ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 338] CHAPITRE DIXSEPTIÉME.

Guerre de 1701: conduite du prince eugéne, du maréchal de villeroi, du duc de vendôme, du duc de marleborough, du maréchal de villars, jusqu'en 1703.

Le premier général, qui balança la supériorité de la france, fut un français; car on doit appeller de ce nom le prince eugéne, quoiqu'il fût petit-fils de charles-émanuel duc de savoie. son pére, le comte de soissons, établi en france, lieutenant-général des armées & gouverneur [p. 339] de champagne, avait épousé olimpe mancini, l'une des niéces du cardinal mazarin. de ce mariage, d'ailleurs malheureux, [M] naquit à paris ce prince si dangereux depuis à louis XIV, & si peu connu de lui dans sa jeunesse. on l'appellait d'abord en france le chevalier de carignan. il prit ensuite le petit collet. on l'appellait l'abbé de savoie. on prétend qu'il demanda un régiment au roi, & qu'il fut refusée parce qu'il était trop lié avec les princes de conti alors en disgrace. ne pouvant réussir auprès de louis XIV, il alla servir l'empereur contre les turcs en hongrie en 1684, avec les princes de conti, qui y avaient déja fait une campagne glorieuse. le roi fit ordonnèr aux princes de conti, & à tous ceux qui faisaient avec eux le voiage, de revenir. l'abbé de savoie fut le seul qui n'obéit point. il continua sa route, déclarant qu'il renonçait à la france. le roi, quand il l'apprit, dit à ses courtisans: ne trouvez-vous pas que j'ai fait là une grande perte? & les courtisans assurérent, que l'abbé de savoie serait toûjours un esprit dérangé & un homme incapable de tout. on en jugeait par quelques emportemens de jeunesse, sur lesquels il ne faut jamais juger les hommes. ce [p. 340] prince, trop méprisé à la cour de france, était né avec les qualités qui font un héros dans la guerre & un grand homme dans la paix; un esprit plein de justesse & de hauteur, aiant le courage nécessaire, & dans les armées & dans le cabinet. il a fait des fautes, comme tous les généraux; mais elles ont été cachées sous le nombre de ses grandes actions. il est parvenu à humilier la grandeur de louis XIV, & à gouverner l'empire: & dans le cours de ses victoires & de son ministére, il a méprisé également le faste & les richesses. il a même cultivé les lettres & les à [sic] protégées autant qu'on le pouvait à la cour de vienne. âgé alors de trente-sept ans, il avait l'expérience de ses victoires remportées sur les turcs, & des fautes commises par les impériaux dans les derniéres guerres, où il avait servi contre la france. il descendit en italie par le trentin sur les terres de venise avec trente-mille hommes, & la liberté entiére de s'en servir comme il le voudrait. la cour défendit d'abord au maréchal de catinat de s'opposèr au passage du prince eugéne; soit pour ne point commettre le premièr acte d'hostilité, ce qui est une mauvaise politique quand on a les armes à la main; soit pour ménager les vénitiens, qui étaient [p. 341] pourtant moins dangereux que l'armée allemande. cette faute de la cour en fit commettre d'autres à catinat. rarement réussit-on, quand on suit un plan qui n'est pas le sien. on sait d'ailleurs, combien il est difficile dans ce païs, tout coupé de riviéres & de ruisseaux, d'empéchèr un ennemi habile de les passer. le prince eugéne joignait à une grande profondeur de desseins, une vicacité promte d'éxécution. la nature du terrain aux bords de l'adige faisait encor, que l'armée ennemie était plus ramassée, & la française plus étenduë. catinat voulait allèr à l'ennemi; mais quelques lieutenans-généraux firent des difficultés, & formérent des cabales contre lui. il eut la faiblesse de ne se pas faire obéir. la modération de son esprit lui fit faire cette grande faute. eugéne força d'abord le poste de carpi, auprès du canal blanc, défendu par saint-fremont, qui ne suivit pas en tout les ordres du général, & qui se fit battre. après ce succès, l'armée allemande fut maîtresse du païs entre l'adige & l'adda; elle pénétra dans le bressan, & catinat recula jusques derriére l'oglio. beaucoup de bons officiers approuvaient cette retraite, qui leur paraissait sage; & il faut encor ajoûter, que le défaut des munitions promises par le ministre, la rendait nécessaire. [p. 342] les courtisans, & surtout ceux qui espéraient de commandèr à la place de catinat, firent regarder sa conduite comme l'opprobre du nom français. le maréchal de villeroi persuada, qu'il réparerait l'honneur de la nation. la confiance avec laquelle il parla, & le goût que le roi avait pour lui, obtinrent à ce général le commandement en italie. le maréchal de catinat, malgré les victoires de stafarde & de la marsaille, fut obligé de servir sous lui.

