louis signé louvois, de tout réduire en cendres. les généraux français, qui ne pouvaient qu'obéïr, firent donc signifier, dans le cœur de l'hivèr, aux citoiens de toutes ces villes si florissantes & si bien réparées, aux habitans des villages, aux maîtres de plus de cinquante châteaux, qu'il fallait quitter leurs demeures, & qu'on allait les détruire par le fèr & par les flâmes. [M] hommes, femmes, vieillards, enfans, sortirent en hâte. une partie fut errante dans les campagnes; une autre se réfugia dans les païs voisins; pendant que le soldat, qui passe toûjours les ordres de rigueur, & qui n'éxécute jamais ceux de clémence, brûlait & saccageait leur patrie. on commença par manheim, séjour des électeurs: leurs palais furent détruits, comme les maisons des citoiens; leurs tombeaux furent ouverts par la rapacité du soldat, qui croiait y trouver des trésors; leurs cendres furent dispersées. c'était pour la seconde fois, que ce beau païs était désolé sous louis XIV: mais les flâmes, dont turenne avait brûlé deux villes & vingt villages du palatinat, n'étaient que des étincelles, en comparaison de ce dernier [p. 281] incendie. l'europe en eut horreur. les officiers, qui l'éxécutérent, étaient honteux d'être les instrumens de ces duretés. on les rejettait sur le marquis de louvois, devenu plus inhumain par cet endurcissement de cœur, que produit un long ministére. il avait en effet donné ces conseils; mais louis avait été le maître de ne les pas suivre. si le roi avait été témoin de ce spectacle, il aurait lui-même éteint les flâmes. il signa, du fond de son palais de versailles & au milieu des plaisirs, la destruction de tout un païs, parce qu'il ne voiait dans cet ordre que son pouvoir & le malheureux droit de la guerre; mais de plus-près, il n'en eût vu que l'horreur. les nations, qui jusques-là n'avaient blâmé que son ambition en l'admirant, criérent alors contre sa dureté, & blâmérent même sa politique. car si les ennemis avaient pénétré dans ses états, comme lui chez les ennemis, ils eûssent mis ses villes en cendres.

Ce danger était à craindre: louis, en couvrant ses frontiéres de cent-mille soldats, avait appris à l'allemagne à faire de pareils efforts. cette contrée, plus peuplée que la france, peut aussi fournir de plus grandes armées. on les léve, on les assemble, on les païe plus difficilement: [p. 282] elles paraissent plus tard en campagne; mais la discipline, la patience dans les fatigues, les rendent sur la fin d'une campagne, aussi redoutables que les français le sont au commencement. le duc de lorraine charles V les commandait. ce prince toûjours dépouillé de son état par louis XIV, ne pouvant y rentrer, avait conservé l'empire à l'empereur léopold; il l'avait rendu vainqueur des turcs & des hongrois. il vint, avec l'électeur de brandebourg, balancer la fortune du roi de france. il reprit bonne & maience, mauvaises places, mais défenduës d'une maniére qui fut regardée comme un modéle de défense de places. bonne ne se rendit qu'au bout de trois mois & demi de siége, après que le baron d'asfeld, qui y commandait, [M] eut été blessé à mort dans un assaut général.

Le marquis d'uxelles depuis maréchal de france, l'un des hommes les plus sages & les plus prévoians, fit, pour défendre maience, des dispositions si bien entenduës, que sa garnison n'était presque point fatiguée en servant beaucoup. outre les soins qu'il eut au dedans, il fit vingt & une sorties sur les ennemis, & leur tua plus de cinq-mille hommes. il fit même quelquefois deux sorties en plein jour; enfin il fallut se rendre faute [p. 283] de poudre, au bout de sept semaines. cette défense mérite place dans l'histoire, & par elle-même & par la maniére dont elle fut reçuë dans le public. paris, cette ville immense pleine d'un peuple oisif qui veut juger de tout, & qui a tant d'oreilles & tant de langues avec si peu d'yeux, regarda d'uxelles comme un homme timide & sans jugement. cet homme, à qui tous les bons officiers donnaient de justes éloges, étant au retour de la campagne à la comédie sur le théatre, reçut des huées du public: on lui cria, maience. il fut obligé de se retirer, non sans mépriser, avec les gens sages, un peuple si mauvais estimateur du mérite, dont cependant on ambitionne les loüanges.

