ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 46] CHAPITRE SECOND

Minorité de LOUIS XIV: victoires des français sous le grand condé, alors duc d'enguien.

Le cardinal de richelieu, & louis XIII venaient de mourir, l'un admiré & haï, l'autre déja oublié. ils avaient laissé aux français alors très inquiets, de l'aversion pour le nom seul du ministére, & peu de respect pour le trône. louis XIII par son testament établissait un conseil de régence. ce monarque, mal obéi pendant sa vie, se flâta de l'être mieux après sa mort; mais la premiére démarche de sa veuve anne d'aûtriche[M] , fut de faire annuller les volontés de son mari, par un arrêt du parlement de paris. ce corps, longtems [p. 47] opposé à la cour, & qui avait à peine conservé sous louis, la liberté de faire des remontrances, cassa le testament de son roi, avec la même facilité qu'il aurait jugé la cause d'un citoien. anne d'aûtriche s'adressa à cette compagnie, pour avoir la régence illimitée, parce que marie de médicis s'était servie du même tribunal après la mort de henri IV; & marie de médicis avait donné cet éxemple, parce que toute autre voie eût été longue & incertaine; que le parlement entouré de ses gardes, ne pouvait résistèr à ses volontés; & qu'un arrêt rendu au parlement & par les pairs, semblait assurèr un droit incontestable.1

L'usage qui donne la régence aux méres des rois, parut donc alors aux français une loi presque aussi fondamentale que celle qui prive les femmes de la couronne. le parlement de paris, aiant décidé deux fois cette question, c'est-à-dire, [p. 48] aiant seul déclaré par des arrêts ce droit des méres, parut en effet avoir donné la régence; il se regarda, non sans quelque vraisemblance, comme le tuteur des rois, & chaque conseiller crut être une partie de la souveraineté. par le même arrêt gaston duc d'orléans, frére du feu roi, eut le vain titre de lieutenant général du roiaume sous la régente absoluë.

Anne d'aûtriche fut obligée d'abord de continuer la guerre contre le roi d'espagne philippe IV son frére, qu'elle aimait. il est difficile de dire précisément, pourquoi l'on faisait cette guerre; on ne demandait rien à l'espagne, pas même la navarre, qui aurait dû être le patrimoine des rois de france. on se battait depuis 1635, parce que le cardinal de richelieu l'avait voulu, & il est à croire qu'il l'avait voulu pour se rendre nécessaire. il s'était lié contre l'empereur avec la suéde, & avec le duc bernard de saxe-veimar, l'un de ces généraux que les italiens nommaient condottieri, c'est-à-dire, qui vendaient des troupes. il attaquait aussi la branche aûtrichienne-espagnole dans ces dix provinces que nous appellons en général du nom de flandre; & il avait partagé avec les hollandais alors nos alliés, cette flandre qu'on ne conquit point.

Le sort de la guerre était du côté de la [p. 49] flandre; les troupes espagnoles sortirent des frontiéres du hainaut au nombre de vingt-six mille hommes, sous la conduite d'un vieux général expérimenté, nommé dom francisco de mello. ils vinrent ravager les frontiéres de champagne: ils attaquérent rocroi, & ils crurent pénétrer bien-tôt jusqu'aux portes de paris, comme ils avaient fait huit ans auparavant. la mort de louis XIII, la faiblesse d'une minorité, relevaient leurs espérances; & quand ils virent qu'on ne leur opposait qu'une armée inférieure en nombre, commandée par un jeune homme de 21 ans, leur espérance se changea en sécurité.

Ce jeune homme sans expérience, qu'ils méprisaient, était louis de bourbon alors duc d'enguien, connu depuis sous le nom du grand condé. la plûpart des grands capitaines sont devenus tels par dégrez. ce prince était né général; l'art de la guerre semblait en lui un instinct naturel: il n'y avait en europe que lui & le suédois torstenson, qui eûssent eû à vingt ans ce génie, qui peut se passer de l'expérience.

Le duc d'enguien avait reçu, avec la nouvelle de la mort de louis XIII, l'ordre de ne point hazarder de bataille. le maréchal de l'hôpital, qui lui avait été [p. 50] donné pour le conseiller & pour le conduire, secondait par sa circonspection ces ordres timides. le prince ne crut ni le maréchal ni la cour; il ne confia son dessein qu'à gassion maréchal de camp, digne d'être consulté par lui; ils forcérent le maréchal à trouver la bataille nécessaire.

