ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 1] CHAPITRE VINGT-QUATRIÉME.

Particularités & anecdotes du régne de Louis XIV.

Louis XIV mit dans sa cour, comme dans son régne, tant d'éclat & de magnificence, que les moindres détails de sa vie semblent intéresser la postérité, ainsi qu'ils étaient l'objet de la curiosité de toutes les cours de l'europe & de tous les contemporains.

[p. 2] La splendeur de son gouvernement s'est répanduë sur ses moindres actions. on est plus avide, surtout en france, de savoir les particularités de sa cour, que les révolutions de quelques autres états. tel est l'effet de la grande réputation. on aime mieux apprendre ce qui se passait dans le cabinet & dans la cour d'auguste, que le détail des conquêtes d'attila ou de tamerlan.

Voilà pourquoi il n'y a guéres d'historiens, qui n'aient publié les premiers goûts de louis XIV pour la baronne de beauvais, pour mademoiselle d'argencourt, pour la niéce du cardinal mazarin, qui fut mariée au comte de soissons pére du prince eugéne; surtout pour marie mancini sa sœur, qui épousa ensuite le connêtable colonne.

Il ne régnait pas encore, quand ces amusemens occupaient l'oisiveté où le cardinal mazarin, qui gouvernait despotiquement, le laissait languir. l'attachement seul pour marie mancini fut une affaire importante, parce qu'il l'aima assez pour être tenté de l'épouser, & fut assez maître de lui-même pour s'en séparer. cette victoire, qu'il remporta sur sa passion, commença à faire connaître qu'il était né avec une grande ame. il en remporta une plus forte & plus difficile, [p. 3] en laissant le cardinal mazarin maître absolu. la reconnaissance l'empécha de secouer le joug qui commençait à lui peser. c'était une anecdote très connuë à la cour, qu'il avait dit après la mort du cardinal: «je ne sais pas ce que j'aurais fait, s'il avait vécu plus longtems».

Il s'occupa à lire des livres d'agrément dans ce loisir; & surtout il en lisait avec la connétable, qui avait de l'esprit ainsi que toutes ses sœurs. il se plaisait aux vers & aux romans, qui, en peignant la galanterie & l'héroïsme, flattaient en secret son caractére. il lisait les tragédies de corneille, & se formait le goût, qui n'est que la suite d'un sens droit & le sentiment promt d'un esprit bienfait. la conversation de sa mére & des dames de sa cour ne contribuérent pas peu à lui faire goûter cette fleur d'esprit, & à le formèr à cette politesse singuliére, qui commençait dèslors à caractériser la cour. anne d'aûtriche y avait apporté une certaine galanterie noble & fiére, qui tenait du génie espagnol de ces tems-là; & y avait joint les graces, la douceur & une liberté décente, qui n'étaient qu'en france. le roi fit plus de progrès dans cette école d'agrémens depuis dix-huit ans jusqu'à vingt, qu'il n'en avait fait dans les sciences, sous [p. 4] ses précepteurs, l'abbé de beaumont & le président de périgni. on ne lui avait presque rien appris. il eût été à désirer, qu'au moins on l'eût instruit de l'histoire, & surtout de l'histoire moderne; mais ce qu'on en avait alors était trop mal écrit. il était triste, qu'on n'eût encor réussi que dans des romans inutiles; & que ce qui était nécessaire fût rebutant. on fit imprimer sous son nom une traduction des commentaires de césar, & une de florus sous le nom de son frére. mais ces princes n'y eurent d'autre part, que celle d'avoir eu inutilement pour leurs thémes quelques endroits de ces auteurs.

Les deux hommes qui présidaient à l'éducation du roi sous le maréchal de villeroi son gouverneur, étaient tels qu'il les fallait, savans & aimables. périgni était un des plus beaux esprits de france. c'est de lui que sont ces vers, mis depuis en musique par lulli.

Dans vos concerts nouveaux, muses, faites entendre
A l'empire français ce qu'il doit espérer,
Au monde entier ce qu'il doit admirer,
Aux rois ce qu'ils doivent apprendre.

[p. 5] Cependant leur disciple n'apprit presque rien sous eux. les guerres civiles en furent la cause; & le cardinal mazarin souffrait volontiers, qu'on donnât au roi peu de lumiéres. lorsqu'il s'attacha à marie mancini, il apprit aisément l'italien pour elle; & dans le tems de son mariage il s'appliqua à l'espagnol moins heureusement. l'étude qu'il avait trop négligée avec ses précepteurs au sortir de l'enfance, une timidité qui venait de la crainte de se compromettre, & l'ignorance où le tenait le cardinal mazarin, firent pensèr à toute la cour, qu'il serait toûjours gouverné comme louis XIII son pére.

Il n'y eut qu'une occasion, où ceux qui savent juger de loin, prévirent ce qu'il devait être; ce fut lorsqu'en 1655 après l'extinction des guerres civiles, après sa premiére campagne & son sacre, le parlement voulut encor s'assemblèr au sujet de quelques édits; le roi, qui n'avait pas dix-sept ans, partit de vincennes en habit de chasse, suivi de toute sa cour; entra au parlement en grosses bottes & le fouet à la main; & prononça ces propres mots: «on sait les malheurs qu'ont produit vos assemblées; j'ordonne qu'on cesse celles qui sont commencées sur mes édits. monsieur [p. 6] le premier président, je vous défens de souffrir des assemblées, & à pas un de vous de les demander.»

Sa taille déja majestueuse, la noblesse de ses traits, le ton & l'air [errata: de] maître dont il parla, imposérent plus que l'autorité de son rang, qu'on avait jusques-là peu respectée. mais ces prémices de sa grandeur semblérent se perdre le moment d'après; & les fruits n'en parurent qu'après la mort du cardinal.