Environ ce tems-là, le maréchal d'humiéres fut battu à valcour sur la sambre aux païs-bas, [M] par le prince de waldeck; mais cet échec, qui fit tort à sa réputation, en fit peu aux armes de la france. louvois, dont il était la créature & l'ami, fut obligé de lui ôter le commandement de cette armée. le roi & louvois, qui n'aimaient pas le maréchal de luxembourg, mais qui aimaient l'état, se servirent de lui malgré leur répugnance. il commanda les armés au païs-bas. louvois ou corrigeait des choix trop hazardés, [p. 284] ou en faisait de bons. catinat alla commandèr en italie. on se défendit bien en allemagne sous le maréchal de lorges. le duc de noailles avait quelque succès en catalogne; mais en flandre sous luxembourg, & en italie sous catinat, ce ne fut qu'une suite continuelle de victoires. ces deux généraux étaient alors les plus estimés en europe.

Le maréchal duc de luxembourg avait dans le caractére des traits du grand condé, dont il était l'éléve; un génie ardent, une éxécution promte, un coup d'œuil juste, un esprit avide de connoissances, mais vaste & peu réglé; plongé dans les intrigues des femmes, toûjours amoureux, & même souvent aimé quoique contrefait & d'un visage peu agréable, aiant plus de qualités d'un héros, que d'un sage.

Catinat avait dans l'esprit une application & une agilité, qui le rendaient capable de tout, sans qu'il se piquât jamais de rien. il eût été bon ministre, bon chancelier, comme bon général. il avait commencé par être avocat, & avait quitté cette profession à vingt-trois ans, pour avoir perdu une cause, qui était juste. il prit le parti des armes, & fut d'abord enseigne aux gardes françaises. en 1667 il fit aux yeux [p. 285] du roi, à l'attaque de la contrescarpe de lille, une action qui demandait de la tête & du courage. le roi la remarqua, & ce fut le commencement de sa fortune. il s'éleva par dégrez, sans aucune brigue; philosophe au milieu de la grandeur & de la guerre, les deux plus grands écueils de la modération; libre de tous préjugés, & n'aiant point l'affectation de paraître trop les mépriser. la galanterie & le métier de courtisan furent ignorés de lui; il en cultiva plus l'amitié, & en fut plus honnête-homme. il vécut, aussi ennemi de l'intérêt que du faste; philosophe en tout, à sa mort comme dans sa vie.

Catinat commandait alors en italie. il avait en tête le duc de savoie, victor amédée, prince alors sage, politique, & encor plus malheureux; guerrier plein de courage, conduisant lui-même ses armées, s'exposant en soldat, entendant, aussi bien que personne, cette guerre de chicane qui se fait sur des terrains coupés & montagneux, tels que son païs; actif, vigilant, aimant l'ordre, mais faisant des fautes & comme prince & comme général. il en fit une, à ce qu'on prétend, en disposant mal son armée devant celle de catinat. le général français en profita, & [M] gagna une pleine victoire à la [p. 286] vuë de saluces, auprès de l'abbaïe de stafarde, dont cette bataille a eû le nom. lorsqu'il y a beaucoup de morts d'un côté & presque point de l'autre, c'est une preuve incontestable que l'armée battuë était dans un terrain, où elle devait être nécessairement accablée. l'armée française n'eut que trois-cent hommes de tués; celle des alliés, commandée par le duc de savoie, en eut quatre-mille. après cette bataille, toute la savoie, excepté monmélian, fut soumise au roi. catinat passe dans le piémont, force les lignes des ennemis retranchés prés de suze, prend suze, ville-franche, montalban, [M] nice réputée imprenable, veillane, carmagnole, & revient enfin à monmélian, dont il se rend maître par un siége opiniâtre.