Le maréchal duc de villeroi, fils du gouverneur du roi, élevé avec lui, avait eû toûjours sa faveur: il avait été de toutes ses campagnes & de tous ses plaisirs: c'était un homme d'une figure agréable & imposante, très brave, très honnête homme, bon ami, vrai dans la société, magnifique en tout. mais ses ennemis disaient, qu'il était plus occupé, étant général d'armée, de l'honneur & du plaisir de commander, que des desseins d'un grand capitaine. ils lui reprochaient un attachement à ses opinions, qui ne déférait aux avis de personne.

Il vint en italie donner des ordres au maréchal de catinat, & des dégoûts au duc de savoie. il faisait sentir, qu'il pensait en effet qu'un favori de louis XIV, à la tête d'une puissante armée, était fort [p. 343] au dessus d'un prince: il ne l'appellait que mons de savoie: il le traitait comme un général à la solde de france, & non comme un souverain, maître des barriéres que la nature a mises entre la france & l'italie. l'amitié de ce souverain ne fut pas aussi ménagée, qu'elle était nécessaire. la cour pensa, que la crainte serait le seul nœud qui le retiendrait; & qu'une armée française, dont environ six à sept-mille soldats piémontais étaient sans cesse environnés, répondrait de sa fidélité. le maréchal de villeroi agit avec lui comme son égal dans le commerce ordinaire, & comme son supérieur dans le commandement. le duc de savoie avait le vain titre de généralissime; mais le maréchal de villeroi l'était. il ordonna d'abord, que l'on attaquât le prince eugéne au poste de chiari près de l'oglio. les officiers généraux jugeaient, qu'il était contre toutes les régles de la guerre d'attaquer ce poste, pour des raisons décisives; c'est qu'il n'était d'aucune conséquence, & que les retranchemens en étaient inabordables, qu'on ne gagnait rien en le prenant, & que, si on le manquait, on perdait la réputation de la campagne. villeroi dit au duc de savoie qu'il fallait marcher, & envoia un aide de camp ordonner de sa part au maréchal [p. 344] de catinat d'attaquer. catinat se fit répéter l'ordre trois fois, & se tournant vers les officiers qu'il commandait: allons donc, dit-il, messieurs, il faut obéir. [M] on marcha aux retranchemens. le duc de savoie, à la tête de ses troupes, combattit comme un homme qui aurait été content de la france. catinat chercha à se faire tuer. il fut blessé; mais tout blessé qu'il était, voiant les troupes du roi rebutées, & le maréchal de villeroi ne donnant point d'ordre, il fit la retraite; après quoi il quitta l'armée, & vint à versailles rendre compte de sa conduite au roi, sans se plaindre de personne.

