ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 427] CHAPITRE VINGT-UNIÉME.

Louis XIV continuë à demander la paix & à se défendre: le duc de vendôme affermit le roi d'espagne sur le trône.

Non seulement les ennemis avançaient ainsi pié-à-pié, & faisaient tomber de ce côté toutes les barriéres de la france; mais ils prétendaient, aidés du duc de savoie, aller surprendre la franche-comté, & pénétrer par les deux bouts dans le cœur du roiaume. le général merci, chargé de faciliter cette entreprise, en entrant dans la haute-alsace par bâle, fut heureusement [p. 428] arrété près de l'île de neubourg sur le rhin, par le comte, depuis maréchal du bourg. [M] je ne sai par quelle fatalité ceux, qui ont porté le nom de merci, ont toûjours été aussi malheureux qu'estimés. celui-ci fut vaincu de la maniére la plus complette. rien ne fut entrepris du côté de la savoie: mais on n'en craignait pas moins du côté de la flandre; & l'intérieur du roiaume était dans un état si languissant, que le roi demanda encor la paix en suppliant. il offrait de reconnaître l'archiduc pour roi d'espagne, de ne donnèr aucun secours à son petit-fils, & de l'abandonnèr à sa fortune; de donner quatre places en ôtage; de rendre strasbourg & brisac; de renoncèr à la souveraineté de l'alsace, & de n'en garder que la préfecture; de raser toutes ces places depuis bâle jusqu[']à philipsbourg; de combler le port, si longtems redoutable de dunkerque, & d'en raser les fortifications; de laissèr aux états-généraux lille, tournai, ypres, menin, furnes, condé, maubeuge. voilà, en partie, les points qui devaient servir de fondemens à la paix qu'il implorait.

Les alliés voulurent encor avoir le triomphe de discuter les soumissions de louis XIV. on permit à ses plénipotentiaires [p. 429] de venir, au commencement de 1710, porter dans la petite ville de gertrudenberg, les priéres de ce monarque. il choisit le maréchal d'uxelles, homme froid, taciturne, d'un esprit plus sage qu'élevé & hardi; & l'abbé, depuis cardinal de polignac, l'un des plus beaux esprits & des plus éloquens de son siécle, qui imposait par sa figure & par ses graces. l'esprit, la sagesse, l'éloquence, ne sont rien dans des ministres, lorsque le prince n'est pas heureux. ce sont les victoires qui font les traités. les ambassadeurs de louis XIV furent plustôt confinés qu'admis à gertrudenberg. les députés venaient entendre leurs offres & les rapportaient à la haie au prince eugéne, au duc de marleborough, au comte de zinzendorf ambassadeur de l'empereur; & ces offres étaient toûjours reçuës avec mépris. on leur insultait par des libelles outrageans, tous composés par des réfugiés français, devenus plus ennemis de la gloire de louis XIV, que marleborough & eugéne.

Les plénipotentiaires de france poussérent l'humiliation jusqu'à promettre que le roi donnerait de l'argent pour détrôner philippe V, & ne furent point écoutés. on éxigea que louis XIV, pour préliminaires, s'engageât seul à chasser d'espagne [p. 430] son petit-fils dans deux mois par la voie des armes. cette inhumanité absurde, beaucoup plus outrageante qu'un refus, était inspirée par de nouveaux succès.

Tandis que les alliés parlaient ainsi en maîtres irrités contre la grandeur & la fierté de louis XIV, ils prenaient la ville de douai. ils s'emparérent bientôt après de béthune, d'aire, de saint-venant; & le lord stairs proposa d'envoier des partis jusqu'à paris.

Presque dans le même tems, l'armée de l'archiduc commandée par gui de staremberg, le général allemand qui avait le plus de réputation après le prince eugéne, [M] remporta près de saragosse une victoire complette, sur l'armée en qui le parti de philippe V avait mis son espérance, & à la tête de laquelle était le marquis de bay, général malheureux. on remarqua encore, que les deux princes qui se disputaient l'espagne, & qui étaient l'un & l'autre à portée de leur armée, ne se trouvérent pas à cette bataille. de tous les princes, pour qui on combattait en europe, il n'y avait alors que le duc de savoie qui fît la guerre par lui-même. il était triste, qu'il n'acquît cette gloire qu'en combattant contre ses deux filles, dont il voulait détrôner l'une [p. 431] pour acquérir en lombardie un peu de terrain, sur lequel l'empereur joseph lui faisait déja des difficultés, & dont on l'aurait dépouillé à la premiére occasion.