Après tant de succès, le ministére diminua l'armée qu'il commandait; & le duc de savoie augmenta la sienne. catinat, moins fort que l'ennemi vaincu, fut longtems sur la défensive; mais enfin, aiant reçu des renforts, il descendit des alpes vers la marsaille, & [M] là il gagna une seconde bataille rangée d'autant plus glorieuse, que le prince eugéne de savoie était un des généraux ennemis.

A l'autre bout de la france, vers les païs-bas, le maréchal de luxembourg [p. 287] gagnait la bataille de fleurus; & de l'aveu de tous les officiers, cette victoire était duë à la supériorité de génie que le général français avait sur le prince de waldeck, alors général de l'armée des alliés. huit-mille prisonniers, six-mille morts, deux-cent étendarts, le canon, les bagages, la fuite des ennemis, [M] furent les marques de la victoire.

Le roi guillaume, victorieux de son beau-pére, venait de repasser la mèr. ce génie, fécond en ressources, tirait plus d'avantage d'une défaite de son parti, que souvent les français n'en tiraient de leurs victoires. il lui fallait emploier les intrigues, les négociations, pour avoir des troupes & de l'argent, contre un roi qui n'avait qu'à dire, je veux. cependant après la défaite de fleurus, [M] il vint opposèr au maréchal de luxembourg une armée, aussi forte que la française.

Elles étaient composées chacune d'environ quatre-vingt-mille hommes: [M] mais mons était déja investi par le maréchal de luxembourg; & le roi guillaume ne croiait pas les troupes françaises sorties de leurs quartiers. louis XIV vint au siége. il entra dans la ville au bout de neuf jours de tranchée ouverte, en présence de l'armée ennemie. aussitôt il reprit le chemin de versailles, & il laissa luxembourg [p. 288] disputer le terrain, pendant toute la campagne, qui finit par le combat de leuze, action très singuliére, où vingt-huit escadrons de la maison du roi & de la gendarmerie, [M] défirent soixante & quinze escadrons de l'armée ennemie.

Le roi reparut encor au siége de namur, la plus forte place des païs-bas, par sa situation au confluent de la sambre & de la meuse, & par une citadelle bâtie sur des rochers. il prit la ville en huit jours, [M] & les châteaux en vingt-deux, pendant que le duc de luxembourg empéchait le roi guillaume de passer la méhaigne à la tête de quatre-vingt-mille hommes, & de venir faire lever le siége. le roi retourna encor à versailles après cette conquête; & luxembourg tint encor tête à toutes les forces des ennemis. ce fut alors que se donna la bataille de steinkerque, célébre par l'artifice & la valeur. un espion, que le général français avait auprès du roi guillaume, est découvert. on le force, avant de le faire mourir, d'écrire un faux avis au maréchal de luxembourg. sur ce faux avis, luxembourg prend avec raison des mesures, qui le devaient faire battre. son armée endormie est attaquée à la pointe du jour: une brigade est déja mise en fuite, & le général le sait à peine. sans un [p. 289] excès de diligence & de bravoure, tout était perdu.

Ce n'était pas assez d'être grand général, pour n'être pas mis en déroute: il fallait avoir des troupes aguerries, capables de se rallier; des officiers généraux, assez habiles pour rétablir le désordre, & qui eûssent la bonne volonté de le faire; car un seul officier supérieur, qui eût voulu profiter de la confusion pour faire battre son général, le pouvait aisément sans se commettre.