Le prince eugéne conserva toûjours sa supériorité sur le maréchal de villeroi. enfin au cœur de l'hiver 1702, un jour que ce maréchal dormait avec sécurité dans crémone, ville assez forte & munie d'une très grande garnison, [M] il est réveillé au bruit des décharges de mousqueterie. il se léve en hâte, monte à cheval; la premiére chose qu'il rencontre, c'est un escadron ennemi. le maréchal aussitôt est fait prisonnier & conduit hors de la ville, sans savoir ce qui s'y passait, & sans pouvoir imaginer la cause d'un événement si étrange. le prince eugéne était déja dans crémone. un prêtre, nommé bozzoli, prévôt de sainte-marie la [p. 345] neuve, avait introduit les troupes allemandes par un égoût. quatre-cent soldats, entrés par cet égoût dans la maison du prêtre, avaient sur le champ égorgé la garde des deux portes; les deux portes ouvertes, le prince eugéne entre avec quatre-mille hommes. tout cela s'était fait, avant que le gouverneur, qui était espagnol, s'en fût douté, & avant que le maréchal de villeroi fût éveillé. le secret, l'ordre, la diligence, toutes les précautions possibles avaient préparé l'entreprise. le gouverneur espagnol se montre d'abord dans les ruës avec quelques soldats; il est tué d'un coup de fusil: tous les officiers généraux sont ou tués ou pris, à la réserve du comte de revel lieutenant-général & du marquis de prâlin. le hazard confondit la prudence du prince eugéne.

Le chevalier d'entragues devait faire ce jour là dans la ville une revuë du régiment des vaisseaux, dont il était colonel; & déja les soldats s'assemblaient à quatre heures du matin à une extrémité de la ville, précisément dans le tems que le prince eugéne entrait par l'autre. d'entragues commence à courir par les ruës avec ses soldats. il résiste aux allemans qu'il rencontre. il donne le tems au reste de la garnison d'accourir. les officiers, [p. 346] les soldats pêle-mêle, les uns mal armés, les autres presque nuds, sans commandant, sans ordre, remplissent les ruës, les places publiques. on combat en confusion; on se retranche de ruë en ruë, de place en place. deux régimens irlandais, qui faisaient partie de la garnison, arrêtent les efforts des impériaux. jamais ville n'avait été surprise avec plus de sagesse, ni défenduë avec tant de valeur. la garnison était d'environ cinq-mille hommes. le prince eugéne n'en avait pas encor introduit plus de quatre-mille. un gros détachement de son armée devait arriver par le pont du pô: les mesures étaient bien prises. un autre hazard les dérangea toutes. ce pont du pô, mal gardé par environ cent soldats français, devait d'abord être saisi par les cuirassiers allemans, qui dans l'instant que le prince eugéne entra dans la ville, furent commandés pour aller s'en emparer: il fallait pour cet effet, qu'étant entrés par la porte du midi voisine de l'égoût, ils sortissent sur le champ de crémone du côté du nord par la porte du pô, & qu'ils courussent au pont. ils y allaient; le guide qui les conduisait, est tué d'un coup de fusil tiré d'une fenêtre: les cuirassiers prennent une ruë pour une autre: ils allongent leur chemin. dans ce petit intervalle [p. 347] de tems, les irlandais se jettent à la porte du pô; ils combattent & repoussent les cuirassiers: le marquis de prâlin profite du moment; il fait couper le pont: alors le secours, que l'ennemi attendait, ne put arriver, & la ville est sauvée.

Le prince eugéne, après avoir combattu tout le jour, toûjours maître de la porte par laquelle il était entré, se retire enfin, emmenant le maréchal de villeroi & plusieurs officiers généraux prisonniers, mais aiant manqué crémone, que son activité & sa prudence, jointes à la négligence du gouverneur, lui avaient donnée, & que le hazard & la valeur des français & des irlandais lui ôtérent.

Le maréchal de villeroi, extrémement malheureux en cette occasion, fut condanné à versailles par les courtisans, avec toute la rigueur & l'amertume qu'inspiraient sa faveur & son caractére, dont l'élévation approchait de la vanité [errata: dont l'élévation leur paraissait approcher de la vanité]. le roi, qui le plaignait sans le condanner, irrité qu'on blâmât si hautement son choix, s'échappa à dire: on se déchaîne contre lui, parce qu'il est mon favori: terme, dont il ne se servit pour personne, que cette seule fois en sa vie. le duc de vendôme fut aussitôt nommé pour aller commandèr en italie.

