ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 443] CHAPITRE VINGT-DEUXIÉME.

Victoire du maréchal de villars à dénain: rétablissement des affaires: paix générale.

Les négociations, qu'on entama enfin ouvertement à londres, furent plus salutaires. la reine envoia le comte de strafford, ambassadeur en hollande, communiquer les propositions de louis XIV. ce n'était plus alors à marleborough qu'on demandait grace. le comte de strafford obligea les hollandais à nommer des plénipotentiaires, & à recevoir ceux de la france.

[p. 444] Trois particuliers s'opposaient toûjours à cette paix. marleborough, le prince eugéne & heinsius, persistaient à vouloir accabler louis XIV. mais quand le général anglais retourna dans londres à la fin de 1711, on lui ôta tous ses emplois. il trouva une nouvelle chambre-basse, & n'eut pas pour lui la pluralité de la haute. la reine, en créant de nouveaux pairs, avait affaibli le parti du duc, & fortifié celui de la couronne. il fut accusé, comme scipion, d'avoir malversé; mais il se tira d'affaire, à-peu-près de même, par sa gloire & par la retraite. il était encor puissant dans sa disgrace. le prince eugéne n'hésita pas à passèr à londres, pour seconder sa faction. ce prince reçut l'accueil qu'on devait à son nom & à sa renommée, & les refus qu'on devait à ses propositions. la cour prévalut: le prince eugéne retourna seul achever la guerre; & c'était encor un nouvel aiguillon pour lui, d'espérer de nouvelles victoires, sans compagnon qui en partageât l'honneur.

Tandis qu'on s'assemble à utrecht; tandis que les ministres de france, tant maltraités à gertrudenberg, viennent négocièr avec plus d'égalité; le maréchal de villars, retiré derriére des lignes, couvrait encor arras & cambrai. le prince [p. 445] eugéne prenait la ville du quênoi, & il étendait dans le païs une armée d'environ cent-mille combattans. les hollandais avaient fait un effort; & n'aiant jamais encor fourni à toutes les dépenses qu'ils étaient obligés de faire pour la guerre, ils avaient été au de-là de leur contingent cette année. la reine anne ne pouvait encor se dégagèr ouvertement; elle avait envoié à l'armée du prince eugéne le duc d'ormond avec douze-mille anglais, & païait encor beaucoup de troupes allemandes. le prince eugéne, aiant brûlé le faubourg d'arras, s'avançait sur l'armée française. il proposa au duc d'ormond de livrer bataille. le général anglais avait été envoié pour ne point combattre. les négociations particuliéres entre l'angleterre & la france avançaient. une suspension d'armes fut publiée entre les deux couronnes. [M] louis XIV fit remettre aux anglais la ville de dunkerque, pour sûreté de ses engagemens. le duc d'ormond se retira vers gand. il voulut emmenèr avec les troupes de sa nation, celles qui étaient à la solde de sa reine; mais il ne put se faire suivre, que de quatre escadrons de holstein & d'un régiment liégeois. les troupes du brandebourg, du palatinat, de saxe, de hesse, de danemarck, restérent sous les drapeaux [p. 446] du prince eugéne, & furent païé[e]s par les hollandais. l'électeur de hanovre même, qui devait succédèr à la reine anne, laissa malgré elle ses troupes aux alliés, & fit voir que si sa famille attendait la couronne d'angleterre, ce n'était pas sur la faveur de la reine anne qu'elle comptait.

Le prince eugéne, privé des anglais, était encor supérieur de vingt-mille hommes à l'armée française; il l'était par sa position, par l'abondance de ses magasins, & par neuf ans de victoires.

Le maréchal de villars ne put l'empécher de faire le siége de landrecy. la france, épuisée d'hommes & d'argent, était dans la consternation. les esprits ne se rassûraient point par les conférences d'utrecht, que les succès du prince eugéne pouvaient rendre infructueuses. déja même des détachemens considérables avaient ravagé une partie de la champagne, & pénétré jusqu'aux portes de reims.

Déja l'alarme était à versailles, comme dans le reste du roiaume. la mort du fils unique du roi, arrivée depuis un an; le duc de bourgogne, la duchesse de bourgogne, leur fils aîné, enlevés rapidement depuis quelques mois, & portés au tombeau dans le même char; le dernier [p. 447] de leurs enfans moribond; toutes ces infortunes domestiques, jointes aux étrangéres & à la misére publique, faisaient regarder la fin du régne de louis XIV, comme un tems marqué pour la calamité; & l'on s'attendait à plus de désastres, que l'on n'avait vu auparavant de grandeur & de gloire.