Luxembourg était malade[M] ; circonstance funeste, dans un moment qui demande une activité nouvelle: le danger lui rendit ses forces: il fallait des prodiges pour n'être pas vaincu, & il en fit. changer de terrain, donnèr un champ de bataille à son armée qui n'en avait point, rétablir la droite toute en désordre, rallier trois fois ses troupes, charger trois fois à la tête de la maison du roi, fut l'ouvrage de moins de deux heures. il avait dans son armée le duc de chartres, depuis régent du roiaume, petit-fils de france, qui n'avait pas alors quinze ans. il ne pouvait être utile pour un coup décisif; mais c'était beaucoup pour animer les soldats, qu'un petit-fils de france encor enfant, chargeant avec la maison du [p. 290] roi, blessé dans le combat, & revenant encor à la charge malgré sa blessure.

Un petit-fils & un petit-neveu du grand condé servaient tous deux de lieutenans-généraux: l'un était louis de bourbon, nommé monsieur le duc; l'autre, armand prince de conti; rivaux de courage, d'esprit, d'ambition, de réputation; monsieur le duc, d'un naturel plus austére, aiant peut-être des qualités plus solides, & le prince de conti de plus brillantes: appellés tous deux par la voix publique au commandement des armées, ils désiraient passionnément cette gloire; mais ils n'y parvinrent jamais, parce que louis, qui connaissait leur ambition comme leur mérite, se souvenait toûjours que le prince de condé lui avait fait la guerre.

Le prince de conti fut le premier qui rétablit le désordre, ralliant des brigades, en faisant avancer d'autres. monsieur le duc faisait la même manœuvre, sans avoir besoin d'émulation. le duc de vendôme, petit-fils de henri IV, était aussi lieutenant-général dans cette armée. il servait depuis l'âge de douze ans; & quoiqu'il en eût alors quarante, il n'avait pas encor commandé en chef. son frére le grand prieur était auprès de lui.

Il fallut que tous ces princes se missent à la tête de la maison du roi, pour chassèr [p. 291] un corps d'anglais, qui gardait un poste avantageux, dont le succès de la bataille dépendait. la maison du roi & les anglais étaient les meilleures troupes qui fussent dans le monde. le carnage fut grand. les français, encouragés par cette foule de princes & de jeunes seigneurs qui combattaient autour du général, l'emportérent enfin; & quand les anglais furent vaincus, il fallut que le reste cédât.

Bouflers, depuis maréchal de france, accourait dans ce moment même, de quelques lieuës du champ de bataille, avec des dragons, & acheva la victoire. le roi guillaume, aiant perdu environ sept-mille hommes, se retira avec autant d'ordre qu'il avait attaqué; & toûjours vaincu, mais toûjours à craindre, il tint encor la campagne. la victoire, duë à la valeur de tous ces jeunes princes & de la plus florissante noblesse du roiaume, fit à la cour, à paris & dans les provinces, un effet, qu'aucune bataille gagnée n'avait fait encore.

Monsieur le duc, le prince de conti, messieurs de vendôme & leurs amis, trouvaient, en s'en retournant, les chemins bordés de peuple. les acclamations & la joie allaient jusqu'à la démence. toutes les femmes s'empressaient d'attirer leurs [p. 292] regards. les hommes portaient alors des cravates de dentelle, qu'on arrangeait avec assez de peine & de tems. les princes s'étant habillés avec précipitation pour le combat, avaient passé négligemment ces cravates autour du cou: les femmes portérent des ornemens faits sur ce modéle; on les appella des steinkerques. toutes les bijouteries nouvelles étaient à la steinkerque. un jeune homme, qui s'était trouvé à cette bataille, était regardé avec empressement. le peuple s'attroupait par-tout autour des princes; & on les aimait d'autant plus, que leur faveur à la cour n'était pas égale à leur gloire.