Cet empereur était heureux par-tout, & n'était nulle-part modéré dans son bonheur. il démembrait de sa seule autorité la baviére; il en donnait les fiéfs à ses parens & à ses créatures. il dépouillait le jeune duc de la mirandole en italie; & les princes de l'empire lui entretenaient une armée vers le rhin, sans penser qu'ils travaillaient à cimentèr un pouvoir qu'ils craignaient: tant était encor dominante dans les esprits, la vieille haine contre le nom de louis XIV, qui semblait le premier des intérêts. la fortune de joseph le fit encor triompher des mécontens de hongrie. la france avait suscité contre lui le prince ragotski, armé pour ses prétentions & pour celles de son païs. ragotski fut battu; ses villes prises; son parti ruiné. ainsi louis XIV était également malheureux au-dehors, au-dedans, sur mèr & sur terre, dans les négociations publiques, & dans les intrigues secrettes.

Toute l'europe croiait alors, que l'archiduc charles frére de l'heureux joseph, régnerait sans concurrent en espagne. [p. 432] l'europe était menacée d'une puissance plus terrible que celle de charles-quint; & c'était l'angleterre longtems ennemie de la branche d'aûtriche-espagnole, & la hollande son esclave révoltée, qui s'épuisaient pour l'établir. philippe V, réfugié à madrid, en sortit encor, & se retira à valladolid; tandis que l'archiduc charles fit son entrée en vainqueur dans la capitale.

Le roi de france ne pouvait plus secourir son petit-fils; il avait été obligé de faire en partie ce que ses ennemis éxigeaient à gertrudenberg; d'abandonner la cause de philippe, en faisant revenir, pour sa propre défense, quelques troupes demeurées en espagne. lui-même à peine pouvait résister vers la savoie, vers le rhin, & sur-tout en flandre, où se portaient les plus grands coups.

L'espagne était encor bien plus à plaindre que la france. presque toutes ses provinces avaient été ravagées par leurs ennemis & par leurs défenseurs. elle était attaquée par le portugal. son commerce périssait. la disette était générale. mais cette disette fut plus funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus, parce que dans une grande étenduë de païs l'affection des peuples refusait tout aux aûtrichiens, [p. 433] & donnait tout à philippe. ce monarque n'avait plus, ni troupes, ni général de la part de la france. le duc d'orléans, par qui s'était un peu rétablie sa fortune chancelante, loin de continuer de commander ses armées, était devenu son ennemi. il est certain, que malgré l'affection de la ville de madrid pour philippe, malgré la fidélité de beaucoup de grands & de toute la castille, il y avait contre lui un grand parti en espagne. tous les catalans, nation belliqueuse & opiniâtre, tenaient obstinément pour son concurrent. la moitié de l'aragon était aussi gagnée. une partie des peuples attendait alors l'événement: une autre haïssait plus l'archiduc, qu'elle n'aimait philippe. le duc d'orléans, du même nom de philippe, mécontent d'ailleurs des ministres espagnols, & plus mécontent de la princesse des ursins qui gouvernait, crut entrevoir qu'il pouvait gagner pour lui le païs qu'il était venu défendre; & lorsque louis XIV avait proposé lui-même d'abandonner son petit-fils, & qu'on parlait déja en espagne d'une abdication, le duc d'orléans se crut digne de remplir la place, que philippe V semblait devoir quitter. il avait à cette place des droits, que le testament du feu roi d'espagne avait négligés, [p. 434] & que son pére avait maintenus par une protestation.

Il fit par ses agens une ligue avec quelques grands d'espagne, par laquelle ils s'engageaient à le mettre sur le trône, en cas que philippe V en descendît. il aurait en ce cas trouvé beaucoup d'espagnols, empressés à se ranger sous les drapeaux d'un prince qui savait combattre. cette entreprise, si elle eût réussi, pouvait ne pas déplaire aux puissances maritimes, qui auraient moins redouté alors de voir l'espagne & la france réunies dans une même main; & elle aurait apporté moins d'obstacles à la paix. le projet fut découvert à madrid, vers le commencement de 1709, tandis que le duc d'orléans était à versailles. ses agens furent emprisonnés en espagne. philippe V ne pardonna pas à son parent, d'avoir cru qu'il pouvait abdiquer, & d'avoir eû la pensée de lui succéder. la france cria contre le duc d'orléans. monseigneur, pére de philippe V, opina dans le conseil, qu'on fît le procès à celui qu'il regardait comme coupable: mais le roi aima mieux ensevelir dans le silence un projet informe & excusable, que de punir son neveu dans le tems qu'il voiait son petit-fils touchèr à sa ruine.