Précisément dans ce tems-là, mourut en espagne le duc de vendôme. l'esprit de découragement, généralement répandu en france, & que je me souviens d'avoir vu, faisait encor redouter que l'espagne, soûtenuë par le duc de vendôme, ne retombât par sa perte.

Landrecy ne pouvait pas tenir long-tems. il fut agité dans versailles, si le roi se retirerait à chambort. il dit au maréchal d'harcourt, qu'en cas d'un nouveau malheur, il convoquerait toute la noblesse de son roiaume, qu'il la conduirait à l'ennemi malgré son âge de soixante & quatorze ans, & qu'il périrait à la tête.

Une faute, que fit le prince eugéne, délivra le roi & la france de tant d'inquiétudes. on prétend que ses lignes étaient trop étenduës; que le dépôt de ses magasins dans marchiennes était trop éloigné; que le général albemarle, posté à dénain entre marchiennes & le camp du prince, n'était pas à portée d'être secouru [p. 448] assez tôt, s'il était attaqué. on m'a assûré qu'une italienne fort belle, que je vis quelque tems après à la haie, & qui était alors entretenuë par le prince eugéne, était dans marchiennes; & qu'elle avait été cause, qu'on avait choisi ce lieu pour servir d'entrepôt. ce n'était pas rendre justice au prince eugéne, de penser qu'une femme pût avoir part à ses arrangemens de guerre. ceux qui savent qu'un curé & un conseiller de douai nommé le févre d'orval, se promenant ensemble vers ces quartiers, imaginérent les premiers qu'on pouvait aisément attaquer dénain & marchiennes, serviront mieux à prouver, par quels secrets & faibles ressorts les grandes affaires de ce monde sont souvent dirigées. le févre donna son avis à l'intendant de la province; celui-ci, au maréchal de montesquiou qui commandait sous le maréchal de villars; le général l'approuva, & l'éxécuta. cette action fut en effet le salut de la france, plus encor que la paix avec l'angleterre. le maréchal de villars donna le change au prince eugéne. un corps de dragons s'avança à la vuë du camp ennemi, comme si on se préparait à l'attaquer; & tandis que ces dragons se retirent ensuite vers guise, [M] le maréchal marche à dénain avec son armée sur cinq [p. 449] colonnes. on force les retranchemens du général albemarle, défendus par dix-sept bataillons: tout est tué, ou pris. le général se rend prisonnier avec deux princes de nassau, un prince de holstein, un prince d'anhalt, & tous les officiers. le prince eugéne arrive à la hâte, mais à la fin de l'action, avec ce qu'il peut amener de troupes; il veut attaquèr un pont, qui conduisait à dénain, & dont les français étaient maîtres; il y perd du monde, & retourne à son camp, après avoir été témoin de cette défaite.

Tous les postes, vers marchiennes le long de la scarpe, sont emportés l'un après l'autre avec rapidité. on pousse à marchiennes défenduë par quatre-mille hommes; on en presse le siége avec tant de vivacité, qu'au bout de trois jours on les fait prisonniers, & [M] qu'on se rend maître de toutes les munitions de guerre & de bouche, amassées par les ennemis pour la campagne. alors toute la supériorité est du côté du maréchal de villars. l'ennemi déconcerté léve le siége de landrecy, [M] & voit reprendre douai, le quênoi, bouchain. les frontiéres sont en sûreté. l'armée du prince eugène se retire, diminuée de près de cinquante bataillons, dont quarante furent pris, depuis le combat de dénain jusqu'à la fin de la campagne. [p. 450] la victoire la plus signalée n'aurait pas produit de plus grands avantages.

Si le maréchal de villars avait eû cette faveur populaire qu'ont eû quelques autres généraux, on l'eût appellé à haute voix le restaurateur de la france: mais on avouait à peine les obligations qu'on lui avait; & dans la joie publique d'un succès inespéré, l'envie prédominait encore.