Le même général, avec les mêmes princes & ces mêmes troupes surprises & victorieuses à steinkerque, alla surprendre, la campagne suivante, le roi guillaume par une marche de sept lieuës, & le battit à nerwinde. nerwinde est un village près de la guette, à quelques lieuës de bruxelles. guillaume eut le tems de se mettre en bataille. luxembourg & les princes emportérent le village deux fois l'épée à la main; l'ennemi le reprenait, dès que luxembourg tournait d'un autre côté; enfin le général & les princes l'emportérent une troisiéme fois, & la bataille fut gagnée. peu de journées furent plus [p. 293] meurtriéres; [M] il y eut environ vingt-mille morts, douze-mille des alliés & huit-mille français. c'est à cette occasion qu'on disait, qu'il fallait chanter plus de de profundis, que de te deum.

Toutes ces victoires produisaient beaucoup de gloire, mais peu de grands avantages. les alliés, battus à fleurus, à steinkerque, à nerwinde, ne l'avaient jamais été d'une maniére complette. le roi guillaume fit toûjours de belles retraites; & quinze jours après une bataille, il eût fallu lui en livrèr une autre, pour être le maître de la campagne. la cathédrale de paris était remplie des drapeaux ennemis. le prince de conti appellait le maréchal de luxembourg, le tapissier de notre-dame. on ne parlait que de victoires. cependant louis XIV avait autrefois conquis la moitié de la hollande & de la flandre, toute la franche-comté, sans donnèr un seul combat; & maintenant, après les plus grands efforts & les victoires les plus sanglantes, on ne pouvait entamer les provinces-unies. on ne pouvait même faire le siége de bruxelles.

[M] Le maréchal de lorges avait aussi, de son côté, gagné un grand combat près de spirebach: il avait même pris le vieux duc de wirtemberg: il avait pénétré dans son païs; mais après l'avoir envahi par une [p. 294] victoire, il avait été contraint d'en sortir. monseigneur vint prendre une seconde fois & saccager heidelberg, que les ennemis avaient repris; & ensuite il fallut se tenir sur la défensive contre les impériaux.

Le maréchal de catinat ne put, après sa victoire de stafarde & la conquête de la savoie, garantir le dauphiné d'une irruption de ce même duc de savoie; ni après sa victoire de la marsaille, sauver l'importante ville de casal.

[M] En espagne, le maréchal de noailles gagna aussi une bataille sur le bord du ter. il prit girone & quelques petites places: mais il n'avait qu'une armée faible; & il fut obligé, après sa victoire, de se retirer devant barcelone. les français, vainqueurs de tous côtés & affaiblis par leurs succès, combattaient dans les alliés une hydre toûjours renaissante. il commençait à devenir difficile en france de faire des recruës, encor plus de trouver de l'argent. [M] la rigueur de la saison, qui détruisit les biens de la terre en ce tems, apporta la famine. on périssait de misére, au bruit des te deum & parmi les réjouissances. cet esprit de confiance & de supériorité, l'ame des troupes françaises, diminuait déja un peu. louis XIV cessa de paraître à leur tête. [M] louvois était mort; [p. 295] on était très mécontent de barbésieux son fils. [M] enfin la mort du maréchal de luxembourg, sous qui les soldats se croiaient invincibles, sembla mettre un terme à la suite rapide des victoires de la france.

L'art de bombarder les villes maritimes avec des vaisseaux, retomba alors sur ses inventeurs. ce n'est pas que la machine infernale, avec laquelle les anglais voulurent brûler saint-malo, & qui échoua sans faire d'effet, dût son origine à l'industrie des français. il y avait déja longtems, qu'on avait hazardé de pareilles machines en europe. c'était l'art de faire partir les bombes, aussi juste d'une assiette mouvante que d'un terrain solide, que les français avaient inventé; & ce fut par cet art, [M] que dieppe, le havre de grace, saint-malo, dunkerque & calais, furent bombardés par les flotes anglaises. dieppe, dont on peut approcher plus facilement, fut la seule qui souffrit un véritable dommage. cette ville, agréable aujourd'hui par ses maisons réguliéres & qui doit ses embellissemens à son malheur, fut presque toute réduite en cendres. vingt maisons seulement au havre de grace furent écrasées & brûlées par les bombes; mais les fortifications du port furent renversées. c'est en ce sens, [p. 296] que la médaille frappée en hollande est vraie, quoique tant d'auteurs français se soient récriés sur sa fausseté. on lit dans l'éxergue en latin: le port du havre brûlé & renversé, &c. cette inscription ne dit pas que la ville fut consumée, ce qui eût été faux; mais qu'on avait brûlé le port, ce qui était vrai.