[p. 348] Le duc de vendôme, petit-fils de henri quatre, était intrépide comme lui, doux, bienfaisant, sans faste, ne connaissant ni la haine, ni l'envie, ni la vengeance. il n'était fièr qu'avec des princes: il se rendait l'égal de tout le reste. c'était le seul général, sous lequel le devoir du service, & cet instinct de fureur purement animal & mécanique qui obéit à la voix des officiers, ne menassent point les soldats au combat: ils combattaient pour le duc de vendôme; ils auraient donné leur vie, pour le tirer d'un mauvais pas, où la précipitation de son génie l'engageait quelquefois. il ne passait pas pour méditer ses desseins, avec la même profondeur que le prince eugéne, & pour entendre comme lui l'art de faire subsister les armées. il négligeait trop les détails; il laissait périr la discipline militaire; la table & le sommeil lui dérobaient trop de tems, aussi bien qu'à son frére. cette mollesse le mit plus d'une fois en danger d'être enlevé; mais un jour d'action, il réparait tout par une présence d'esprit & par des lumiéres que le péril rendait plus vives; & ces jours d'action il les cherchait toûjours, moins fait, à ce qu'on disait, pour une guerre défensive, & aussi propre à l'offensive que le prince eugéne.

[p. 349] Ce désordre & cette négligence qu'il portait dans les armées, il l'avait à un excès surprenant dans sa maison, & même sur sa personne: à force de haïr le faste, il en vint à une malpropreté cinique, dont il n'y a point d'éxemple; & son désintéressement, la plus noble des vertus, devint en lui un défaut, qui lui fit perdre par son dérangement, beaucoup plus qu'il n'eût dépensé en bienfaits. on l'a vu manquer souvent du nécessaire. son frére le grand prieur, qui commanda sous lui en italie, avait tous ces mêmes défauts, qu'il poussait encor plus loin, & qu'il ne rachetait que par la même valeur. il était étonnant de voir deux généraux ne sortir souvent de leur lit qu'à quatre heures après midi, & deux princes, petits-fils de henri quatre, plongés dans une négligence de leurs personnes, dont les plus vils des hommes auraient eû honte.

Ce qui est plus surprenant encore, c'est ce mélange d'activité & d'indolence, avec lequel vendôme fit contre eugéne une guerre vive d'artifice, de surprises, de marches, de passages de riviéres, de petits combats souvent aussi inutiles que meurtriers, de batailles sanglantes, où les deux partis s'attribuaient la victoire: telle fut celle de luzara, pour laquelle [p. 350] [M] les te deum furent chantés à vienne & à paris. vendôme était vainqueur, toutes les fois qu'il n'avait pas à faire au prince eugéne en personne; mais dès qu'il le retrouvait en tête, la france n'avait plus aucun avantage.

[M] Au milieu de ces combats, & des siéges de tant de châteaux & de petites villes, des nouvelles secrettes arrivent à versailles, que le duc de savoie, petit-fils d'une sœur de louis XIII, beau-pére du duc de bourgogne, beau-pére de philippe V, va quitter les bourbons, & marchande l'appui de l'empereur. on s'indigne & on s'étonne qu'il abandonne à la fois ses deux gendres, & même, à ce qu'on croit, ses véritables intérêts. mais l'empereur lui promettait tout ce que ses gendres lui avaient refusé, le montferat mantouan, aléxandrie, valence, les païs entre le pô & le tanaro, & plus d'argent que la france ne lui en donnait. cet argent devait être fourni par l'angleterre; car l'empereur en avait à peine pour soudoier ses armées. l'angleterre, la plus riche des alliés, contribuait plus qu'eux tous, pour la cause commune. si le duc de savoie viola les loix des nations & celles de la nature, c'est une question de morale, laquelle se mêle peu de la conduite des souverains. l'événement seul a fait [p. 351] voir à la fin, qu'il ne manqua pas, au moins dans son traité, aux loix de la politique. mais il y manqua dans un autre point bien essentiel; ce fut en laissant ses troupes à la merci des français, tandis qu'il traitait avec l'empereur. [M] le duc de vendôme les fit désarmer. elles n'étaient, à la vérité, que de cinq-mille hommes; mais ce n'était pas un petit objet pour le duc de savoie.