Chaque progrès du maréchal de villars hâtait la paix d'utrecht. le ministére de la reine anne, responsable à sa patrie & à l'europe, ne négligea ni les intérêts de l'angleterre, ni ceux des alliés, ni la sûreté publique. il éxigea d'abord, que philippe V, affermi en espagne, renonçât à ses droits sur la couronne de france, qu'il avait toûjours conservés; & que le duc de berri son frére, héritier présomptif de la france, après l'unique arriére-petit-fils presque mourant encor qui restait à louis XIV, renonçât aussi à la couronne d'espagne, en cas qu'il devînt roi de france. on voulut que le duc d'orléans fît la même renonciation. on venait d'éprouver, par douze ans de guerre, combien de tels actes lient peu les hommes. il n'y a point encor de loi reconnuë, qui oblige les descendans à se priver [p. 451] du droit de régner, auquel auront renoncé les péres. ces renonciations ne sont efficaces, que lorsque l'intérêt commun continuë de s'accordèr avec elles. mais enfin elles calmaient pour le moment présent une tempête de douze années: & il était probable, qu'un jour plus d'une nation réunie soûtiendrait ces renonciations, devenuës la base de l'équilibre & de la tranquillité de l'europe.

On donnait par ce traité au duc de savoie l'île de sicile avec le titre de roi; & dans le continent, fénestrelles, éxilles & la vallée de pragelas. ainsi on prenait, pour l'aggrandir, sur la maison de bourbon.

On donnait aux hollandais une barriére considérable, qu'ils avaient toûjours désirée; & si l'on dépouillait la maison de bourbon de quelques domaines en faveur du duc de savoie, on prenait en effet sur la maison d'aûtriche dequoi satisfaire les hollandais, qui devaient devenir, à ses dépens, les conservateurs & les maîtres des plus fortes villes de la flandre. on avait égard aux intérêts de la hollande dans le commerce. on stipulait ceux du portugal.

On réservait à l'empereur la souveraineté des dix provinces de la flandre espagnole, & le domaine utile des villes [p. 452] de la barriére. on lui assûrait le roiaume de naples & la sardaigne, avec tout ce qu'il possédait en lombardie, & les quatre ports sur les côtes de la toscane. mais le conseil de vienne se croiait trop lésé, & ne pouvait souscrire à ces conditions.

A l'égard de l'angleterre, sa gloire & ses intérêts étaient en sûreté. elle faisait démolir & combler le port de dunkerque, objet de tant de jalousies. l'espagne la laissait en possession de gibraltar & de l'île de minorque. la france lui abandonnait la baïe d'hudson, l'île de terre-neuve & l'acadie. elle obtenait, pour le commerce en amérique, des droits qu'on ne donnait pas aux français, qui avaient placé philippe V sur le trône. il faut encor compter, parmi les articles glorieux au ministére anglais, d'avoir fait consentir louis XIV à faire sortir de prison, ceux de ses propres sujets, qui étaient retenus pour leur religion. c'était dicter des loix, mais des loix bien respectables.

Enfin la reine anne, sacrifiant à sa patrie les droits de son sang & les secrettes inclinations de son cœur, faisait assûrèr & garantir sa succession à la maison de hanovre.

Quant aux électeurs de baviére & de cologne, le duc de baviére devait retenir le duché de luxembourg & le comté de [p. 453] namur, jusqu'à ce que son frére & lui fussent rétablis dans leurs électorats; car l'espagne avait cédé ces deux souverainetés au bavarois, en dédommagement de ses pertes; & les alliés n'avaient pris ni namur ni luxembourg.

Pour la france, qui démolissait dunkerque, & qui abandonnait tant de places en flandre, autrefois conquises par ses armes, & assûrées par les traités de nimégue & de riswick, on lui rendait lille, aire, béthune, & saint-venant.

Ainsi il paraissait, que le ministére anglais rendait justice à tout le monde. mais les whigs ne la lui rendirent pas; & la moitié de la nation persécuta bientôt la mémoire de la reine anne, pour avoir fait le plus grand bien qu'un souverain puisse jamais faire, pour avoir donné le repos à tant de nations. on lui reprocha d'avoir pu démembrer la france, & de ne l'avoir pas fait.