La cour, depuis le retour triomphant de mazarin, s'occupait de jeu, de ballets, de la comédie qui à peine née en france n'était pas encor un art, & de la tragédie qui était devenuë un art sublime entre les mains de pierre corneille. un curé de saint-germain-l'auxerrois, qui panchait vers les idées rigoureuses des jansénistes, avait écrit souvent à la reine contre ces spectacles, dès les premiéres années de la régence. il prétendit que l'on était danné pour y assister; il fit même signer cet anathéme par sept docteurs de sorbonne: mais l'abbé de beaumont, précepteur du roi, se munit de plus d'approbations de docteurs, que le rigoureux curé n'avait apporté de condannations. il calma ainsi les scrupules de la reine; & quand il fut archévêque de paris, il autorisa le sentiment [p. 7] qu'il avait défendu étant abbé.

Il faut observer, que depuis que le cardinal de richelieu avait introduit à la cour les spectacles réguliers, qui ont enfin rendu paris la rivale d'athénes; non seulement il y eut toûjours un banc pour l'académie, qui possédait plusieurs ecclésiastiques dans son corps, mais qu'il y en eut un particulier pour les évêques.

Le cardinal mazarin, en 1646 & en 1654, fit représenter sur le théatre du palais roial & du petit bourbon près du louvre, des opéra italiens, éxécutés par des voix qu'il fit venir d'italie. ce spectacle nouveau était né depuis peu à florence, contrée alors favorisée de la fortune comme de la nature, & à laquelle on doit la reproduction de plusieurs arts anéantis pendant des siécles, & la création de quelques uns. c'était en france un reste de l'ancienne barbarie, de s'opposèr à l'établissement de ces arts.

Les jansénistes, que les cardinaux de richelieu & de mazarin voulurent réprimer, s'en vangérent contre les plaisirs que ces deux ministres procuraient à la nation. les luthériens & les calvinistes en avaient usé ainsi du tems du pape léon X. il suffit d'ailleurs d'être novateur, pour être austére. les mêmes esprits, qui bouleverseraient [p. 8] un état pour établir une opinion souvent absurde, anathématisent les plaisirs innocens nécessaires à une grande ville, & des arts qui contribuent à la splendeur d'une nation. l'abolition des spectacles serait une idée plus digne du siécle d'attila, que du siécle de louis XIV.

La danse qu'on peut encor compter parmi les arts, parce qu'elle est asservie à des régles & qu'elle donne de la grace au corps, était un des plus grands amusemens de la cour. louis XIII n'avait dansé qu'une fois dans un ballet en 1625; & ce ballet était d'un goût grossier, qui n'annonçait pas ce que les arts furent en france trente ans après. louis XIV excellait dans les danses graves, qui convenaient à la majesté de sa figure, & qui ne blessaient pas celle de son rang. les courses de bagues, qu'on faisait quelquefois & où l'on étalait déja une grande magnificence, faisaient paraître avec éclat l'adresse qu'il avait à tous les éxercices. tout respirait les plaisirs & la magnificence qu'on connaissait alors. c'était peu de chose en comparaison de ce qu'on vit, quand le roi régna par lui même; mais c'était dequoi étonner, après les horreurs d'une guerre civile, & après la tristesse de la vie sombre & retirée de [p. 9] louis XIII. ce prince, malade & chagrin, n'avait été ni servi, ni logé, ni meublé en roi. il n'y avait pas pour cent-mille écus de pierreries appartenantes à la couronne. le cardinal mazarin n'en laissa que pour douze-cent-mille; & aujourd'hui il y en a pour plus de vingt-millions de livres.

Tout prit, au mariage de louis XIV, un caractére plus grand de magnificence & de goût, qui augmenta toûjours depuis. quand il fit son entrée avec la reine son épouse, tout paris vit avec une admiration respectueuse & tendre, cette jeune reine qui avait de la beauté, portée dans un char superbe d'une invention nouvelle; le roi à cheval à côté d'elle, paré de tout ce que l'art avait pu ajoûtèr à sa beauté mâle & héroïque, qui arrétait tous les regards.

On prépara au bout des allées de vincennes, un arc de triomphe dont la base était de pierre; mais le tems qui pressait, ne permit pas qu'on l'achevât d'une matiére durable: il ne fut élevé qu'en plâtre; & il a été depuis totalement démoli. claude perrault en avait donné le dessein. la porte saint-antoine fut rebâtie pour la même cérémonie; monument d'un goût moins noble, mais orné d'assez beaux morceaux de sculpture. tous ceux [p. 10] qui avaient vu, le jour de la bataille de saint-antoine, rapportèr à paris, par cette porte alors garnie d'une herse, les corps morts ou mourans de tant de citoiens, & qui voiaient cette entrée si différente, bénissaient le ciel, & rendaient grace d'un si heureux changement.

Le cardinal mazarin, pour solenniser ce mariage, fit représentèr au louvre l'opéra italien intitulé ercolé amanté. il ne plut pas aux français. ils n'y virent avec plaisir, que le roi & la reine qui y dansérent. le cardinal voulut se signaler par un spectacle plus au goût de la nation. le secretaire d'état de lionne se chargea de faire composèr une espéce de tragédie allégorique, dans le goût de celle de l'europe, à laquelle le cardinal de richelieu avait travaillé. ce fut un bonheur pour le grand corneille, qu'il ne fut pas choisi pour remplir ce mauvais canevas. le sujet était lisis & hesperie. lisis signifiait la france, & hespérie l'espagne. quinaut fut chargé d'y travailler. il venait de se faire une grande réputation par la piéce du faux tibérinus, qui quoique mauvaise, avait eû un prodigieux succès. il n'en fut pas de même de lisis. on l'éxécuta au louvre. il n'y eut de beau que les machines. le marquis de sourdiac du nom de rieux, à qui l'on dut depuis [p. 11] l'établissement de l'opéra en france, fit éxécuter dans ce tems-là même à ses dépens, dans son château de neubourg, la toison d'or de pierre corneille, avec des machines. quinaut, jeune & d'une figure agréable, avait pour lui la cour. corneille avait son nom & la france.

Ce ne fut qu'un enchaînement de fêtes, de plaisirs, de galanterie depuis le mariage du roi. elles redoublérent à celui de monsieur frére du roi, avec henriette d'angleterre sœur de charles second; & elles n'avaient été interrompuës qu'en 1661, par la mort du cardinal mazarin.

