ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 397] CHAPITRE VINGTIÉME.

Suite des disgraces de la france & de l'espagne: humiliation, constance & ressources de louis XIV: bataille de malplaquet.

La bataille de hochstet avait coûté à louis XIV la plus florissante armée, & tout le païs du danube au rhin; elle avait coûté à la maison de baviére tous ses états. la journée de ramillies avait fait perdre toute la flandre jusqu'aux portes de lille. la déroute de turin avait chassé les français d'italie, ainsi qu'ils l'ont toûjours été dans [p. 398] toutes les guerres depuis charlemagne. il restait des troupes dans le milanais, & cette petite armée victorieuse sous le comte de médavy. on occupait encor quelques places. on proposa de céder tout à l'empereur, pour vû qu'il laissât retirer ces troupes, qui montaient à près de quinze-mille hommes. l'empereur accepta cette capitulation. le duc de savoie y consentit. ainsi l'empereur, d'un trait de plume, devint le maître paisible en italie. la conquête du roiaume de naples & de sicile lui fut assûrée. tout ce qu'on avait regardé en italie comme feudataire, fut traité comme sujet. il taxa la toscane à cent-cinquante-mille pistoles, mantouë à quarante-mille. parme, modéne, luques, génes, malgré leur liberté, furent comprises dans ces impositions.

L'empereur, qui jouit de tous ces avantages, n'était pas ce léopold, ancien rival de louis XIV, qui, sous les apparences de la modération, avait nourri sans éclat une ambition profonde. c'était son fils aîné joseph, vif, fièr, emporté, & qui cependant ne fut pas plus grand guerrier que son père. si jamais empereur parut fait pour asservir l'allemagne & l'italie, c'était joseph. il domina de-là les monts: il rançonna le pape: il fit mettre de sa seule autorité, en 1706, les [p. 399] électeurs de baviére & de cologne au ban de l'empire: il les dépouilla de leur électorat: il retint en prison les enfans du bavarois & leur ôta jusqu'à leur nom. leur pére n'eut d'autre ressource, que d'aller traîner sa disgrace en france & dans les païs-bas. philippe V lui céda depuis toute la flandre espagnole en 1712.9 s'il avait gardé cette province, c'était un établissement, qui valait mieux que la baviére, & qui le délivrait de l'assujettissement à la maison d'aûtriche: mais il ne put jouir que des villes de luxembourg, de namur, & de charleroi; le reste était aux vainqueurs. tout semblait déja menacer ce louis XIV, qui avait auparavant menacé l'europe. le duc de savoie pouvait entrèr en france. l'angleterre & l'écosse se réunissaient, pour ne plus composer qu'un seul roiaume; ou plustôt l'écosse, devenuë province de l'angleterre, contribuait à la puissance de son ancienne rivale. tous les ennemis de la france semblaient, vers la fin de 1706 & au commencement de 1707, acquérir des forces nouvelles, & la france touchèr [p. 400] à sa ruine. elle était pressée de tous côtés, & sur mèr & sur terre. de ces flotes formidables que louis XIV avait formées, il restait à peine trente-cinq vaisseaux. en allemagne, strasbourg était encor frontiére; mais landau perdu laissait toûjours l'alsace exposée. la provence était menacée d'une invasion par terre & par mèr. ce qu'on avait perdu en flandre faisait craindre pour le reste. cependant, malgré tant de désastres, le corps de la france n'était point encor entamé; & dans une guerre si malheureuse, elle n'avait encor perdu que des conquêtes.

Louis XIV fit face partout. quoique partout affaibli, il résistait, ou protégeait, ou attaquait encor de tous côtés. mais on fut aussi malheureux en espagne, qu'en italie, en allemagne & en flandre. on prétend, que le siége de barcelone avait été encor plus mal conduit que celui de turin.