A peine la maison de bourbon a-t-elle perdu cet allié, qu'elle apprend, que le portugal est déclaré contre elle. pierre, roi de portugal, reconnaît l'archiduc charles pour roi d'espagne. le conseil impérial, au nom de cet archiduc, démembrait, en faveur de pierre second, une monarchie, dans laquelle il n'avait pas encor une ville: il lui cédait, par un de ces traités qui n'ont point eû d'éxécution, vigo, baionne, alcantara, badajox, une partie de l'estramadoure, tous les païs situés à l'occident de la riviére d'argent en amérique; en un mot, il partageait ce qu'il n'avait pas, pour acquérir ce qu'il pourrait en espagne.

Le roi de portugal, le prince de darmstadt ministre de l'archiduc, l'amirante de castille son partisan, implorérent même le secours du roi de maroc. non seulement ils firent des traités avec ces barbares, [p. 352] pour avoir des chevaux & du bled; mais ils demandérent des troupes. l'empereur de maroc, muley ismaël, le tyran le plus guerrier & le plus politique qui fut alors chez les nations mahométanes, ne voulut envoier ses troupes, qu'à des conditions dangereuses pour la chrétienté, & honteuses pour le roi de portugal: il demandait en ôtage un fils de ce roi, & des villes. le traité n'eut point lieu. les chrétiens se déchirérent de leurs propres mains, sans y joindre les mains des barbares. ce secours d'afrique ne valait pas, pour la maison d'aûtriche, celui d'angleterre & de hollande.

Churchil, comte & ensuite duc de marleborough, déclaré général des troupes anglaises & hollandaises dès l'an 1702, fut l'homme le plus fatal à la grandeur de la france, qu'on eût vu depuis plusieurs siécles. il n'était pas comme ces généraux, ausquels un ministre donne par écrit le projet d'une campagne, & qui, après avoir suivi à la tête d'une armée les ordres du cabinet, reviennent briguer l'honneur de servir encore. il gouvernait alors la reine d'angleterre, & par le besoin qu'on avait de lui, & par l'autorité que sa femme avait sur l'esprit de cette reine. il menait le parlement par son crédit, & par celui de godolphin [p. 353] grand trésorier, dont le fils épousa sa fille. ainsi maître de sa cour, du parlement, de la guerre & des finances, plus roi que n'avait été guillaume, aussi politique que lui, & beaucoup plus grand capitaine, il fit plus que les alliés n'osaient espérer. il avait, par dessus tous les généraux de son tems, cette tranquilité de courage au milieu du tumulte, & cette sérénité d'ame dans le peril, que les anglais appellent cool head, tête froide. c'est peut-être cette qualité, le premier don de la nature pour le commandement, qui a donné autrefois tant d'avantages aux anglais sur les français, dans les plaines de poitiers, de créci & d'azincourt.