Quelques mois après la mort de ce ministre, il arriva un événement qui n'a point d'éxemple; & ce qui est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont ignoré. on envoia dans le plus grand secret au château de l'île sainte-marguerite dans la mèr de provence, un prisonnier inconnu, d'une taille au dessus de l'ordinaire, jeune & de la figure la plus belle & la plus noble. ce prisonnier dans la route portait un masque, dont la mentonniére avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient la liberté de mangèr avec le masque sur le visage. on avait ordre de le tuer, s'il se découvrait. il resta dans l'île, jusqu'à ce qu'un officier de confiance nommé [p. 12] saint-mars, gouverneur de pignerol, aiant été fait gouverneur de la bastille l'an 1690, l'alla prendre à l'île de sainte-marguerite, & le conduisit à la bastille toûjours masqué. le marquis de louvois alla le voir dans cette île avant la translation, & lui parla debout & avec une considération qui tenait du respect. cet inconnu fut mené à la bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être dans ce château. on ne lui refusait rien de ce qu'il demandait. son plus grand goût était pour le linge d'une finesse extraordinaire, & pour les dentelles. on lui faisait la plus grande chére, & le gouverneur s'asséiait rarement devant lui. un vieux médecin de la bastille, qui avait souvent traité cet homme singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu son visage, quoiqu'il eût souvent éxaminé sa langue & le reste de son corps. il était admirablement bien fait, disait ce médecin; sa peau était un peu brune; il intéressait par le seul son de sa voix, ne se plaignant jamais de son état, & ne laissant point entrevoir ce qu'il pouvait être. un fameux chirurgien, gendre du médecin dont je parle, est témoin de ce que j'avance; & monsieur de bernaville, successeur de saint-mars, l'a souvent confirmé.

[p. 13] Cet inconnu mourut en 1704, & fut enterré la nuit à la paroisse saint-paul. ce qui redouble l'étonnement, c'est que quand on l'envoia aux îles sainte-marguerite, il ne disparut dans l'europe aucun homme considérable. monsieur de chamillard fut le dernier ministre, qui eut cet étrange secret. le second maréchal de la feuillade son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beaupére, il le conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que cet homme, qu'on ne connut jamais que sous le nom de l'homme au masque de fèr. chamillard lui répondit, que c'était le secret de l'état, & qu'il avait fait serment de ne le révéler jamais.

Louis XIV cependant partageait son tems, entre les plaisirs qui étaient de son âge, & les affaires qui étaient de son devoir. il tenait conseil tous les jours, & travaillait ensuite secrettement avec colbert. ce travail secret fut l'origine de la catastrophe du célébre fouquet, dans laquelle furent enveloppés le secretaire d'état guénégaud, pélisson, gourville, & tant d'autres. la chûte de ce ministre, à qui on avait peut-être moins de reproches à faire qu'au cardinal mazarin, fit voir qu'il n'appartient pas à tout le monde de faire les mêmes fautes. sa perte était déja résoluë, quand le roi accepta la fête magnifique, [p. 14] que ce ministre lui donna dans sa maison de vaux. ce palais & les jardins lui avaient coûté dix-huit millions de livres, qui en valent près de trente-six d'aujourd'hui. il avait bâti le palais deux fois, & acheté trois villages entiers, dont le terrain fut enfermé dans ces jardins immenses, plantés en partie par le nôtre, & regardés alors comme les plus beaux de l'europe. les eaux jaillissantes de vaux, qui parurent depuis au dessous du médiocre après celles de versailles, de marli & de saint-clou, étaient alors des prodiges. mais, quelque belle que soit cette maison, cette dépense de dix-huit-millions dont les comptes éxistent encore, prouve qu'il avait été servi avec aussi peu d'œconomie qu'il servait le roi. il est vrai, qu'il s'en falait beaucoup que saint-germain & fontainebleau, les seules maisons de plaisance habitées par le roi, approchassent de la beauté de vaux. louis XIV le sentit & en fut irrité. on voit partout dans cette maison les armes & la devise de fouquet. c'est un écureuil avec ces paroles: quò non ascendam? où ne monterai-je point? le roi se les fit expliquer. l'ambition de cette devise ne servit pas à appaiser le monarque. les courtisans remarquérent, que l'écureuil était peint partout poursuivi par une couleuvre, [p. 15] qui était les armes de colbert. la fête fut au dessus de celles que le cardinal mazarin avait données, non seulement pour la magnificence, mais pour le goût. on y représenta pour la premiére fois, les facheux de moliére. pélisson avait fait le prologue, qu'on admira. les plaisirs publics cachent ou préparent si souvent à la cour des désastres particuliers, que sans la reine mére, pélisson & lui auraient été arrétés dans vaux le jour de la fête. ce qui augmentait le ressentiment du maître, c'est que mademoiselle de la valliére, pour qui le roi commençait à sentir une vraie passion, avait été un des objets des goûts passagers du surintendant, qui ne ménageait rien pour les satisfaire. il avait offert à mademoiselle de la valliére deux-cent-mille livres; & cette offre avait été reçuë avec indignation, avant qu'elle eût aucun dessein sur le cœur du roi. le surintendant, s'étant apperçu depuis quel puissant rival il avait, voulut être le confident de celle dont il n'avait pu être le possesseur; & cela même irritait encore.

Le roi, qui dans un premier mouvement d'indignation avait été tenté de faire arréter le surintendant au milieu même de la fête qu'il en recevait, usa ensuite d'une dissimulation peu nécessaire. [p. 16] on eût dit, que le monarque déja tout puissant eût craint le parti que fouquet s'était fait.

Il était procureur-général du parlement; & cette charge lui donnait le privilége d'être jugé par les chambres assemblées. mais après que tant de princes, de maréchaux & de ducs, avaient été jugés par des commissaires, on eût pu traiter comme eux un magistrat, puisqu'on voulait se servir de ces voies extraordinaires, qui sans être injustes, laissent toûjours un soupçon d'injustice.