[M] On remarque, que le prince aiant tout réglé le soir, veille de la bataille, s'endormit si profondément, qu'il fallut le réveiller pour la donner. on conte la même chose d'aléxandre: il est naturel qu'un jeune homme, épuisé des fatigues que demande l'arrangement d'un si grand jour, tombe ensuite dans un sommeil plein; il l'est aussi, qu'un génie fait pour la guerre, agissant sans inquiétude, laisse au corps assez de calme pour dormir. le prince gagna la bataille par lui-même, par un coup d'œil qui voiait à la fois le danger & la ressource, par son activité éxemte de trouble, qui le portait à propos à tous les endroits. ce fut lui qui avec de la cavalerie, attaqua cette infanterie espagnole jusques-là invincible, aussi forte, aussi serrée que la phalange ancienne si estimée, & qui s'ouvrait avec une agilité, que la phalange n'avait pas, pour laisser partir la décharge de dix-huit canons, qu'elle [p. 51] renfermait au milieu d'elle. le prince l'entoura, & l'attaqua trois fois. à peine victorieux, il arréta le carnage. les officiers espagnols se jettaient à ses genoux, pour trouvèr auprès de lui un azile contre la fureur du soldat vainqueur. le duc d'enguien eut autant de soin de les épargner, qu'il en avait pris pour les vaincre.

Le vieux comte de fuentes, qui commandait cette infanterie espagnole, mourut percé de coups. condé en l'apprenant, dit: qu'il voudrait être mort comme lui, s'il n'avait pas vaincu.

Le respect qu'on avait encor en europe pour les armées espagnoles fut anéanti, & l'on commença à faire cas des armées françaises, qui n'avaient point depuis cent ans gagné de bataille si célébre; car la sanglante journée de marignan, disputée plûtôt que gagnée par françois premier sur les suisses, avait été l'ouvrage des bandes noires allemandes, autant que des troupes françaises.

Les journées de pavie & de saint quentin étaient encor des époques fatales à la réputation de la france. henri IV avait eu le malheur de ne remporter des avantages mémorables que sur sa propre nation. sous louis XIII, le maréchal de guébriant avait eû de petits succès, mais [p. 52] toûjours balancés par des pertes. les grandes batailles qui ébranlent les états, & qui restent à jamais dans la mémoire des hommes, n'avaient été données en ce tems que par gustave-adolphe.

Cette journée de rocroi devint l'époque de la gloire française, & de celle de condé: il sut vaincre & profiter de la victoire. ses lettres à la cour firent résoudre le siége de thionville, que le cardinal de richelieu n'avait pas osé hazarder; & ses couriers revenus trouvérent tout préparé pour cette expédition.

[M] Le prince de condé passa à travers le païs ennemi, trompa la vigilance du général beck, & prit enfin thionville. de-là il courut mettre le siége devant cirq, & s'en rendre maître. il fit repasser le rhin aux allemans; il le passa après eux; il vint réparer les pertes & les défaites que les français avaient essuiées sur ces frontiéres après la mort du maréchal de guébriant. il trouva fribourg pris, & le général merci sous ses murs avec une armée supérieure encor à la sienne. condé avait sous lui deux maréchaux de france, dont l'un était grammont, & l'autre ce turenne, fait maréchal depuis peu de mois, après avoir servi heureusement en piémont contre les espagnols. il jettait alors les fonde [p. 53] mens de la grande réputation qu'il eut depuis. le prince, avec ces deux généraux, attaqua le camp de merci, retranché sur deux éminences. [M] le combat recommença trois fois, à trois jours différens. on dit que le duc d'enguien jetta son bâton de commandement dans les retranchemens des ennemis, & marcha pour le reprendre l'épée à la main à la tête du régiment de conti. il fallait peut-être des actions aussi hardies pour mener les troupes à des attaques si difficiles. cette bataille de fribourg, plus meurtriére que décisive, fut la seconde victoire de ce prince. merci décampa quatre jours après. philipsbourg & mayence rendus, furent la preuve & le fruit de la victoire.

Le duc d'enguien retourne à paris, reçoit les acclamations du peuple, & demande des récompenses à la cour; il laisse son armée au maréchal de turenne. mais ce général, tout habile qu'il est déja, est battu à mariendal. [M] le prince revole à l'armée, reprend le commandement, & joint à la gloire de commandèr encor turenne, celle de réparer sa défaite. il attaque merci dans les plaines de norlingue. [M] il y gagne une bataille complette. le maréchal de grammont y est pris, mais le général gléen, qui commandait sous merci, est fait prisonnier, & merci est au nombre [p. 54] des morts. ce général regardé comme un des plus grands capitaines, fut enterré dans le champ de bataille; & on grava sur sa tombe; sta viator, heroem calcas: arrête, voiageur, tu foules un héros.