Marleborough, guerrier infatigable pendant la campagne, devenait un négociateur aussi agissant pendant l'hiver. il allait à la haie, & dans toutes les cours d'allemagne. il persuadait les hollandais de s'épuiser, pour abaisser la france. il excitait les ressentimens de l'électeur palatin. il allait flatter la fierté de l'électeur de brandebourg, lorsque ce prince voulut être roi. il lui présentait la serviette à table, pour en tirèr un secours de sept à huit-mille soldats. le prince eugéne, de son côté, ne finissait une campagne, que pour aller faire lui-même à vienne les préparatifs de l'autre. on sait si les armées [p. 354] en sont mieux pourvuës, quand le général est le ministre. ces deux hommes, tantôt commandant ensemble, tantôt séparément, furent toûjours d'intelligence: ils conféraient souvent à la haie avec le grand pensionnaire heinsius, ministre qui gouverna la hollande conjointement avec le greffier fagel, avec autant de lumiéres que les barnevelt & les de with, & avec plus de bonheur. ils faisaient tous trois de concert mouvoir les ressorts de la moitié de l'europe, contre la maison de bourbon; & le ministére de france était alors bien faible, pour résister long-tems à ces forces réunies. le secret de leur projet de campagne, fut toûjours gardé entre eux. ils arrangeaient eux-mêmes leurs desseins, & ne les confiaient à ceux qui les devaient seconder, qu'au point de l'éxécution. chamillard au contraire, n'étant ni politique, ni guerrier, ni même homme de finance, & joüant cependant le rôle d'un premier ministre, dans l'impuissance où il était de faire des arrangemens par lui-même, les recevait de plusieurs mains subalternes. son secret était quelquefois divulgué, avant même qu'il sût précisément ce qu'on devait faire.

Dès que marleborough eut le commandement des armées confédérées en flandre, [p. 355] il fit voir, qu'il avait appris l'art de la guerre sous turenne. il avait fait autrefois ses premiéres campagnes, volontaire sous ce général. on ne l'appelait dans l'armée, que le bel anglais. mais le vicomte de turenne avait jugé, que le bel anglais serait un jour un grand homme. il commença par élever des officiers subalternes & jusqu'à lors inconnus, dont il démélait le mérite, sans s'assujettir à l'ordre du grade militaire, que nous appelons en france l'ordre du tableau. il savait que, quand les grades ne sont que la suite de l'ancienneté, l'émulation périt; & qu'un officier, pour être plus ancien, n'est pas toûjours meilleur. il forma d'abord des hommes. il gagna du terrain sur les français sans combattre. [M] le premier mois, le comte d'atlone général hollandais lui disputa le commandement; & dès le second, il fut obligé de lui déférèr en tout. le roi de france avait envoié contre lui son petit-fils le duc de bourgogne, prince sage & juste, né pour rendre les hommes heureux. le maréchal de bouflers, homme d'un courage infatigable, commandait l'armée sous ce jeune prince. mais le duc de bourgogne, après avoir voulu prendre plusieurs places, après avoir été forcé de reculer par les marches savantes de l'anglais, revint à versailles au milieu de la [p. 356] campagne. [M] bouflers resta seul témoin des succès de marleborough, qui prit venlo, ruremonde, liége, avançant toûjours, & ne perdant pas un moment la supériorité.

Marleborough, de retour à londres après cette campagne, reçut les honneurs dont on peut jouir dans une monarchie & dans une république; créé duc par la reine, &, ce qui est plus flatteur, remercié par les deux chambres du parlement, dont les députés vinrent le complimenter dans sa maison.

Il s'élevait cependant un homme, qui semblait devoir rassûrer la fortune de la france: c'était le maréchal duc de villars, alors simple lieutenant-général, & que nous avons vu depuis généralissime des armées de france, d'espagne & de sardaigne, à l'âge de quatre-vingt-deux ans: homme plein d'audace & de confiance: il avait été l'artisan de sa fortune par son opiniâtreté à faire au de-là de son devoir. il déplut quelquefois à louis XIV, &, ce qui était plus dangereux, à louvois, parce qu'il leur parlait avec la même hardiesse qu'il servait. on lui reprochait de n'avoir pas une modestie digne de sa valeur. mais enfin on s'était apperçu, qu'il avait un génie fait pour la guerre, & fait pour conduire des français. on l'avait avancé en peu [p. 357] d'années, après l'avoir laissé languir longtems.