Colbert l'engagea par un artifice peu honorable, à vendre sa charge. il s'en défit pour douze-cent-mille livres, qui reviennent aujourd'hui à plus de deux millions. le prix excessif des places au parlement, si diminué depuis, prouve quel reste de considération ce corps avait conservé dans son abaissement même. le duc de guise, grand-chambellan du roi, n'avait vendu cette charge de la couronne au duc de bouillon, que huit-cent-mille livres.

Fouquet, pour avoir dissipé les finances de l'état, & pour en avoir usé comme des siennes propres, n'en avait pas moins de grandeur dans l'ame. ses déprédations n'avaient été que des magnificences & des libéralités. il fit portèr à l'épargne le prix de [p. 17] sa charge; & cette belle action ne le sauva pas. on attira avec adresse à nantes un homme, qu'un éxemt & deux gardes pouvaient arrétèr à paris. le roi lui fit des caresses avant sa disgrace. je ne sai pourquoi la pluspart des princes affectent d'ordinaire de tromper par de fausses bontés, ceux de leurs sujets qu'ils veulent perdre. la dissimulation alors est l'opposé de la grandeur. elle n'est jamais une vertu, & ne peut devenir un talent estimable, que quand elle est absolument nécessaire. louis XIV parut sortir de son caractére; mais on lui avait fait entendre, que fouquet faisait faire de grandes fortifications à belle-île, & qu'il pouvait avoir trop de liaisons au dehors & au dedans du roiaume. il parut bien, quand il fut arrété & conduit à la bastille & à vincennes, que son parti n'était autre chose que l'avidité de quelques courtisans & de quelques femmes, qui recevaient de lui des pensions, & qui l'oubliérent dès qu'il ne fut plus en état d'en donner. il ne lui resta d'amis que pélisson, gourville, mademoiselle scudéri, ceux qui eurent part à sa disgrace & quelques gens de lettres. on connaît ces vers de hainault le traducteur de lucréce, contre colbert le persécuteur de fouquet:

[p. 18] Ministre avare & lâche, esclave malheureux,
Qui gémis sous le poids des affaires publiques,
Victime dévouée aux chagrins politiques,
Fantôme révéré sous un titre onéreux.
Voi combien des grandeurs le comble est dangereux;
Contemple de fouquet les funestes reliques;
Et tandis qu'à sa perte en secret tu t'appliques,
Crains qu'on ne te prépare un destin plus affreux.
Sa chûte quelque jour te peut être commune.
Crains ton poste, ton rang, la cour & la fortune.
Nul ne tombe innocent d'où l'on te voit monté.
Cesse donc d'animer ton prince à son supplice,
Et prêt d'avoir besoin de toute sa bonté,
Ne le fais pas user de toute sa justice.

[p. 19] Monsieur colbert, à qui l'on parla de ce sonnet injurieux, demanda si le roi y était offensé. on lui dit que non: «je ne le suis donc pas», répondit le ministre.

Il est vrai que faire le procès au surintendant, c'était accuser la mémoire du cardinal mazarin. les plus grandes déprédations dans les finances, étaient son ouvrage. il s'était approprié en souverain plusieurs branches des revenus de l'état. il avait traité en son nom & à son profit des munitions des armées. «il imposait, (dit fouquet dans ses défenses) par lettres de cachet, des sommes extraordinaires sur les généralités; ce qui ne s'était jamais fait que par lui & pour lui, & ce qui est punissable de mort par les ordonnances.» c'est ainsi que le cardinal avait amassé des biens immenses, que lui-même ne connaissait plus.

J'ai entendu contèr à feu monsieur de caumartin intendant des finances, que dans sa jeunesse quelques années après la mort du cardinal, il avait été au palais mazarin, où logeaient le duc son héritier & la duchesse hortense; qu'il y vit une grande armoire de marquetterie, fort profonde, qui tenait du haut jusqu'en bas tout le fond d'un cabinet. les clez en avaient été perduës depuis long-tems, & [p. 20] on avait négligé d'ouvrir les tiroirs. monsieur de caumartin, étonné de cette négligence, dit à la duchesse de mazarin qu'on trouverait peut-être des curiosités dans cette armoire. on l'ouvrit: elle était toute remplie de quadruples, de jettons d'or, & de médailles d'or. madame de mazarin en jetta au peuple des poignées par les fenêtres, pendant plus de huit jours.

L'abus, que le cardinal mazarin avait fait de sa puissance despotique, ne justifiait pas le surintendant; mais l'irrégularité des procédures faites contre lui, la longueur de son procès, le tems qui éteint l'envie publique & qui inspire la compassion pour les malheureux, enfin les sollicitations toûjours plus vives en faveur d'un infortuné, que les manœuvres pour le perdre ne sont pressantes; tout cela lui sauva la vie. le procès ne fut jugé qu'au bout de trois ans en 1664. de vingt-deux juges qui opinérent, il n'y en eut que neuf qui conclurent à la mort; & les treize autres, parmi lesquels il y en avait à qui gourville avait fait accepter des présens, opinérent à un bannissement perpétuel. le roi commua la peine en une plus dure. il fut enfermé au château de pignerol. tous les historiens disent, qu'il y mourut en 1680; mais il est constant, [p. 21] qu'avant sa mort il eut permission de se retirer dans une terre de sa femme. c'est ce que m'assûra, il y a long-tems, la comtesse de vaux sa belle-fille, & ce que depuis les mémoires de gourville ont confirmé.

Le secrétaire d'état guénégaud, qui vendit sa charge à colbert, n'en fut pas moins poursuivi par la chambre de justice, qui lui ôta la plus grande partie de sa fortune.

Saint-évremond, attaché au surintendant, fut enveloppé dans sa disgrace. colbert, qui cherchait par tout des preuves contre celui qu'il voulait perdre, fit saisir des papiers confiés à madame du plessis-belliévre; & dans ces papiers on trouva la lettre manuscrite de saint-évremond sur la paix des pirénées. on lut au roi cette plaisanterie, qu'on fit passer pour un crime d'état. colbert, qui dédaignait de se vanger de hainault homme obscur, persécuta dans saint-évremond l'ami de fouquet qu'il haïssait, & le bel esprit qu'il craignait. le roi eut l'extréme sévérité de punir une raillerie innocente faite, il y avait longtems, contre le cardinal mazarin qu'il ne regrettait pas, & que toute la cour avait outragé, calomnié & proscrit impunément pendant plusieurs années. de mille écrits faits contre ce ministre, le moins mordant [p. 22] fut le seul puni, & le fut après sa mort.