Le comte de toulouse n'avait paru que pour ramener sa flote à toulon. barcelone secouruë, le siége abandonné, l'armée française diminuée de moitié s'était retirée sans munitions dans la navarre, petit roiaume qu'on conservait aux espagnols, & dont nos rois ajoûtent encor le titre à celui de france, par [p. 401] un usage qui semble au dessous de leur grandeur.

A ces désastres s'en joignait un autre, qui parut décisif. les portugais, avec quelques anglais, prirent toutes les places devant lesquelles ils se présentérent, & s'avancérent jusques dans l'estramadoure. c'était un français devenu pair d'angleterre, qui les commandait, mylord galowai autrefois comte de ruvigni; tandis que le duc de barwick anglais était à la tête des troupes de france & d'espagne, qui ne pouvaient plus arréter les victorieux.

Philippe V, incertain de sa destinée, était dans pampelune. charles, son compétiteur, grossissait son parti & ses forces en catalogne.

Il était maître de l'aragon, de la province de valence, de carthagéne, d'une partie de la province de grenade. les anglais avaient pris gibraltar pour eux, & lui avaient donné minorque, ivica, & alicante. les chemins d'ailleurs lui étaient ouverts jusqu'à madrid. gé y entra sans résistance, [M] & fit proclamer roi l'archiduc charles. un simple détachement le fit aussi proclamèr à toléde. tout parut alors si désespéré pour philippe v, que le maréchal de vauban, le premier des ingénieurs, le meilleur des citoiens, homme [p. 402] toûjours occupé de projets, les uns utiles, les autres peu praticables, & tous singuliers, proposa à la cour de france d'envoier philippe v régnèr en amérique. on l'eût fait embarquèr avec les espagnols attachés à son parti. l'espagne eût été abandonnée aux factions civiles. le commerce du pérou & du méxique n'eût plus été que pour les français; & dans ce revers de la famille de louis XIV, la france eût encor trouvé sa grandeur. on délibéra sur ce projet à versailles; mais la constance des castillans & les fautes des ennemis conservérent la couronne à philippe V. les peuples aimaient dans philippe le choix qu'ils avaient fait, & dans sa femme, fille du duc de savoie, le soin qu'elle prenait de leur plaire, une intrépidité au dessus de son séxe, & une constance agissante dans le malheur. elle allait elle-même de ville en ville animer les cœurs, exciter le zéle, & recevoir les dons que lui apportaient les peuples. elle fournit ainsi à son mari plus de deux-cent-mille écus en trois semaines. aucun des grands, qui avaient juré d'être fidéles, ne fut traître. quand gallowai fit proclamer l'archiduc dans madrid, on cria vive philippe; & à toléde, le peuple émû chassa ceux qui avaient proclamé l'archiduc.

Les espagnols avaient jusques-là fait [p. 403] peu d'efforts pour soûtenir leur roi; ils en firent de prodigieux quand ils le virent abattu, & montrérent en cette occasion une espéce de courage contraire à celui des autres peuples, qui commencent par de grands efforts, & qui se rebutent. il est difficile de donnèr un roi à une nation malgré elle. les portugais, les anglais, les aûtrichiens, qui étaient en espagne, furent harcelés partout, manquérent de vivres, firent des fautes presque toûjours inévitables dans un païs étranger, & furent battus en détail. enfin philippe V, trois mois après être sorti de madrid en fugitif, [M] y rentra triomphant, & fut reçu avec autant d'acclamations que son rival avait éprouvé de froideur & de répugnance.

Louis XIV redoubla ses efforts, quand il vit que les espagnols en faisaient; & tandis qu'il veillait à la sûreté de toutes les côtes sur l'océan & sur la méditerranée, en y plaçant des milices; tandis qu'il avait une armée en flandre, une auprès de strasbourg, un corps dans la navarre, un dans le roussillon; il envoiait encor de nouvelles troupes au maréchal de barwick dans la castille.