Tous ces traités furent signés l'un après l'autre, dans le cours de l'année 1713. soit opiniâtreté du prince eugéne, soit mauvaise politique du conseil de l'empereur; ce monarque n'entra dans aucune de ces négociations. il aurait eû certainement landau & peut-être strasbourg, s'il s'était prété d'abord aux vuës de la reine anne. il s'obstina à la guerre, & il [p. 454] n'eut rien. le maréchal de villars, aiant mis ce qui restait de la flandre française en sûreté, passa vers le rhin, & après s'être rendu maître de spire, de worms, de tous les païs d'alentour, [M] il prend ce même landau que l'empereur eût pu conserver par la paix; il force les lignes que le prince eugéne avait fait tirer dans le brisgau; [M] défait dans ses lignes le maréchal vaubonne; [M] assiége & prend fribourg, la capitale de l'aûtriche antérieure.

Le conseil de vienne pressait de tous côtés les secours qu'avaient promis les cercles de l'empire; & ces secours ne venaient point. il comprit alors que l'empereur, sans l'angleterre & la hollande, ne pouvait prévaloir contre la france; & il se résolut trop tard à la paix.

Le maréchal de villars, après avoir ainsi terminé la guerre, eut encor la gloire de conclure cette paix à rastat avec le prince eugéne. c'était peut-être la premiére fois, qu'on avait vu deux généraux opposés, au sortir d'une campagne, traitèr au nom de leurs maîtres. ils y portérent tous deux la franchise de leur caractére. j'ai oui contèr au maréchal de villars, qu'un des premiers discours qu'il tint au prince eugéne, fut celui-ci: monsieur, nous ne sommes point ennemis; vos ennemis sont à vienne, & les miens à versailles. en effet, [p. 455] l'un & l'autre eurent toûjours dans leurs cours des cabales à combattre.

Il ne fut point question dans ce traité, des droits que l'empereur réclamait toûjours sur la monarchie d'espagne, ni du vain titre de roi catholique que charles VI prit toûjours, tandis que le roiaume restait assûré à philippe V. louis XIV garda strasbourg & landau qu'il avait offert de cédèr auparavant, huningue & le nouveau brisac qu'il avait proposé lui-même de raser, la souveraineté de l'alsace à laquelle il avait offert de renoncer. mais ce qu'il y eut de plus honorable; il fit rétablir dans leurs états & dans leurs rangs, les électeurs de cologne & de baviére.

C'est une chose très remarquable, que la france, dans tous ses traités avec les empereurs, a toûjours protégé les droits des princes & des états de l'empire. elle posa les fondemens de la liberté germanique à munster, & fit érigèr un huitiéme électorat pour cette même maison de baviére. le traité de nimégue confirma celui de westphalie. elle fit rendre par le traité de riswick, tous les biens du cardinal de fürstemberg. enfin par la paix d'utrecht, elle rétablit deux électeurs. il faut avoüer, que dans toute la négociation qui termina cette longue querelle, la [p. 456] france reçut la loi de l'angleterre, & la fit à l'empire.

Les mémoires historiques du tems, sur lesquels on a formé les compilations de tant d'histoires de louis XIV, disent que le prince eugéne, en finissant les conférences, pria le duc de villars d'embrasser pour lui les genoux de louis XIV, & de présentèr à ce monarque les assûrances du plus profond respect d'un sujet envers son souverain. premiérement, il n'est pas vrai, qu'un prince, petit-fils d'un souverain, soit le sujet d'un autre prince, pour être né dans ses états. secondement, il est encor moins vrai, que le prince eugéne, vicaire-général de l'empire, pût se dire sujet du roi de france.

Cependant chaque état se mit en possession de ses nouveaux droits. le duc de savoie se fit reconnaître en sicile, sans consulter l'empereur qui s'en plaignit en vain. louis XIV fit recevoir ses troupes dans lille. les hollandais se saisirent des villes de leur barriére; & les états du païs leur donnérent douze-cent-cinquante-mille florins par an, pour être les maîtres en Flandre. louis XIV fit combler le port de dunkerque, raser la citadelle, & démolir toutes les fortifications du côté de la mèr, sous les yeux d'un commissaire anglais. les dunkerquois, qui voiaient par là tout [p. 457] leur commerce périr, députérent à londres pour implorer la clémence de la reine anne. il était triste pour louis XIV, que ses sujets allassent demander grace à une reine d'angleterre; mais il fut encor plus triste pour eux, que la reine anne fût obligée de les refuser.