Saint-évremond, retiré en angleterre, vécut chez une nation libre & philosophe. le marquis de miremont, son ami, me disait autrefois à londres, qu'il y avait une autre cause de sa disgrace, & que saint-évremond n'avait jamais voulu s'en expliquer.

Le nouveau ministre des finances, sous le simple titre de contrôleur-général, justifia la sévérité de ses poursuites, en rétablissant l'ordre que ses prédécesseurs avaient troublé, & en travaillant sans relâche à la grandeur de l'état.

La cour devint le centre des plaisirs & le modéle des autres cours. le roi se piqua de donner des fêtes qui fissent oublier celles de vaux. il semblait, que la nature prît plaisir alors à produire en france les plus grands hommes dans tous les arts, & à rassemblèr à la cour ce qu'il y avait jamais eû de plus beau & de mieux fait en hommes & en femmes.

Le roi l'emportait sur tous ses courtisans, par la richesse de sa taille & par la beauté majestueuse de ses traits. le son de sa voix, noble & touchant, gagnait les cœurs qu'intimidait sa présence. il avait une démarche, qui ne pouvait convenir [p. 23] qu'à lui & à son rang, & qui eût été ridicule en tout autre. l'embarras, qu'il inspirait à ceux qui lui parlaient, flattait en secret la complaisance avec laquelle il sentait sa supériorité. ce vieil officier, qui se troublait, qui béguéiait en lui demandant une grace, & qui ne pouvant achever son discours, lui dit: «sire, que votre majesté daigne croire, que je ne ne tremble pas ainsi devant vos ennemis:» n'eut pas de peine à obtenir ce qu'il demandait.

Le goût de la société n'avait pas encor reçu toute sa perfection à la cour. la reine mére, anne d'aûtriche, commençait à aimer la retraite. la reine régnante savait à peine le français, & la bonté faisait son seul mérite. la princesse d'angleterre, belle-sœur du roi, apporta à la cour les agrémens d'une conversation douce & animée, soûtenuë bientôt par la lecture des bons ouvrages & par un goût sûr & délicat. elle se perfectionna dans la connaissance de la langue, qu'elle écrivait mal encor au tems de son mariage. elle inspira une émulation d'esprit nouvelle, & introduisit à la cour une politesse & des graces, dont à peine le reste de l'europe avait l'idée. madame avait tout l'esprit de charles second son frére, embelli par les charmes de son [p. 24] sexe, par le don & par le désir de plaire. la cour de louis XIV respirait une galanterie pleine de décence. celle qui régnait à la cour de charles second, était plus hardie; & trop de grossiéreté en déshonorait les plaisirs.

Il y eut d'abord entre madame & le roi beaucoup de ces coquetteries d'esprit & de cette intelligence secrette, qui se remarquérent dans de petites fêtes souvent répétées. le roi lui envoiait des vers; elle y répondait. il arriva que le même homme fut à la fois le confident du roi & de madame dans ce commerce ingénieux. c'était le marquis de dangeau. le roi le chargeait d'écrire pour lui; & la princesse l'engageait à répondre au roi. il les servit ainsi tous deux, sans laisser soupçonnèr à l'un, qu'il fût emploié par l'autre; & ce fut une des causes de sa fortune.

Cette intelligence jetta des alarmes dans la famille roiale. le roi réduisit l'éclat de ce commerce à un fond d'estime & d'amitié, qui ne s'altéra jamais. lorsque madame fit depuis travailler racine & corneille à la tragédie de bérénice, elle avait en vuë non seulement la rupture du roi avec la connêtable colonne, mais le frein qu'elle-même avait mis à son propre penchant, de peur qu'il ne [p. 25] devînt dangereux. louis XIV est assez désigné dans ces deux vers de la bérénice de racine:

Qu'en quelque obscurité, que le ciel l'eût fait naître,
Le monde en le voiant eût reconnu son maître.

Ces amusemens firent place à la passion plus sérieuse & plus suivie, qu'il eut pour mademoiselle de la valiére, fille d'honneur de madame. il goûta avec elle le bonheur rare d'être aimé uniquement pour lui-même. elle fut deux ans l'objet caché de tous les amusemens galans, & de toutes les fêtes que le roi donnait. un jeune valet de chambre du roi, nommé belloc, composa plusieurs récits qu'on mélait à des danses, tantôt chez la reine, tantôt chez madame; & ces récits exprimaient avec mistére le secret de leurs cœurs, qui cessa bientôt d'être un secret.

Tous les divertissemens publics, que le roi donnait, étaient autant d'hommages à sa maîtresse. on fit en 1662 un carrousel, non pas dans la place roiale (comme le dit l'histoire de la hode ou la motte sous le nom de la martiniére: cette place n'y est pas propre;) mais vis-à-vis [p. 26] les tuileries, dans une vaste enceinte, qui en a retenu le nom de la place du carrousel. il y eut cinq quadrilles. le roi était à la tête des romains; son frére, des persans; le prince de condé, des turcs; le duc d'enguien son fils, des indiens; le duc de guise, des américains. ce duc de guise était petit-fils du balafré. il s'était rendu célébre dans le monde, par l'audace malheureuse avec laquelle il avait entrepris de se rendre maître de naples. sa prison, ses duels, ses amours romanesques, ses profusions, ses aventures, le rendaient singulier en tout. il semblait être d'un autre siécle. on disait de lui, en le voiant courir avec le grand condé: voilà les héros de l'histoire & de la fable.

La reine mére, la reine régnante, la reine d'angleterre veuve de charles II, oubliant alors ses malheurs, étaient sous un dais à ce spectacle. le comte de sault, fils du duc de lesdiguiéres, remporta le prix, & le reçut des mains de la reine mére. ces fêtes ranimérent plus que jamais le goût des devises & des emblémes, que les tournois avaient mis autrefois à la mode, & qui avaient subsisté après eux.