Ce fut avec ces troupes, secondées des espagnols, que barwick gagna la bataille importante [M] d'almanza sur gallowai. ni [p. 404] philippe V, ni l'archiduc, ne furent présens à cette journée; & c'est surquoi le fameux comte de péterborough, singulier en tout, s'écria, qu'on était bien bon de se battre pour eux. le duc d'orléans, qui voulait y être & qui devait commandèr en espagne, n'arriva que le lendemain. mais il profita de la victoire: il prit plusieurs places, & entre autres, lérida, l'écueil du grand condé.

D'un autre côté, le maréchal de villars, remis à la tête des armées uniquement parce qu'on avait besoin de lui, réparait en allemagne le malheur de la journée d'hochstet. [M] il avait forcé les lignes de stolhoffen au de-là du rhin, dissipé toutes les troupes ennemies, étendu les contributions à cinquante lieuës à la ronde, pénétré jusqu'au danube. ce succès passager faisait respirer sur les frontiéres de l'allemagne. mais en italie tout était perdu. le roiaume de naples, sans défense & accoûtumé à changer de maître, était sous le joug des victorieux; & le pape, qui n'avait pu empécher que les troupes allemandes passassent par son territoire, voiait, sans oser murmurer, que l'empereur se fit son vassal malgré lui. c'est un grand éxemple de la force des opinions reçuës & du pouvoir de la coûtume, qu'on puisse toûjours s'emparer [p. 405] de naples sans consulter le pape, & qu'on n'ose jamais lui en refuser l'hommage.

Pendant que le petit-fils de louis XIV perdait naples, l'aieul était sur le point de perdre la provence & le dauphiné. déja le duc de savoie & le prince eugéne y étaient entrés par le col de tende. louis XIV voiait, avec une indignation douloureuse, que ce même duc de savoie, qui un an auparavant n'avait presque plus que sa capitale, & le prince eugéne, qui avait été élevé dans sa cour, fussent prêts de lui enlever toulon & marseille.

[M] Toulon était assiégé & pressé: une flote anglaise, maîtresse de la mèr, était devant le port & le bombardait. un peu plus de diligence, de précautions & de concert auraient fait tomber toulon. marseille sans défense n'aurait pas tenu; & il était vraisemblable que la france allait perdre deux provinces. mais rarement le vraisemblable arrive. on eut le tems d'envoier des secours. on avait détaché des troupes de l'armée du maréchal de villars, dès que ces provinces avaient été menacées; & on sacrifia les avantages qu'on avait en allemagne, pour sauvèr une partie de la france. le païs, par où les ennemis pénétraient, est sec, stérile, [p. 406] hérissé de montagnes; les vivres rares; la retraite difficile. les maladies, qui désolérent l'armée ennemie, combattirent encor pour louis XIV. [M] le siége de toulon fut levé, & bientôt la provence délivrée, & le dauphiné hors de danger. tant le succès d'une invasion est rare, quand on n'a pas de grandes intelligences dans le païs. charles-quint y avait échoué; & de nos jours les troupes de la reine de hongrie y échouérent encore.

Cependant cette irruption, qui avait coûté beaucoup aux alliés, ne coûtait pas moins aux français: elle avait ravagé une grande étenduë de terrain, & divisé les forces.

L'europe ne s'attendait pas, que dans un tems d'épuisement & lorsque la france comptait pour un grand succès d'être échapée à une invasion, louis XIV aurait assez de grandeur & de ressources pour tenter lui-même une invasion dans la grande-bretagne, malgré le dépérissement de ses forces maritimes, & malgré les flotes des anglais, qui couvraient la mèr. ce projet fut proposé par des écossais attachés au fils de jacques II. le succès était douteux; mais louis XIV envisagea une gloire certaine dans la seule entreprise. il a dit lui-même, que ce motif l'avait déterminé autant que l'intérêt politique. [p. 407] Porter la guerre dans la grande-bretagne, tandis qu'on en soûtenait le fardeau si difficilement en tant d'autres endroits; & tenter de rétablir du moins sur le trône d'écosse le fils de jacques II, pendant qu'on pouvait à peine maintenir philippe V sur celui d'espagne; c'était une idée pleine de grandeur, & qui après tout n'était pas destituée de vraisemblance.