Quelque tems après, la conquête de namur fut perduë. on avait en france prodigué des éloges à louis XIV pour l'avoir prise; & des railleries & des satires indécentes contre le roi guillaume, pour ne l'avoir pu secourir avec une armée de quatre-vingt-mille hommes.

Guillaume s'en rendit maître, de la même maniére qu'il l'avait vu prendre. il l'attaqua, aux yeux d'une armée encor plus forte, que n'avait été la sienne quand louis XIV l'assiégea. il y trouva de nouvelles fortifications, que vauban avait faites. la garnison française, qui la défendit, était une armée; car dans le tems qu'il en forma l'investissement, le maréchal de bouflers se jetta dans la place avec sept régimens de dragons. ainsi namur était défenduë par seize-mille hommes, & prête à tout moment d'être secouruë par près de cent-mille. le maréchal de bouflers était un homme de beaucoup de mérite, un général actif & appliqué, un bon [p. 297] citoien, ne songeant qu'au bien du service, ne ménageant pas plus ses soins que sa vie.

Les mémoires du marquis de feuquiéres lui reprochent plusieurs fautes, dans la défense de la place & de la citadelle; il lui en reproche encor dans la défense de lille, qui lui a fait tant d'honneur. ceux qui ont écrit l'histoire de louis XIV, ont copié servilement le marquis de feuquiéres pour la guerre, ainsi que l'abbé de choisi pour les anecdotes. ils ne pouvaient pas savoir que feuquiéres, d'ailleurs excellent officier & connaissant la guerre par principes & par expérience, était un esprit non moins chagrin qu'éclairé, l'aristarque des généraux & quelquefois le zoïle. il altére des faits, pour avoir le plaisir de censurer des fautes. il se plaignait de tout le monde, & tout le monde se plaignait de lui. on disait qu'il était le plus brave homme de l'europe, parce qu'il dormait au milieu de cent-mille de ses ennemis. sa capacité n'aiant pas été récompensée par le bâton de maréchal de france; il emploia trop, contre ceux qui servaient l'état, des lumiéres qui eûssent été très utiles, s'il eût eû l'esprit aussi conciliant, que pénétrant, appliqué & hardi.

Il reprocha au maréchal de villeroi, [p. 298] plus de fautes & de plus essentielles, qu'à bouflers. villeroi, à la tête d'environ quatre-vingt-mille hommes, devait secourir namur: mais quand même les maréchaux de villeroi & de bouflers eûssent fait généralement tout ce qui se pouvait faire (ce qui est bien rare); il fallait, par la situation du terrain, que namur ne fût point secouruë & se rendît tôt ou tard. les bords de la méhaigne, couverts d'une armée d'observation qui avait arrété les secours du roi guillaume, arrétérent alors nécessairement ceux du maréchal de villeroi.

Le maréchal de bouflers, le comte de guiscard gouverneur de la ville, le comte de laumont du châtelet commandant de l'infanterie, tous les officiers & les soldats, défendirent la ville avec une opiniâtreté & une bravoure admirable, mais qui ne recula pas la prise de deux jours. quand une ville est assiégée par une armée supérieure, que les ouvrages sont bien conduits, & que la saison est favorable; on sait à-peu-près en combien de tems elle sera prise, quelque vigoureuse que la défense puisse être. le roi guillaume se rendit maître de la ville & de la citadelle, qui lui coûtérent plus de tems qu'à louis XIV.

