ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 144] CHAPITRE VINGT-HUITIÉME.

FINANCES.

Si on compare l'administration de colbert à toutes les administrations précédentes, la postérité chérira cet homme, dont le peuple insensé voulut déchirer le corps après sa mort. les français lui doivent certainement leur industrie & leur commerce, & par conséquent cette opulence, dont les sources diminuent quelquefois dans la guerre, mais qui se rouvrent toûjours avec abondance dans la paix. cependant en 1702, on avait encor l'ingratitude de rejetter sur colbert, la langueur, [p. 145] qui commençait à se faire sentir dans les nerfs de l'état. un financier de normandie fit imprimer dans ce tems-là le détail de la france en deux petits volumes, & prétendit que tout avait été en décadence depuis 1660. c'était précisément le contraire. la france n'avait jamais été si florissante, que depuis la mort du cardinal mazarin jusqu'à la guerre de 1689; & même dans cette guerre le corps de l'état, commençant à être malade, se soûtint par la vigueur que colbert avait répanduë dans tous ses membres. l'auteur du détail prétendit, que depuis 1660 les biens fonds du roiaume avaient été diminués de quinze-cent-millions. rien n'était, ni plus faux, ni moins vraisemblable. cependant ses argumens captieux persuadérent ce paradoxe ridicule, à ceux qui voulurent être persuadés. c'est ainsi qu'en angleterre, dans les tems les plus florissans, on voit cent papiers publics, qui démontrent que l'état est ruïné.

Il était plus aisé en france qu'ailleurs, de décrier le ministére des finances dans l'esprit des peuples. ce ministére est le plus odieux, parce que les impôts le sont toûjours: il régnait d'ailleurs en général dans la finance, autant de préjugés & d'ignorance, que dans la philosophie.

On s'est instruit si tard, que de nos jours [p. 146] même, on a entendu en 1718 le parlement en corps dire au duc d'orléans, que la valeur intrinséque du marc d'argent est de vingt-cinq livres; comme s'il y avait une autre valeur réelle intrinséque, que celle du poids & du titre; & le duc d'orléans, tout éclairé qu'il était, ne le fut pas assez, pour relever cette méprise du parlement.

Il est vrai, que colbert ne fit pas tout ce qu'il pouvait faire, encor moins ce qu'il voulait. les hommes n'étaient pas alors assez éclairés; & dans un grand roiaume il y a toûjours de grands abus. la taille arbitraire, la multiplicité des droits, les douanes de province à province qui rendent une partie de la france étrangére à l'autre & même ennemie, l'inégalité des mesures d'une ville à l'autre, vingt autres maladies du corps politique ne purent être guéries.

Colbert, pour fournir à la fois aux dépenses des guerres, des bâtimens & des plaisirs, fut obligé de rétablir vers l'an 1672, ce qu'il avait voulu d'abord abolir pour jamais; impôts en parti, rentes, charges nouvelles, augmentations de gages; enfin ce qui soûtient l'état quelque tems, & l'oberre pour plusieurs années.

Il fut emporté hors de ses mesures; car, par toutes les instructions qui restent de lui, on voit qu'il était persuadé, [p. 147] que la richesse d'un païs ne consiste que dans le nombre des habitans, la culture des terres, le travail industrieux & le commerce: on voit, que le roi possédant très peu de domaines particuliers, & n'étant que l'administrateur des biens de ses sujets, ne peut être véritablement riche, que par des impôts aisés à percevoir & également répartis.

Il craignait tellement de livrer l'état aux traitans, que quelque-tems après la dissolution de la chambre de justice, qu'il avait fait ériger contre eux, il fit rendre un arrêt du conseil, qui établissait la peine de mort contre ceux qui avanceraient de l'argent sur de nouveaux impôts. il voulait par cet arrêt comminatoire, qui ne fut jamais imprimé, effraier la cupidité des gens d'affaires. mais bientôt après il fut obligé de se servir d'eux, sans même révoquer l'arrêt: le roi pressait, & il falait des moiens promts.