Parmi les écossais, tous ceux qui ne s'étaient pas vendus à la cour de londres, gémissaient d'être dans la dépendance des anglais. leurs vœux secrets appellaient unanimement le descendant de leurs anciens rois, chassé au berceau des trônes d'angleterre, d'écosse & d'irlande, & à qui on avait disputé jusqu'à sa naissance. on lui promit, qu'il trouverait trente-mille hommes en armes, qui combattraient pour lui, s'il pouvait seulement débarquer vers édimbourg, avec quelque secours de la france.

Louis XIV, qui dans ses prospérités passées avait fait tant d'efforts pour le pére, en fit autant pour le fils, dans le tems même de ses revers. huit vaisseaux de guerre, soixante & dix bâtimens de transport, furent préparés à dunkerque. [M] six-mille hommes furent embarqués. le comte de gacé, depuis maréchal de matignon, [p. 408] commandait les troupes. le chevalier de forbin-janson, l'un des plus grands hommes de mèr, conduisait la flote. la conjoncture paraissait favorable; il n'y avait en écosse que trois-mille hommes de troupes réglées. l'angleterre était dégarnie. ses soldats étaient occupés en flandre sous le duc de marleborough. mais il fallait arriver; & les anglais avaient en mèr une flote de près de cinquante vaisseaux de guerre. cette entreprise fut entiérement semblable à celle que nous avons vuë en 1744, en faveur du petit-fils de jacques second. elle fut prévenuë par les anglais. des contre-tems la dérangérent. le ministére de londres eut même le tems de faire revenir douze bataillons de flandre. on se saisit dans édimbourg des hommes les plus suspects. enfin, le prétendant s'étant présenté aux côtes d'écosse & n'aiant point vu les signaux convenus; tout ce que put faire le chevalier de forbin, ce fut de le ramenèr à dunkerque. il sauva la flote; mais tout le fruit de l'entreprise fut perdu. il n'y eut que matignon, qui gagna à cette entreprise. aiant ouvert les ordres de la cour en pleine mèr, il y vit les provisions de maréchal de france; récompense de ce qu'il voulut & qu'il ne put faire.

[p. 409] Si jamais il y eut une vision absurde, c'est celle de quelques historiens, qui ont prétendu que la reine anne était d'intelligence avec son frére. il y a de l'imbécillité à supposer, qu'elle invitât son compétiteur à la venir détrôner. on a confondu les tems. on a cru qu'elle le favorisait alors, parce que depuis elle le regarda en secret comme son héritier. mais qui peut jamais vouloir être chassé par son successeur?

Tandis que les affaires de la france devenaient de jour en jour plus mauvaises, le roi crut qu'en faisant paraître le duc de bourgogne son petit-fils à la tête des armées de flandre, la présence de l'héritier présomptif de la couronne ranimerait l'émulation, qui commençait trop à se perdre. ce prince d'un esprit ferme & intrépide, était pieux, juste & philosophe. il était fait pour commandèr à des sages. éléve de l'archévêque de cambrai, il aimait ses devoirs: il aimait les hommes; il voulait les rendre heureux. instruit dans l'art de la guerre, il regardait cet art plustôt comme le fléau du genre humain & comme une nécessité malheureuse, que comme une source de véritable gloire. on opposa ce prince philosophe au duc de marleborough: on lui donna pour l'aider le duc de vendôme. il arriva ce qu'on ne voit que trop [p. 410] souvent: le grand capitaine ne fut pas assez écouté, & le conseil du prince balança souvent les raisons du général. il se forma deux partis: & dans l'armée des alliés, il n'y en avait qu'un; celui de la cause commune. le prince eugéne était alors sur le rhin; mais toutes les fois qu'il fut avec marleborough, ils n'eûrent jamais qu'un sentiment.