Un antiquaire, nommé d'ouvrier, imagina alors pour louis XIV, l'embléme d'un [p. 27] soleil dardant ses rayons sur un globe avec ces mots, nec pluribus impar. l'idée était un peu imitée d'une devise espagnole, faite pour philippe second, & plus convenable à ce roi qui possédait la plus belle partie du nouveau monde & tant d'états dans l'ancien, qu'à un jeune roi de france qui ne donnait encor que des espérances. cette devise eut un succès prodigieux. les armoiries du roi, les meubles de la couronne, les tapisseries, les sculptures, en furent ornées. le roi ne la porta jamais dans ses carrousels. on a reproché injustement à louis XIV le faste de cette devise, comme s'il l'avait choisie lui-même; & elle a été peut-être plus justement critiquée pour le fond. le corps ne représente pas ce que la légende signifie; & cette légende n'a pas un sens assez clair & assez déterminé. ce qu'on peut expliquer de plusieurs maniéres, ne mérite d'être expliqué d'aucune. les devises, ce reste de l'ancienne chevalerie, peuvent convenir à des fêtes, & ont de l'agrément, quand les allusions sont justes, nouvelles & piquantes. il vaut mieux n'en point avoir, que d'en souffrir de mauvaises & de basses, comme celle de louis douze; c'était un porc-épic avec ces paroles: qui s'y frotte, s'y pique. les devises sont par rapport aux inscriptions, [p. 28] ce que sont des mascarades en comparaison des cérémonies augustes.

La fête de versailles en 1664 surpassa celle du carrousel, par sa singularité, par sa magnificence, & par les plaisirs de l'esprit, qui se mélant à la splendeur de ces divertissemens, y ajoûtaient un goût & des graces dont aucune fête n'avait encor été embellie. versailles commençait à être un séjour délicieux, sans approcher de la grandeur dont il fut depuis.

Le cinq mai, le roi y vint avec une cour composée de six-cent personnes, qui furent défraiées avec leur suite, aussi bien que tous ceux qui servirent aux apprêts de ces enchantemens. il ne manqua jamais à ces fêtes, que des monumens construits exprès pour les donner, tels qu'en élevérent les grecs & les romains. mais la promtitude, avec laquelle on construisit des théatres, des amphithéatres, des portiques, ornés avec autant de magnificence que de goût, était une merveille qui ajoûtait à l'illusion, & qui diversifiée depuis en mille maniéres, augmentait encor le charme de ces spectacles.

Il y eut d'abord une espéce de carrousel. ceux qui devaient courir, parurent le premier jour comme dans une revuë; ils étaient précédés de hérauts-d'armes, [p. 29] de pages, d'écuiers, qui portaient leurs devises & leurs boucliers; & sur ces boucliers étaient écrits en lettres d'or des vers composés par périgni & par benserade. ce dernier surtout avait un talent singulier pour ces piéces galantes, dans lesquelles il faisait toûjours des allusions délicates & piquantes, aux caractéres des personnes, aux personnages de l'antiquité ou de la fable qu'on représentait, & aux passions qui animaient la cour. le roi représentait roger: tous les diamans de la couronne brillaient sur son habit & sur le cheval qu'il montait. les reines & trois-cent dames, sous des arcs de triomphe, voiaient cette entrée.

Le roi, parmi tous les regards attachés sur lui, ne distinguait que ceux de mademoiselle de la valiére. la fête était pour elle seule; elle en jouissait, confonduë dans la foule.

La cavalcade était suivie d'un char doré de dix-huit pieds de haut, de quinze de large, de vingt-quatre de long, représentant le char du soleil. les quatre âges d'or, d'argent, d'airain & de fèr, les signes célestes, les saisons, les heures, suivaient à pied ce char. tout était caractérisé. des bergers portaient les piéces de la barriére, qu'on ajustait au son des trompettes, ausquelles succédaient par intervalles [p. 30] les musettes & les violons. quelques personnages qui suivaient le char d'apollon, vinrent d'abord récitèr aux reines, des vers convenables au lieu, au tems & aux personnes. les courses finies, & la nuit venuë, quatre-mille gros flambeaux éclairérent l'espace, où se donnaient les fêtes. des tables y furent servies par deux-cent personnages, qui représentaient les saisons, les faunes, les sylvains, les dryades, avec des pasteurs, des vendangeurs, des moissonneurs. pan & diane avançaient sur une montagne mouvante, & en descendirent pour faire poser sur les tables ce que les campagnes & les forêts produisent de plus délicieux. derriére les tables en demi cercle, s'éleva tout d'un coup un théatre chargé de concertans. les arcades, qui entouraient la table & le théatre, étaient ornées de cinq-cent girandoles vertes & argent, qui portaient des bougies; & une balustrade dorée fermait cette vaste enceinte.

Ces fêtes, si supérieures à celles qu'on invente dans les romans, durérent sept jours. le roi remporta quatre fois le prix des jeux, & laissa disputèr ensuite aux autres chevaliers, les prix qu'il avait gagnés, & qu'il leur abandonnait.

La comédie de la princesse d'élide, [p. 31] quoiqu'elle ne soit pas une des meilleures de moliére, fut un des plus agréables ornemens de ces jeux, par une infinité d'allégories fines sur les mœurs du tems, & par des à-propos qui font l'agrément de ces fêtes, mais qui sont perdus pour la postérité. on était encor très entêté à la cour de l'astrologie judiciaire. plusieurs princes pensaient par une superstition orgueilleuse, que la nature les distinguait jusqu'à écrire leur destinée dans les astres. le duc de savoie victor amédée, pére de la duchesse de bourgogne, eut un astrologue auprès de lui, même après son abdication. moliére osa attaquer cette illusion dans son ouvrage.