[p. 299] [M] Le roi, pendant qu'il perdait namur, fit bombarder bruxelles: vengeance inutile, qu'il prenait sur le roi d'espagne, de ses villes bombardées par les anglais. tout cela faisait une guerre ruineuse & funeste aux deux partis.

C'est, depuis deux siécles, un des effets de l'industrie & de la fureur des hommes, que les désolations de nos guerres ne se bornent pas à notre europe. nous nous épuisons d'hommes & d'argent, pour aller nous détruire aux extrémités de l'asie & de l'amérique. les indiens, que nous avons obligés par force & par adresse à recevoir nos établissemens, & les amériquains dont nous avons ensanglanté & ravi le continent, nous regardent comme des ennemis de la nature humaine, qui accourent du bout du monde pour les égorgèr & pour se détruire ensuite eux-mêmes.

Les français n'avaient de colonies dans les grandes indes, que celle de pontichéri, formée par les soins de colbert avec des dépenses immenses, dont le fruit ne pouvait être recueilli qu'au bout de plusieurs années. les hollandais s'en saisirent aisément, & ruinérent aux indes le commerce de france à peine établi.

[p. 300] [M] Les anglais détruisirent les plantations de la france à saint-domingue. [M] un armateur de brest ravagea celles qu'ils avaient en afrique dans l'île de gambie. les armateurs de saint-malo portérent le fèr & le feu à terre-neuve sur la côte orientale qu'ils possédent. leur île de la jamaïque fut insultée par nos escadres, leurs vaisseaux pris & brûlés, leurs côtes saccagées.

[M] Pointis chef d'escadre, à la tête de plusieurs vaisseaux du roi & de quelques corsaires de l'amérique, alla surprendre, au-delà de la ligne, [M] la ville de carthagéne, magazin & entrepôt des trésors que l'espagne tire du méxique. le dommage qu'il y causa, fut estimé vingt-millions de nos livres, & le gain dix-millions. il y a toûjours quelque chose à rabattre de ces calculs, mais rien des calamités extrémes que causent ces expéditions glorieuses.

Les vaisseaux marchands de hollande & d'angleterre étaient tous les jours la proie des armateurs de france, & sur-tout de dugué-trouin, homme unique en son genre, auquel il ne manquait que de grandes flotes, pour avoir la réputation de dragut ou de barberousse. les ennemis prenaient moins de vaisseaux marchands français, parce qu'il y en avait [p. 301] moins. la mort de colbert & la guerre avaient beaucoup diminué le commerce.

Le résultat des expéditions de terre & de mèr, était donc le malheur universel. ceux qui ont plus d'humanité que de politique, remarqueront, que dans cette guerre louis XIV était armé contre son neveu le roi d'espagne, contre l'électeur de baviére dont il avait donné la sœur à son fils le dauphin, contre l'électeur palatin dont il brûla les états après avoir marié monsieur à la princesse palatine. le roi jacques fut chassé du trône par son gendre & par sa fille. depuis même, on a vû le duc de savoie ligué encor contre la france où l'une de ses filles était dauphine, & contre l'espagne où l'autre était reine. la pluspart des guerres entre les princes chrétiens, sont des espéces de guerres civiles.

L'entreprise la plus criminelle de toute cette guerre, fut la seule véritablement heureuse. guillaume réussit toûjours pleinement en angleterre & en irlande. ailleurs les succès furent balancés. quand j'appelle cette entreprise criminelle, je n'éxamine pas si la nation, après avoir répandu le sang du pére, avait tort ou raison de proscrire le fils, & de défendre [p. 302] sa religion & ses droits: je dis seulement, que s'il y a quelque justice sur la terre, il n'appartenait pas à la fille & au gendre du roi jacques, de le chasser de sa maison.