Le duc de bourgogne était supérieur en forces: la france, que l'europe croiait épuisée, lui avait fourni une armée de près de cent-mille hommes; & les alliés n'en avaient alors que quatre-vingt-mille. il avait encor l'avantage des négociations, dans un païs si long-tems espagnol, fatigué de garnisons hollandaises, & où beaucoup de citoiens penchaient pour philippe V. des intelligences lui ouvrirent les portes de gand & d'ypres. mais les manœuvres de guerre firent évanoüir le fruit des manœuvres de politique. la division, qui mettait de l'incertitude dans le conseil de guerre, fit que d'abord on marcha vers la dendre, & que deux heures après on rebroussa vers l'escaut, à oudenarde. ainsi on perdit du tems. on trouva le prince eugéne & marleborough qui n'en perdaient point, & qui étaient unis. [M] on fut mis en déroute vers oudenarde. ce n'était pas une grande bataille; [p. 411] mais ce fut une fatale retraite. les fautes se multipliérent. les régimens allaient où ils pouvaient, sans recevoir aucun ordre. il y eut même plus de quatre-mille hommes qui furent pris en chemin par l'armée ennemie, à quelques milles du champ de bataille.

L'armée découragée se retira sans ordre, sous gand, sous tournai, sous ypres, & laissa tranquilement le prince eugéne, revenu du rhin, assiéger lille avec une armée moins nombreuse.

Mettre le siége devant une ville aussi grande & aussi fortifiée que lille, sans être maître de gand, sans pouvoir tirer ses convois que d'ostende, sans les pouvoir conduire que par une chaussée étroite au hazard d'être à tout moment surpris; c'est ce que l'europe appella une action téméraire, mais que la mésintelligence & l'esprit d'incertitude, qui régnaient dans l'armée française, rendirent excusable. c'est enfin ce que le succès justifia. leurs grands convois, qui pouvaient être enlevés, ne le furent point. les troupes qui les escortaient, & qui devaient être battuës par un nombre supérieur, furent victorieuses. l'armée du duc de bourgogne, qui pouvait attaquer les retranchemens de l'armée ennemie encor imparfaits, ne les attaqua pas. lille fut prise, au [p. 412] grand étonnement de toute l'europe, qui croiait le duc de bourgogne plus en état d'assiégèr eugéne & marleborough, que ces généraux en état d'assiéger lille. le maréchal de bouflers la défendit pendant près de quatre mois.

Les habitans s'accoûtumérent tellement au fracas du canon, & à toutes les horreurs qui suivent un siége, qu'on donnait dans la ville des spectacles aussi fréquentés qu'en tems de paix; & qu'une bombe, qui tomba près de la sale de la comédie, n'interrompit point le spectacle.

Le maréchal de bouflers avait mis si bon ordre à tout, que les habitans de cette grande ville étaient tranquiles sur la foi de ses fatigues. sa défense lui mérita l'estime des ennemis, les cœurs des citoiens, & les récompenses du roi.10 les historiens, ou plustôt les écrivains de hollande, qui ont affecté de le blâmer, auraient dû se souvenir, que quand on contredit [p. 413] la voix publique, il faut avoir été témoin & témoin éclairé, ou prouver ce qu'on avance.

Cependant l'armée, qui avait regardé faire le siége de lille, se fondait peu à peu; elle laissa prendre ensuite gand, bruges, & tous ses postes l'un après l'autre. peu de campagnes furent aussi fatales. les officiers, attachés au duc de vendôme, reprochaient toutes ces fautes au conseil du duc de bourgogne; & ce conseil rejettait tout sur le duc de vendôme. les esprits s'aigrissaient par le malheur. un courtisan du duc de bourgogne dit un jour au duc de vendôme: voilà ce que c'est, que de n'aller jamais à la messe; aussi vous voiez quelles sont nos disgraces. «croiez-vous, lui répondit le duc de vendôme, que marleborough y aille plus souvent que moi?» les succès rapides des alliés enflaient le cœur de l'empereur joseph. despotique dans l'empire, maître de landau, il voiait le chemin de paris presque ouvert par la prise de lille. déja même un parti hollandais avait eû la hardiesse de pénétrer de courtrai jusqu'à versailles, & avait, sous les fenêtres du château, enlevé le premier écuier du roi, croiant se saisir de la personne du dauphin, pére du duc de bourgogne. la terreur était dans paris. l'empereur avait autant d'espérance [p. 414] au moins d'établir son frére charles en espagne, que louis XIV d'y conserver son petit-fils.