Enfin, vers le tems de la bataille de [p. 435] saragosse, le conseil du roi d'espagne, & la pluspart des grands, voiant qu'ils n'avaient aucun capitaine à opposèr à staremberg, qu'on regardait comme un autre eugéne, écrivirent en corps à louis XIV, pour lui demander le duc de vendôme. ce prince, retiré dans anet, partit alors; & sa présence valut une armée. la grande réputation qu'il s'était faite en italie, & que la malheureuse campagne de lille n'avait pu lui faire perdre, frappait les espagnols. sa popularité, sa libéralité qui allait jusqu'à la profusion, sa franchise, son amour pour les soldats, lui gagnaient les cœurs. dès qu'il mit les pieds en espagne, il lui arriva ce qui était arrivé autrefois à bertrand du guesclin. son nom seul attira une foule de volontaires. il n'avait point d'argent; les communautés des villes, des villages & des religieux, en donnérent. un esprit d'enthousiasme saisit la nation. les débris de la bataille de saragosse se rejoignirent sous lui à valladolid.[M] tout s'empressa de fournir des recruës. le duc de vendôme, sans laisser ralentir un moment cette nouvelle ardeur, poursuit les vainqueurs, raméne le roi à madrid, oblige l'ennemi de se retirer vers le portugal, le suit, passe le tage à la nage, [M] fait prisonnier dans brihuega stanhope avec cinq-mille [p. 436] anglais, atteind le général staremberg, & le lendemain lui livre la bataille de villaviciosa. philippe V, qui n'avait point encor combattu avec ses autres généraux, animé de l'esprit du duc de vendôme, se met à la tête de l'aîle droite. le général prend la gauche. il remporte une victoire entiére, de sorte qu'en quatre mois de tems, ce prince, qui était arrivé quand tout était désespéré, rétablit tout, & affermit pour jamais la couronne d'espagne sur la tête de philippe.

Tandis que cette révolution éclatante étonnait les alliés, une autre plus sourde & non moins décisive se préparait en angleterre. sara jennings, duchesse de marleborough, gouvernait la reine anne; & le duc gouvernait l'état. il avait en ses mains les finances, par le grand trésorier godolphin, beaupére d'une de ses filles. sunderland secrétaire d'état, son gendre, lui soûmettait le cabinet. toute la maison de la reine, où commandait sa femme, était à ses ordres. il était maître de l'armée, dont il donnait tous les emplois. si deux partis, les whigs & les toris, divisaient l'angleterre; les whigs, à la tête desquels il était, faisaient tout pour sa grandeur; & les toris avaient été forcés à l'admirèr & à se taire. il n'est pas indigne de l'histoire, [p. 437] d'ajoûter que le duc & la duchesse étaient les plus belles personnes de leur tems; & que cet avantage séduit encor la multitude, quand il est joint aux dignités & à la gloire.