On y voit aussi un fou de cour. ces misérables étaient encor fort à la mode. c'était un reste de barbarie, qui a duré plus long-tems en allemagne qu'ailleurs. le besoin des amusemens, l'impuissance de s'en procurer d'agréables & d'honnêtes dans les tems d'ignorance & de mauvais goût, avaient fait imaginer ce triste plaisir, qui dégrade l'esprit humain. le fou, qui était alors auprès de louis XIV, avait appartenu au prince de condé. il s'appelait l'angeli. le comte de grammont disait, que de tous les fous qui avaient suivi monsieur le prince, il n'y avait que l'angeli qui eût fait fortune. [p. 32] ce bouffon ne manquait pas d'esprit. c'est lui qui dit, qu'il n'allait pas au sermon, parce qu'il n'aimait pas le brailler, & qu'il n'entendait pas le raisonner.

La farce du mariage forcé fut aussi jouée à cette fête. mais ce qu'il y eut de véritablement admirable, ce fut la premiére représentation des trois premiers actes du tartuffe. le roi voulut voir ce chef-d'œuvre, avant même qu'il fût achevé. il le protégea depuis contre les faux dévots, qui voulurent intéresser la terre & le ciel pour le supprimer; & il subsistera, comme on l'a déja dit ailleurs, tant qu'il y aura en france du goût & des hypocrites.

La pluspart de ces solennités brillantes ne sont souvent que pour les yeux & les oreilles. ce qui n'est que pompe & magnificence passe en un jour; mais quand des chef-d'œuvres de l'art, comme le tartuffe, font l'ornement de ces fêtes, elles laissent après elles une éternelle mémoire.

On se souvient encor de plusieurs traits de ces allégories de benserade, qui ornaient les ballets de ce tems-là. je ne citerai que ces vers pour le roi représentant le soleil:

Je doute qu'on le prenne avec vous sur le ton
[p. 33] De daphné ni de phaëton.
Lui trop ambitieux, elle trop inhumaine:
Il n'est point là de piége, où vous puissiez donner;
Le moien de s'imaginer,
Qu'une femme vous fuie, & qu'un homme vous méne?

La principale gloire de ces amusemens, qui perfectionnaient en france le goût, la politesse & les talens, venait de ce qu'ils ne dérobaient rien aux travaux assidus du monarque. sans ces travaux, il n'aurait sû que tenir une cour: il n'aurait pas sû régner; & si les plaisirs magnifiques de cette cour avaient insulté à la misére du peuple, ils n'eussent été qu'odieux. mais le méme homme qui avait donné ces fêtes, avait donné du pain au peuple dans la disette de 1662; il avait fait venir des grains, que les riches achetérent à vil prix, & dont il fit des dons aux pauvres familles à la porte du louvre: il avait remis au peuple trois-millions de tailles: nulle partie de l'administration intérieure n'était négligée; son gouvernement était respecté au dehors. le roi d'espagne obligé de lui céder la préséance, le pape forcé de lui faire satisfaction, dunkerque ajoûté à la france par un marché glorieux à l'acquéreur & honteux [p. 34] pour le vendeur; enfin toutes ses démarches depuis qu'il tenait les rênes, avaient été ou nobles ou utiles: il était beau après cela de donner des fêtes.

Le légat à latere, chigi, neveu du pape aléxandre VII, venant au milieu de toutes les réjouissances de versailles faire satisfaction au roi de l'attentat des gardes du pape, étala à la cour un spectacle nouveau. ces grandes cérémonies sont des fêtes pour le public. les honneurs qu'on lui fit, rendaient la satisfaction plus éclatante. il reçut sous un dais les respects des cours supérieures, du corps de ville, du clergé. il entra dans paris au bruit du canon, aiant le grand condé à sa droite & le fils de ce prince à sa gauche, & vint dans cet appareil s'humilier, lui, rome & le pape, devant un roi qui n'avait pas encor tiré l'épée. il dîna avec le roi après l'audiance; & on ne fut occupé que de le traitèr avec magnificence, & de lui procurer des plaisirs. on traita depuis le doge de génes avec moins d'honneurs, mais avec ce même empressement de plaire, que le roi concilia toûjours avec ses démarches altiéres.

Tout cela donnait à la cour de louis XIV, un air de grandeur qui éclipsait toutes les autres cours de l'europe. il voulait que cet éclat, attaché à sa personne, [p. 35] rejaillît sur tout ce qui l'environnait; que tous les grands fussent honorés, & qu'aucun ne fût puissant, à commencer par son frére & par monsieur le prince. c'est dans cette vuë, qu'il jugea en faveur des pairs leur ancienne querelle avec les présidens du parlement. ceux-ci prétendaient devoir opinèr avant les pairs, & s'étaient mis en possession de ce droit. il régla dans un conseil extraordinaire, que les pairs opineraient aux lits de justice, en présence du roi, avant les présidens, comme s'ils ne devaient cette prérogative qu'à sa présence; & il laissa subsister l'ancien usage dans les assemblées qui ne sont pas des lits de justice.

Pour distinguer ses principaux courtisans, il avait inventé des casaques bleuës, brodées d'or & d'argent. la permission de les portèr était une grande grace pour des hommes que la vanité méne. on les demandait presque comme le colier de l'ordre. on peut remarquer, puisqu'il est ici question de petits détails, qu'on portait alors des casaques par dessus un pourpoint orné de rubans; & sur cette casaque passait un baudrier, auquel pendait l'épée. on avait une espéce de rabat à dentelles, & un chapeau orné de deux rangs de plumes. cette mode, qui dura jusqu'à l'année 1684, devint [p. 36] celle de toute l'europe, excepté de l'espagne & de la pologne. on se piquait déja d'imiter presque partout la cour de louis XIV.

Il établit dans sa maison un ordre qui dure encor; régla les rangs & les fonctions; créa des charges nouvelles auprès de sa personne, comme celle de grand-maître de sa garderobe. il rétablit les tables instituées par françois premier, & les augmenta. il y en eut douze pour les officiers commençaux, servies avec autant de propreté & de profusion que celles de beaucoup de souverains: il voulait que les étrangers y fussent tous invités: cette attention dura pendant tout son régne. il en eut une autre plus recherchée & plus polie encore. lorsqu'il eut fait bâtir les pavillons de marli en 1679, toutes les dames trouvaient dans leur appartement une toilette complette; rien de ce qui appartient à un luxe commode n'était oublié: quiconque était du voiage, pouvait donner des repas dans son appartement: on y était servi avec la même délicatesse que le maître. ces petites choses n'acquiérent du prix, que quand elles sont soûtenuës par les grandes. dans tout ce qu'il faisait, on voiait de la splendeur & de la générosité. il faisait présent de deux-cent-mille francs [p. 37] aux filles de ses ministres à leur mariage.