Déja cette succession, que les espagnols avaient voulu rendre indivisible, était partagée entre trois têtes. l'empereur avait pris pour lui la lombardie & le roiaume de naples. charles son frére avait encor la catalogne & une partie de l'aragon. l'empereur força alors le pape clément XI à reconnaître l'archiduc pour roi d'espagne. ce pape, dont on disait qu'il ressemblait à saint-pierre, parce qu'il affirmait, niait, se repentait & pleurait, avait toûjours reconnu philippe V, à l'éxemple de son prédécesseur; & il était attaché à la maison de bourbon. l'empereur l'en punit; en déclarant dépendans de l'empire, beaucoup de fiéfs qui relevaient jusqu'alors des papes, & surtout parme & plaisance; en ravageant quelques terres ecclésiastiques; en se saisissant de la ville de comacchio. autrefois un pape eût excommunié tout empereur, qui lui aurait disputé le droit le plus leger; & cette excommunication eût fait tomber l'empereur du trône. mais la puissance des clez étant réduite au point où elle doit l'être, clément XI animé par la france, avait osé un moment se servir de la puissance du glaive. il arma [p. 415] & s'en repentit bientôt. il vit que les romains, sous un gouvernement tout sacerdotal, n'étaient pas faits pour manier l'épée. il désarma; il laissa comacchio en dépôt à l'empereur; il consentit à écrire à l'archiduc, à notre très cher fils roi catholique en espagne. une flote anglaise dans la méditerranée, & les troupes allemandes sur ses terres, le forcérent bientôt d'écrire, à notre très cher fils charles roi des espagnes. ce suffrage du pape, qui n'était rien dans l'empire d'allemagne, pouvait quelque chose sur le peuple espagnol, à qui on avait fait accroire, que l'archiduc était indigne de régner, parce qu'il était protégé par des hérétiques qui s'étaient emparés de gibraltar.

Restait à la monarchie espagnole, au de-là du continent, l'île de sardaigne avec celle de sicile. [M] une flote anglaise donna la sardaigne à l'empereur; car les anglais voulaient que l'archiduc n'eût que l'espagne. leurs armes faisaient alors les traités de partage. ils réservérent la conquête de la sicile pour un autre tems, & aimérent mieux emploier leurs vaisseaux à chercher sur les mèrs les galions de l'amérique, dont ils prirent quelques uns, qu'à donnèr à l'empereur de nouvelles terres. [p. 416] La france était aussi humiliée que rome & plus en danger: les ressources s'épuisaient; le crédit était anéanti; les peuples, qui avaient idolâtré leur roi dans ses prospérités, murmuraient contre louis XIV malheureux.