Cette invention, apportée d'italie en france par catherine de médicis, avait tellement corrompu le gouvernement, par la facilité funeste qu'elle donne, qu'après avoir été supprimée dans les belles années de henri quatre, elle reparut dans tout le régne de louis XIII, & infecta surtout les derniers tems de louis XIV.

Six ans après la mort de colbert en [p. 148] 1689, on fut tout d'un coup précipité dans une guerre, qu'il falut soûtenir contre toute l'europe, sans avoir de fonds en réserve. le ministre le pelletier crut, qu'il suffisait de diminuer le luxe. il fut ordonné que tous les meubles d'argent massif, qu'on voiait alors en assez grand nombre chez les grands seigneurs & qui étaient une preuve de l'abondance, seraient portés à la monoie. le roi donna l'éxemple; il se priva de toutes ces tables d'argent, de ces grands guéridons, de ces consoles, de ces candélabres, de ces grands canapés d'argent massif, & de tous ces autres meubles qui étaient des chefs d'œuvre de ciselure des mains de balin homme unique en son genre, & tous éxécutés sur les desseins de le brun. ils avaient coûté dix-millions; on en retira trois. les meubles d'argent orfévri des particuliers produisirent trois autres millions. la ressource était faible.

Vers les années 1691 & 1692, les finances de l'état parurent sensiblement dérangées. ceux qui attribuaient l'affaiblissement des sources de l'abondance aux profusions de louis XIV dans ses bâtimens, dans les arts & dans les plaisirs, ne savaient pas, qu'au contraire les dépenses qui encouragent l'industrie, enrichissent un état. c'est la guerre, qui appauvrit [p. 149] nécessairement le trésor public, à moins que les dépouilles des vaincus ne le remplissent. depuis les anciens romains, je ne connais aucune nation, qui se soit enrichie par des victoires. l'italie au XVI siécle n'était riche que par le commerce. la hollande n'eût pas subsisté longtems, si elle se fût bornée à enlever la flote d'argent des espagnols, & si les grandes indes n'avaient pas été l'aliment de sa puissance. l'angleterre s'est toûjours appauvrie par la guerre, même en détruisant les flotes françaises; & le commerce seul l'a soûtenuë. les algériens, qui n'ont guères que ce qu'ils gagnent par les pirateries, sont un peuple très misérable.

Parmi les nations de l'europe, la guerre, au bout de quelques années, rend le vainqueur presqu'aussi malheureux que le vaincu. c'est un gouffre, où tous les canaux de l'abondance s'engloutissent. l'argent comptant, ce principe de tous les biens & de tous les maux, levé avec tant de peine dans les provinces, se rend dans les coffres de cent entrepreneurs, dans ceux de cent partisans qui avancent les fonds, & qui achettent par ces avances le droit de dépouiller la nation au nom du souverain. les particuliers alors, regardant le gouvernement comme leur ennemi, enfouissent [p. 150] leur argent; & le défaut de la circulation fait languir le roiaume.

Nul reméde précipité ne peut suppléèr à un arrangement fixe & stable, établi de longue main, & qui pourvoit de loin aux besoins imprévus. le contrôleur-général pontchartrain vendit des lettres de noblesse pour deux-mille écus en 1696: cinq-cent particuliers en achetérent: mais la ressource fut passagére, & la honte durable. on obligea tous les nobles, anciens & nouveaux, de faire enregistrer leurs armoiries, & de paier la permission de cacheter leurs lettres avec leurs armes. des maltôtiers traitérent de cette affaire, & avancérent l'argent. le ministére n'eut presque jamais recours qu'à ces petites ressources, dans un païs qui en eût pu fournir de plus grandes.

On n'osa imposer le dixiéme, que dans l'année 1710. mais ce dixiéme, levé à la suite de tant d'autres impôts onéreux, parut si dur, qu'on n'osa pas l'éxigèr avec rigueur. le gouvernement n'en retira pas vingt-cinq-millions annuels, à quarante francs le marc.