Le nom du duc d'enguien éclipsait alors tous les autres noms. [M] il assiégea ensuite dunkerque à la vuë de l'armée espagnole, & il fut le premier qui donna cette place à la france.

Tant de succès & de services, moins récompensés que suspects à la cour, le faisaient craindre du ministére autant que des ennemis. on le tira du théâtre de ses conquêtes & de sa gloire, & on l'envoia en catalogne avec de mauvaises troupes mal paiées; il assiégea lérida, & fut obligé de lever le siége. on l'accuse dans quelques livres, de fanfaronade, [M] pour avoir ouvert la tranchée avec des violons. on ne savait pas que c'était l'usage en espagne.

Bien-tôt les affaires chancelantes forcérent la cour de rappeller condé en flandre. l'archiduc léopold, frére de l'empereur, assiégeait lens en artois. condé rendu à ses troupes qui avaient toûjours vaincu sous lui, les mena droit à l'archiduc. c'était pour la troisiéme fois qu'il donnait bataille avec le désavantage du nombre. il dit à ses soldats ces seules paroles: [p. 55] amis, souvenez-vous de rocroi, de fribourg & de norlingue. cette bataille de lens mit le comble à sa gloire.

[M] Il dégagea lui-même le maréchal de grammont, qui pliait avec l'aile gauche; il prit le général beck. l'archiduc se sauva à peine avec le comte de fuensaldagne. les impériaux & les espagnols, qui composaient cette armée, furent dissipés; ils perdirent plus de cent drapeaux, trente-huit piéces de canons; ce qui était alors très-considérable. on leur fit cinq mille prisonniers; on leur tua trois mille hommes, le reste déserta, & l'archiduc demeura sans armée.

Tandis que le prince de condé2 comptait ainsi les années de sa jeunesse par des victoires, & que le duc d'orléans, frére de louis XIII, avait aussi soûtenu la réputation d'un fils de henri IV & celle de la france, par [M] la prise de gravelines, [M] par celle de courtrai & de mardik; le vicomte de turenne avait pris landau; il avait chassé les espagnols de trêves & rétabli l'électeur.

Il gagna avec les suédois la bataille de lavingen, celle de sommerhausen, & [M] contraignit le duc de baviére à sortir de ses états à l'âge de près de 80 ans. le [p. 56] comte de harcourt [M] prit balaguier, & battit les espagnols. [M] ils perdirent en italie portolongone. vingt vaisseaux & vingt galéres de france, qui composaient presque toute la marine, rétablie par richelieu, battirent la flote espagnole sur la côte d'italie.

Ce n'était pas tout; les armes françaises avaient encor envahi la lorraine sur le duc charles IV, prince guerrier, mais inconstant, imprudent & malheureux, qui se vit à la fois dépouillé de son état par la france, & retenu prisonnier par les espagnols. les alliés de la france pressaient [M] la puissance aûtrichienne au midi & au nord. le duc d'albuquerque, général des portugais, gagna contre l'espagne la bataille de badajox. [M] torstenson défit les impériaux près de tabor, & remporta une victoire complette. le prince d'orange à la tête des hollandais, pénétra jusques dans le brabant.

Le roi d'espagne, battu de tous côtés, voiait le roussillon & la catalogne entre les mains des français. [M] naples révoltée contre lui, venait de se donnèr au duc de guise, dernier prince de cette branche de la maison [errata: d'une maison], si féconde en hommes illustres & dangereux. celui-ci qui ne passa que pour un avanturier audacieux, parce qu'il ne réussit pas, avait eû du moins [p. 57] la gloire d'aborder seul dans une barque au milieu de la flote d'espagne, & de défendre naples, sans autre secours que son courage.

A voir tant de malheurs qui fondaient sur la maison d'aûtriche, tant de victoires accumulées par les français, & secondées des succès de leurs alliés, on croirait que vienne & madrid n'attendaient que le moment d'ouvrir leurs portes, & que l'empereur & le roi d'espagne étaient presque sans états; cependant cinq années de gloire à peine traversées par quelques revers, ne produisirent que très-peu d'avantages réels, beaucoup de sang répandu, & nulle révolution. s'il y en eut une à craindre, ce fut pour la france; elle touchait à sa ruine au milieu de ces prospérités apparentes.