Il n'y a guéres eû d'hommes, dont la fortune ait fait plus de jaloux, & qui ait dû moins en faire. il a été maréchal de france, duc & pair, gouverneur de provence. mais aussi il a sauvé l'état: & d'autres, qui l'ont perdu, ou qui n'ont été que courtisans, ont eû à-peu-près les mêmes récompenses. on lui a reproché jusqu'à ses richesses, acquises par des contributions dans le païs ennemi, prix légitime & médiocre de sa valeur & de sa conduite; pendant que ceux, qui ont élevé des fortunes dix fois plus considérables par des voies honteuses, les ont possédées avec l'approbation universelle. il n'a guéres commencé à jouir de sa renommée que vers l'âge de quatre-vingt ans. il fallait qu'il survécût à toute la cour, pour goûter pleinement sa gloire.

Il n'est pas inutile qu'on sache, quelle a été la raison de cette injustice dans les hommes: c'est que le maréchal de villars n'avait point d'art. il n'avait, ni celui de se faire des amis avec de la probité & de l'esprit, ni celui de se faire valoir en parlant de lui-même comme il méritait que les autres en parlassent.

Il dit un jour au roi devant toute la cour, lorsqu'il prenait congé pour aller [p. 358] commander l'armée: sire, je vais combattre les ennemis de votre majesté, & je vous laisse au milieu des miens. il dit aux courtisans du duc d'orléans, régent du roiaume, devenus riches par ce bouleversement de l'état appellé systéme: pour moi, je n'ai jamais rien gagné que sur les ennemis. ces discours, où il mettait le même courage que dans ses actions, rabaissaient trop les autres hommes, déja assez irrités par son bonheur.

Il était, en ces commencemens de la guerre, l'un des lieutenans-généraux, qui commandaient des détachemens dans l'alsace. le prince de bade, à la tête de l'armée impériale, venait de prendre landau, défenduë par mélac pendant quatre mois. ce prince faisait des progrès. il avait les avantages du nombre, du terrain & d'un commencement de campagne heureux. son armée était dans ces montagnes du brisgau, qui touchent à la forêt noire; & cette forêt immense séparait les troupes bavaroises des françaises. catinat commandait dans strasbourg. sa circonspection l'empécha d'entreprendre d'allèr attaquer le prince de bade, avec tant de désavantage. l'armée de france eût été perduë sans ressource, & l'alsace eût été ouverte par un mauvais succès. villars, qui avait résolu d'être maréchal de france ou [p. 359] de périr, hazarda ce que catinat n'osait faire. il en obtint permission de la cour. il marcha aux impériaux avec une armée inférieure vers friedlingen, & donna la bataille qui porte ce nom.

[M] La cavalerie se battait dans la plaine: l'infanterie française gravit au haut de la montagne, & attaque l'infanterie allemande retranchée dans des bois.

J'ai entendu dire plus d'une fois au maréchal de villars, que la bataille étant gagnée, comme il marchait à la tête de son infanterie, une voix cria: nous sommes coupés. à ce mot, tous ses régimens s'enfuirent. il court à eux, & leur crie: allons, mes amis, la victoire est à nous; vive le roi. les soldats répondirent [errata: répondent] vive le roi, en tremblant, & recommencent à fuïr encor. la plus grande peine qu'eut le général, ce fut de rallier les vainqueurs. si deux régimens ennemis avaient paru dans le moment de cette terreur panique, les français étaient battus: tant la fortune décide souvent du gain des batailles.

Le prince de bade, après avoir perdu trois-mille hommes, son canon, son champ de bataille, après avoir été poursuivi deux lieuës à travers les bois & les défilés, tandis que pour preuve de sa défaite, le fort de friedlingen capitulait, [p. 360] manda cependant à vienne qu'il avait remporté la victoire, & fit chantèr un te deum, plus honteux pour lui que la bataille perduë.