Colbert avait peu changé la valeur numéraire des monoies. il vaut mieux ne la point changer du tout. l'argent & l'or, ces gages d'échange, doivent être [p. 151] des mesures invariables. il n'avait poussé la valeur numéraire du marc d'argent, de vingt-six francs où il l'avait trouvée, qu'à vingt-sept; & après lui, dans les derniéres années de louis XIV on étendit cette dénomination jusqu'à quarante livres idéales; ressource fatale, par laquelle le roi était soulagé un moment pour être ruiné ensuite: car au lieu d'un marc d'argent, on ne lui en donnait presque plus que la moitié. celui qui devait vingt-sept livres en 1683, donnait un marc; & qui devait quarante livres en 1710, ne donnait qu'à-peu-près ce même marc. les diminutions qui suivirent, dérangérent le peu qui restait de commerce, autant qu'avait fait l'augmentation.

On aurait trouvé une vraie ressource dans un papier de crédit; mais ce papier doit être établi dans un tems de prospérité, pour se soûtenir dans un tems malheureux.

Le ministre chamillard commença en 1706 à paièr en billets de monoie, en billets de subsistance, d'ustencile; & comme cette monoie de papier n'était pas reçuë dans les coffres du roi, elle fut décriée presqu'aussitôt qu'elle parut. on fut réduit à continuer de faire des emprunts onéreux, à consommer d'avance [p. 152] quatre années des revenus de la couronne.

Le contrôleur-général desmarêts neveu de l'illustre colbert, aiant en 1708 succédé à chamillard, ne put guérir un mal que tout rendait incurable.

La nature conspira avec la fortune, pour accabler l'état. le cruel hivèr de 1709 força le roi de remettre aux peuples neuf-millions de tailles, dans le tems qu'il n'avait pas dequoi païer ses soldats. la disette des denrées fut si excessive, qu'il en coûta quarante-cinq-millions pour les vivres de l'armée. la dépense de cette année 1709 montait à deux-cent-vingt & un millions; & le revenu ordinaire du roi n'en produisit pas quarante-neuf. Il falut donc ruïner l'état, pour que les ennemis ne s'en rendissent pas les maîtres. le désordre s'accrut tellement & fut si peu réparé, que long-tems après la paix, au commencement de l'année 1715, le roi fut obligé de faire négocier trente-deux-millions de billets, pour en avoir huit en espéces. enfin il laissa à sa mort deux-milliars-six-cent-millions de dettes, à vingt-huit livres le marc, à quoi les espéces se trouvérent alors réduites: ce qui fait environ quatre-milliars-cinq-cent-millions de notre monoie courante en 1750.

[p. 153] Il est étonnant, mais il est vrai, que cette immense dette n'aurait point été un fardeau impossible à soûtenir, s'il y avait eû alors en france un commerce florissant, un papier de crédit établi, & des compagnies solides qui eûssent répondu de ce papier, comme en suéde, en angleterre, à venise & en hollande. car lorsqu'un état puissant ne doit qu'à lui-même, la confiance & la circulation suffisent pour païer. mais il s'en falait beaucoup, que la france eût alors assez de ressorts, pour faire mouvoir une machine si vaste & si compliquée, dont le poids l'écrasait.

Louis XIV, dans son régne, dépensa dix-huit-milliars; ce qui revient, année commune, à trois-cent-trente-millions d'aujourd'hui, en compensant, l'une par l'autre, les augmentations & les diminutions numéraires des monoies.

Sous l'administration du grand colbert, les revenus ordinaires de la couronne n'allaient qu'à cent-dix-sept-millions, à vingt-sept livres le marc d'argent. ainsi tout le surplus fut toûjours fourni en affaires extraordinaires. colbert fut obligé, par éxemple, d'en faire pour quatre-cent-millions en six années de tems, dans la guerre de 1672.