Ce qui lui donna dans l'europe le plus d'éclat, ce fut une libéralité qui n'avait point d'éxemple. l'idée lui en vint d'un discours du duc de saint-aignan, qui lui conta que le cardinal de richelieu avait envoié des présens à quelques savans étrangers, qui avaient fait son éloge. le roi n'attendit pas qu'il fût loué; mais sûr de mériter de l'être, il recommanda à ses ministres, lionne & colbert, de choisir un nombre de français & d'étrangers distingués dans la littérature, ausquels il donnerait des marques de sa générosité. lionne aiant écrit dans les païs étrangers, & s'étant fait instruire autant qu'on le peut dans cette matiére si délicate, où il s'agit de donner des préférences aux contemporains, on fit d'abord une liste de soixante personnes: les uns eurent des présens, les autres des pensions, selon leur rang, leurs besoins, & leur mérite. le bibliothécaire du vatican, allati, le comte graziani secretaire d'état du duc de modéne, le célébre viviani mathématicien du grand-duc de florence, vossius l'historiographe des provinces-unies, l'illustre mathématicien huygens, un résident hollandais en suéde; enfin jusqu'à des professeurs d'altorf & de helmstadt, villes [p. 38] presque inconnuës des français, furent étonnés de recevoir des lettres de monsieur colbert, par lesquelles il leur mandait, que si le roi n'était pas leur souverain, il les priait d'agréer qu'il fût leur bienfaiteur. les expressions de ces lettres étaient mesurées sur la dignité des personnes; & toutes étaient accompagnées, ou de gratifications considérables, ou de pensions.

Parmi les français, on sut distinguer racine, quinaut, fléchier depuis évêque de nîmes, encor fort jeunes; ils eurent des présens. il est vrai que chapelain & cotin eurent des pensions; mais c'était principalement chapelain que le ministre colbert avait consulté. ces deux hommes, d'ailleurs si décriés pour la poësie, n'étaient pas sans mérite. chapelain avait une littérature immense; & ce qui peut surprendre, c'est qu'il avait du goût, & qu'il était un des critiques des plus éclairés. il y a une distance immense de tout cela au génie. la science & l'esprit conduisent un artiste, mais ne le forment en aucun genre. personne en france n'eut plus de réputation de son tems, que ronsard & chapelain. c'est qu'on était barbare dans le tems de ronsard, & qu'à peine on sortait de la barbarie dans celui de chapelain. costar, le compagnon d'étude [p. 39] de balsac & de voiture, appelle chapelain le premier des poëtes héroïques.

Boileau n'eut point de part à ces libéralités; il n'avait encor fait que des satires; & l'on sait que ces satires attaquaient les mêmes savans que le ministre avait consultés. le roi le distingua quelques années après, sans consulter personne.

Les présens, faits dans les païs étrangers, furent si considérables, que viviani fit bâtir à florence une maison, des libéralités de louis XIV. il mit en lettres d'or sur le frontispice, aedes à deo datae: allusion au surnom de dieu-donné, dont la voix publique avait nommé ce prince à sa naissance.

On se figure aisément l'effet qu'eut dans l'europe cette magnificence extraordinaire; & si on considére tout ce que le roi fit bientôt après de mémorable, les esprits les plus sévéres & les plus difficiles doivent souffrir les éloges immodérés, qu'on lui prodigua. les français ne furent pas les seuls qui le louérent. on prononça douze panégyriques de louis XIV en diverses villes d'italie; & le marquis zampieri les lui envoia reliés avec des filigrames d'or.

Il continua toûjours à répandre ses [p. 40] bienfaits sur les lettres & sur les arts. des gratifications particuliéres d'environ quatre-mille louis d'or à racine, la fortune de despréaux, celle de quinaut, sur-tout celle de lulli & de tous les artistes qui lui consacrérent leurs travaux, en sont des preuves. il donna même mille louis à benserade, pour faire graver les tailles douces de ses métamorphoses d'ovide en rondeaux: libéralité mal appliquée, qui prouve seulement la générosité du souverain. il récompensait dans benserade, le petit mérite qu'il avait eû dans ses ballets.

On ne voit pas après cela, sur quel fondement quelques écrivains ont reproché l'avarice à ce monarque. un prince, qui a des domaines absolument séparés des revenus de l'état, peut être avare comme un particulier; mais un roi de france, qui n'est réellement que le dispensateur de l'argent de ses sujets, ne peut guères être atteint de ce vice. l'attention & la volonté de récompenser peuvent lui manquer; mais c'est ce qu'on ne peut reprochèr à louis XIV.

Dans le tems même qu'il commençait à encourager les talens par tant de bienfaits, l'usage que le comte de bussi fit des siens, fut rigoureusement puni. on le mit à la bastille en 1665. les amours des gaules [p. 41] furent le prétexte de sa prison. la véritable cause était cette chanson, où le roi était trop compromis, & dont on renouvela alors le souvenir, pour perdre bussi à qui on l'imputait.

Que déodatus est heureux,
De baiser ce bec amoureux,
Qui d'une oreille à l'autre va!

Ses ouvrages n'étaient pas assez bons, pour compenser le mal qu'ils lui firent. il parlait purement sa langue: il avait du mérite, mais plus d'amour-propre encore; & il ne se servit guères de ce mérite, que pour se faire des ennemis. louis XIV aurait agi généreusement, s'il lui avait pardonné: il vengea son injure personelle, en paraissant cédèr au cri public. cependant le comte de bussi fut relâché au bout de dix-huit mois; mais il fut dans la disgrace tout le reste de sa vie, protestant envain à louis XIV une tendresse, que ni le roi, ni personne ne croiait sincére.