Il avait plus de crédit à la haie que le grand pensionnaire; & il influait beaucoup en allemagne. négociateur & général toûjours heureux; nul particulier n'eut jamais une puissance & une gloire si étenduës. il pouvait encor affermir son pouvoir par ses richesses immenses, acquises dans le commandement. j'ai entendu dire à sa veuve, qu'après les partages faits à quatre enfans, il lui restait sans aucune grace de la cour, soixante & dix-mille piéces de revenu, qui font environ quinze-cent-mille livres de notre monnoie d'aujourd'hui. s'il n'avait pas eû autant d'œconomie que de grandeur, il pouvait se faire un parti, que la reine anne n'aurait pu détruire; & si sa femme avait eû plus de complaisance, jamais la reine n'eût brisé ses liens. mais le duc ne put jamais triompher de son goût pour les richesses, ni la duchesse de son humeur. la reine l'avait aimée avec une tendresse, qui allait jusqu'à la soûmission & à l'abandonnement de toute volonté. dans de pareilles liaisons, c'est d'ordinaire du côté des souverains que [p. 438] vient le dégoût, le caprice, la hauteur, l'abus de la supériorité; ce sont eux qui font sentir le joug, & c'était la duchesse de marleborough qui l'appesantissait. il fallait une favorite à la reine anne; elle se tourna du côté de myladi masham, sa dame d'atour. les jalousies de la duchesse éclatérent. quelques paires de gands d'une façon singuliére qu'elle refusa à la reine, une jatte d'eau qu'elle laissa tombèr en sa présence par une méprise affectée sur la robe de madame masham, changérent la face de l'europe. les esprits s'aigrirent. le frére de la nouvelle favorite demanda au duc un régiment; le duc le refusa, & la reine le donna. les toris saisirent cette conjoncture, pour tirer la reine de cet esclavage domestique, pour abaisser la puissance du duc de marleborough, changer le ministére, faire la paix, & rappeller, s'il se pouvait, la maison de stuart sur le trône d'angleterre. si le caractére de la duchesse eût pu admettre quelque souplesse, elle eût régné encore. la reine & elle étaient dans l'habitude de s'écrire tous les jours sous des noms empruntés. ce mystére & cette familiarité laissaient toûjours la voie ouverte à la réconciliation; mais la duchesse n'emploia cette ressource, que pour tout gâter. elle écrivit [p. 439] impérieusement. elle disait dans sa lettre: rendez-moi justice, & ne me faites point de réponse. elle s'en repentit ensuite: elle vint demander pardon; elle pleura: & la reine ne lui répondit autre chose, sinon; vous m'avez ordonné de ne vous point répondre, & je ne vous répondrai pas. alors la rupture fut sans retour. la duchesse ne parut plus à la cour; & quelque tems après, on commença par ôter le ministére au gendre de marleborough sunderland, pour dépossédèr ensuite godolphin, & le duc lui-même. dans d'autres états, cela s'appelle une disgrace: en angleterre, c'est une révolution dans les affaires; & la révolution était encor très difficile à opérer. les toris, maîtres alors de la reine, ne l'étaient pas du roiaume. ils furent obligés d'avoir recours à la religion. il n'y en a guéres aujourd'hui dans la grande-bretagne, que le peu qu'il en faut pour distinguer les factions. les whigs penchaient pour le presbitérianisme. c'était la faction qui avait détrôné jacques second, persécuté charles deux & immolé charles premier. les toris étaient pour les épiscopaux, qui favorisaient la maison de stuart, & qui voulaient établir l'obéissance passive envers les rois, parce que les évêques en espéraient plus d'obéissance [p. 440] pour eux-mêmes. ils excitérent un prédicateur à précher dans la cathédrale de saint-paul cette doctrine, & à désigner d'une maniére odieuse l'administration de marleborough, & le parti qui avait donné la couronne au roi guillaume. mais la reine, qui favorisait ce prêtre, ne fut pas assez puissante pour empécher, qu'il ne fût interdit pour trois ans par les deux chambres dans la sale de westminster, & que son sermon ne fût brûlé. elle sentit encor plus sa faiblesse, en n'osant jamais, malgré ses secrettes inclinations pour son sang, r'ouvrir le chemin du trône, fermé à son frére par le parti des whigs. les écrivains, qui disent que marleborough & son parti tombérent quand la faveur de la reine ne les soûtint plus, ne connaissent pas l'angleterre. la reine, qui dèslors voulait la paix, n'osait pas même ôtèr à marleborough le commandement des armées; & au printems de 1711, marleborough pressait encor la france, tandis qu'il était disgracié dans sa cour. un agent secret de la france proposait sous-main des conditions de paix à londres; mais le ministére nouveau de la reine n'osait encor les accepter.

Un nouvel événement, aussi imprévu que les autres, acheva ce grand ouvrage. [p. 441] l'empereur joseph mourut,[M] & laissa les états de la maison d'aûtriche, l'empire d'allemagne, & les prétentions sur l'espagne & sur l'amérique, à son frére charles, qui fut élu empereur quelques mois après.

Au premier bruit de cette mort, les préjugés, qui armaient tant de nations, commencérent à se dissipèr en angleterre, par les soins du nouveau ministére. on avait voulu empécher que louis XIV ne gouvernât l'espagne, l'amérique, la lombardie, le roiaume de naples & la sicile sous le nom de son petit-fils. pourquoi vouloir réunir tant d'états dans la maison de charles VI? pourquoi la nation anglaise aurait-elle épuisé ses trésors? elle paiait plus que l'allemagne & la hollande ensemble. les frais de la présente année allaient à sept-millions de livres sterling. fallait-il qu'elle se ruinât, pour une cause qui lui était étrangére, & pour donnèr une partie de la flandre aux provinces-unies rivales de son commerce? toutes ces raisons, qui enhardissaient la reine, ouvrirent les yeux à une grande partie de la nation; & un nouveau parlement étant convoqué, la reine eut la liberté de préparer la paix de l'europe.

Mais, en la préparant en secret, elle ne pouvait pas encor se séparer publiquement [p. 442] de ses alliés; & quand le cabinet négociait, marleborough était en campagne. il avançait toûjours en flandre; il forçait les lignes, [M] que le maréchal de villars avait tirées de montreüil jusqu'à valenciennes; il prenait bouchain; il s'avançait au quênoi, & de-là vers paris qui avait à peine [errata: il y avait à peine encor] un rempart à lui opposer.

Ce fut dans ce tems malheureux, que le célébre du gué-trouin, aidé de son courage & de l'argent de quelques marchands, n'aiant encor aucun grade dans la marine & devant tout à lui-même, équipa une petite flote, & alla [M] prendre une des principales villes du brésil, saint-sébastien de rio-janéiro. son équipage revint chargé de richesses; & les portugais perdirent beaucoup plus qu'il ne gagna. mais le mal qu'on faisait au brésil, ne soulageait pas les maux de la france.