Ceux qui ont voulu comparer les revenus de louis XIV avec ceux de louis [p. 154] XV, ont trouvé, en ne s'arrétant qu'au revenu fixe & courant, que louis XIV était beaucoup plus riche en 1683, époque de la mort de colbert, avec cent-dix-sept-millions de revenu, que son successeur ne l'était en 1730, avec près de deux-cent-millions: & cela est très vrai, en ne considérant que les rentes fixes & ordinaires de la couronne. car cent-dix-sept-millions numéraires, au marc de vingt-sept livres, sont une somme plus forte que deux-cent-millions, à quarante-neuf livres; à quoi se montait le revenu du roi en 1730: & de plus, il faut compter les charges augmentées par les emprunts de la couronne. mais aussi les revenus du roi, c'est-à-dire de l'état, sont accrûs depuis; & l'intelligence des finances s'est perfectionnée au point, que dans la guerre ruineuse de 1741 il n'y a pas eû un moment de discrédit. on a pris le parti de faire des fonds d'amortissement, comme chez les anglais: il a falu adoptèr une partie de leur sistème de finance, ainsi que leur philosophie; & si, dans un état purement monarchique, on pouvait introduire ces papiers circulans, qui doublent au moins la richesse de l'angleterre, la puissance de la france acquerrait son dernier dégré de perfection.

Il y avait environ cinq-cent-millions [p. 155] numéraires d'argent monoié dans le roiaume en 1683; & il y en a environ douze-cent, de la maniére dont on compte aujourd'hui. mais le numéraire de notre tems est presque le double du numéraire du tems de colbert. il paraît donc, que la france n'est environ que d'un sixiéme plus riche en espéces circulantes, depuis la mort de ce ministre. elle l'est beaucoup davantage en matiéres d'argent & d'or, travaillées & mises en œuvre pour le service & pour le luxe. il n'y en avait pas pour quatre-cent-millions de notre monoie d'aujourd'hui en 1690; & à présent on en posséde autant qu'il y a d'espéces circulantes. rien ne fait voir plus évidemment, combien le commerce, dont colbert ouvrit les sources, s'est accrû, lorsque ses canaux fermés par les guerres ont été débouchés. l'industrie s'est perfectionnée, malgré l'émigration de tant d'artistes, que dispersa la révocation de l'édit de nantes; & cette industrie augmente encor tous les jours. la nation est capable d'aussi grandes choses, & de plus grandes encor que sous louis XIV, parce que le génie & le commerce se fortifient toûjours, quand on les encourage.

A voir l'aisance des particuliers, ce nombre prodigieux de maisons agréables [p. 156] bâties dans paris & dans les provinces, cette quantité d'équipages, ces commodités, ces recherches qu'on nomme luxe, on croirait que l'opulence est vingt fois plus grande qu'autrefois. tout cela est le fruit d'un travail ingénieux, encor plus que de la richesse. il n'en coûte guères plus aujourd'hui pour être agréablement logé, qu'il en coûtait pour l'être mal sous henri quatre. une belle glace de nos manufactures orne nos maisons à bien moins de frais, qu'on ne faisait venir les petites glaces de venise. nos belles & parantes étoffes sont moins chéres, que celles qu'on tirait de l'étranger & qui ne les valaient pas. ce n'est point en effet l'argent & l'or qui procurent une vie commode, c'est le génie. un peuple, qui n'aurait que ces métaux, serait très misérable. un peuple, qui sans ces métaux mettrait heureusement en œuvre toutes les productions de la terre, serait véritablement le peuple riche. la france a cet avantage, avec beaucoup plus d'espéces qu'il n'en faut pour la circulation.

La campagne est restée à-peu-près dans le même état où elle a toûjours été. il semble, que le plus grand nombre des hommes soit destiné à être réduit au nécessaire pour travailler. la taille proportionelle, substituée à l'arbitraire dans [p. 157] presque toutes les provinces, a seulement mis plus de justice dans les contributions, & soulagé un peu les païsans, qui ne doivent pas être riches, mais qui ne doivent pas être misérables.

Le moien ordre s'est enrichi à force d'industrie. les ministres & les courtisans ont été moins opulens, parce que l'argent aiant augmenté numériquement de près de moitié, les appointemens & les pensions sont restés les mêmes, & le prix des denrées est monté à plus du double. par-là il s'est trouvé moins d'opulence qu'autrefois ches les grands, & beaucoup plus chez les petits; & cela même a mis moins de distance entre les hommes. enfin, de quelque maniére que les finances soient administrées, la france posséde, dans l'industrie de plus de vingt-millions d'habitans, un trésor inestimable.