Le roi, quelque tems après, fit élargir le canal de mardick; & au moien des écluses, on fit un port qu'on disait déja égaler celui de dunkerque. le comte de stairs, ambassadeur d'angleterre, s'en plaignit vivement à ce monarque. il est dit dans un des meilleurs livres que nous aions, que louis XIV répondit au lord stairs: monsieur l'ambassadeur, j'ai toûjours été le maître chez moi, quelquefois chez les autres; ne m'en faites pas souvenir. je sai de science certaine, que jamais louis XIV ne fit une réponse si peu convenable. il n'avait jamais été le maître chez les anglais: il s'en fallait beaucoup. il l'était chez lui; mais il s'agissait de savoir, s'il était le maître d'éludèr un traité, auquel il devait son repos, & peut-être une grande partie de son roiaume. [M] ce qui est vrai, c'est qu'il fit interrompre les travaux de mardick, & qu'il céda aux représentations de l'ambassadeur, loin de les braver. les ouvrages du canal de mardick furent démolis bientôt après dans [p. 458] la régence, & le traité accompli dans tous ses points.

Après cette paix d'utrecht & de rastat, philippe V ne joüit pas encor de toute l'espagne; il lui resta la catalogne à soûmettre, ainsi que les îles de majorque & d'ivica.

Il faut savoir que l'empereur charles, aiant laissé sa femme à barcelone, ne pouvant soûtenir la guerre d'espagne, & ne voulant ni céder ses droits ni accepter la paix d'utrecht, était cependant convenu alors avec la reine anne, que l'impératrice & ses troupes, devenuës inutiles en catalogne, seraient transportées sur des vaisseaux anglais. en effet la catalogne avait été évacuée; & staremberg en partant s'était démis de son tître de vice-roi. mais il laissa toutes les semences d'une guerre civile, & l'espérance d'un promt secours de la part de l'empereur & même de l'angleterre. ceux qui avaient alors le plus de crédit dans cette province, imaginérent qu'ils pourraient formèr une république sous une protection étrangére, & que le roi d'espagne ne serait pas assez fort pour les conquérir. ils déploiérent alors ce caractére que tacite leur attribuait il y a si long-tems. «nation intrépide, dit-il, qui compte la vie pour rien, quand ils ne l'emploient pas à combattre».

[p. 459] S'ils avaient fait pour philippe V leur roi, autant d'efforts qu'ils en firent alors contre lui; jamais l'archiduc n'eût disputé l'espagne. ils prouvérent par leur opiniâtre résistance, que philippe V, délivré même de son compétiteur, ne pouvait seul les réduire. louis XIV, qui dans les derniers tems de la guerre n'avait pu fournir ni soldats ni vaisseaux à son petit-fils contre charles son concurrent, lui en envoia alors contre ses sujets révoltés. une escadre française bloqua le port de barcelone, & le maréchal de barwick l'assiégea par terre.

La reine d'angleterre, fidéle à ses traités, ne secourut point cette ville. l'empereur d'allemagne promit de vains secours. les assiégés se défendirent avec un courage fortifié par le fanatisme. les prêtres, les moines, coururent aux armes & sur les bréches, comme s'il s'était agi d'une guerre de religion. un fantôme de liberté les rendit sourds à toutes les avances qu'ils reçurent de leur maître. plus de cinq-cent ecclésiastiques moururent dans ce siége les armes à la main. on peut juger, si leurs discours & leurs éxemples avaient animé les peuples.

Ils arborérent sur la bréche un drapeau noir, & soûtinrent plus d'un assaut. enfin [p. 460] les assiégeans aiant pénétré, les assiégés se battirent encor de ruë en ruë; & retirés dans la ville neuve tandis que l'ancienne était prise, ils demandérent encor [M] en capitulant, qu'on leur conservât tous leurs priviléges. ils n'obtinrent que la vie & leurs biens. la plûpart de leurs priviléges leur furent ôtés. soixante moines, condannés aux galéres, furent la seule vangeance que l'on prit. philippe V avait traité plus rudement la petite ville de xativa dans le cours de la guerre: on l'avait détruite de fond en comble, pour faire un éxemple. mais si on rase une petite ville de peu d'importance, on n'en rase point une grande, qui a un beau port de mèr, & dont le maintien est utile à l'état.

Cette fureur des catalans, qui ne les avait pas animés quand charles VI était parmi eux, & qui les transporta quand ils furent sans secours, fut la derniére flamme de l'incendie, qui avait ravagé si long-tems la plus belle partie de l'europe, par le testament de charles II roi d'espagne.