Les français, remis de leur terreur panique, proclamérent villars maréchal de france sur le champ de bataille; & le roi, quinze jours après, confirma ce que la voix des soldats lui avait donné.

Le maréchal de villars joind enfin l'électeur de baviére avec ses troupes victorieuses: [M] il le trouve vainqueur de son côté, gagnant du terrain, & maître de la ville impériale de ratisbone, où l'empire assemblé venait de conjurer sa perte.

Villars était plus fait pour bien servir l'état en ne suivant que son génie, que pour agir de concert avec un prince. il mena, ou plustôt il entraîna l'électeur au de-là du danube; & quand le fleuve fut passé, l'électeur se repentit, voiant que le moindre échec laisserait ses états à la merci de l'empereur. le comte de styrum, à la tête d'un corps d'environ vingt-mille hommes, allait se joindre à la grande armée du prince de bade, auprès de donavert. il faut les prévenir, dit le maréchal au prince: il faut tomber sur styrum, & marcher tout à l'heure. l'électeur temporisait: il répondait qu'il en devait conférèr avec ses généraux & [p. 361] ses ministres. c'est moi, qui suis votre ministre & votre général, lui répliquait villars. vous faut-il d'autre conseil que moi, quand il s'agit de donner bataille? le prince, occupé du danger de ses états, reculait encore; il se fâchait contre le général. eh-bien, lui dit villars, si votre altesse électorale ne veut pas saisir l'occasion avec ses bavarois, je vais combattre avec les français; & aussitôt il donne ordre pour l'attaque. le prince indigné,6 & ne voiant dans ce français qu'un téméraire, fut obligé de combattre malgré lui. c'était dans les plaines d'hochstet auprès de donavert.

[M] Après la premiére charge on vit encor un effet de ce que peut la fortune dans les combats. l'armée ennemie & la française, saisies d'une terreur panique, prirent la fuite toutes deux en même tems, & le maréchal de villars se vit presque seul, quelques minutes, sur le champ de bataille: il rallia les troupes, les remena[sic] au combat, & gagna la victoire. on tua trois-mille impériaux: on en prit [p. 362] quatre-mille: ils perdirent leur canon & leur bagage. l'électeur se rendit maître d'ausbourg. le chemin de vienne était ouvert. il fut agité dans le conseil de l'empereur, s'il sortirait de sa capitale.

La terreur de l'empereur était excusable: il était alors battu partout. [M] le duc de bourgogne, aiant sous lui les maréchaux de tallard & de vauban, venait de prendre le vieux brisac. [M] tallard venait non seulement de reprendre landau; mais il avait encor défait auprès de spire, le prince de hesse, depuis roi de suéde, qui voulait secourir la ville. si l'on en croit le marquis de feuquiéres, (cet officier & ce juge si instruit dans l'art militaire, mais si sévére dans ses jugemens) le maréchal de tallard ne gagna cette bataille, que par une faute & par une méprise. mais enfin il écrivit du champ de bataille au roi: sire, votre armée a pris plus d'étendarts & de drapeaux, qu'elle n'a perdu de simples soldats.

La fortune de la france étant en cet état du côté de l'allemagne, il était à présumer que villars la pousserait encor plus loin, avec cette impétuosité, qui déconcertait la lenteur allemande. mais ce même caractére, qui en faisait un chef redoutable, le rendait incompatible avec l'électeur de baviére. le roi voulait, qu'un [p. 363] général ne fût fièr qu'avec l'ennemi; & l'électeur de baviére fut assez malheureux, pour demandèr un autre maréchal de france.

Villars nécessaire en allemagne, où il avait gagné deux batilles, & où il pouvait accabler l'empereur, fut envoié alors dans les cévennes, faire la paix avec des païsans rebelles. on parlera de ces fanatiques dans le chapitre de la religion. louis XIV avait en ce tems des ennemis plus terribles, plus heureux & plus irréconciliables, que ces habitans des cévennes.