Des partisans, à qui le ministére avait vendu la nation pour quelque argent comptant dans ses besoins pressans, s'engraissaient du malheur public, & insultaient à ce malheur par leur luxe. ce qu'ils avaient prété était dissipé. sans l'industrie hardie de quelques négocians, & surtout de ceux de saint-malo, qui allérent au pérou, & rapportérent trente millions dont ils prétérent la moitié à l'état, louis XIV n'aurait pas eû dequoi païer ses troupes. la guerre avait ruiné l'état; & des marchands le sauvérent. il en fut de même en espagne. les galions, qui ne furent pas pris par les anglais, servirent à défendre philippe. mais cette ressource de quelques mois ne rendait pas les recrües de soldats plus faciles. chamillard, élevé au ministére des finances & de la guerre se démit en 1708 des finances qu'il laissa dans un désordre, que rien ne put réparer sous ce régne; & en 1709 il quitta le ministére de la guerre, devenu non moins difficile que l'autre. on lui reprochait beaucoup de fautes. le public d'autant plus sévére qu'il soufrait, ne songeait pas, qu'il y a des tems malheureux où les fautes sont inévitables. 11 monsieur voisin, qui après lui gouverna [p. 417] l'état militaire, & monsieur desmarêts qui administra les finances, ne purent ni faire des plans de guerre plus heureux, ni rétablir un crédit anéanti.

Le cruel hivèr de 1709 acheva de désespérer la nation. les oliviers, qui sont une grande ressource dans le midi de la france, périrent. presque tous les arbres fruitiers gelérent. il n'y eut point d'espérance de recolte. on avait très peu de magasins. les grains, qu'on pouvait faire venir à grands frais des échelles du levant & de l'afrique, pouvaient être pris par les flotes ennemies, ausquelles on n'avait presque plus de vaisseaux de guerre à opposer. le fléau de cet hyvèr cruel était général dans l'europe: mais les ennemis avaient plus de ressources. les hollandais sur tout, qui ont été si long-tems les facteurs des nations, avaient assez de magasins pour mettre les armées florissantes des alliés dans l'abondance; tandis que les troupes de france, diminuées & découragées, semblaient devoir périr de misére.

[p. 418] Louis XIV, qui avait déja fait quelques avances pour la paix, se détermina, dans ces circonstances funestes, à envoièr à la haie son principal ministre, le marquis de torci-colbert, assisté du président rouillé. la démarche était humiliante. ils virent d'abord à anvers deux bourguemestres d'amsterdam, l'un nommé buis, l'autre venderdussen, qui parlérent en vainqueurs, & qui rendirent aux ministres du plus fièr de tous les rois, toutes les hauteurs dont ils avaient été accablés en 1672.

Les états généraux n'avaient plus de stathouder depuis la mort du roi guillaume; & les magistrats hollandais, qui appellaient déja leurs familles les familles patriciennes, étaient autant de rois. les quatre commissaires hollandais, députés à l'armée, traitaient avec fierté trente princes d'allemagne à leur solde. qu'on fasse venir holstein, disaient-ils: qu'on dise à hesse de nous venir parler. ainsi s'expliquaient des marchands, qui dans la simplicité de leurs vétemens & dans la frugalité de leurs repas, se plaisaient à écrasèr à la fois l'orgueil allemand qui était à leurs gages, & la fierté d'un grand roi autrefois leur vainqueur. ils étaient bien loin de s'en tenir à faire voir aux hommes, par ces démonstrations de supériorité, [p. 419] qu'il n'y a de vraie grandeur que la puissance: ils voulaient, que leur état eût en souveraineté dix villes en flandre, entre autres, lille qui était entre leurs mains, & tournai qui n'y était pas encore. ainsi les hollandais prétendaient retirer le fruit de la guerre, non seulement aux dépens de la france, mais encor aux dépens de l'aûtriche, pour laquelle ils combattaient; comme venise avait autrefois augmenté son territoire des terres de tous ses voisins. l'esprit républicain est au fond aussi ambitieux que l'esprit monarchique.

Il y parut bien quelques mois après; car, lorsque ce fantôme de négociation fut évanoui; lorsque les armes des alliés eûrent encor de nouveaux avantages, le duc de marleborough, plus maître alors que sa souveraine en angleterre & gagné par la hollande, fit conclure avec les états-généraux en 1709, un traité, par lequel ils resteraient maîtres de toutes les villes frontiéres qu'on prendrait sur la france, auraient garnison dans vingt places de la flandre aux dépens du païs, dans hui, dans liége & dans bonne, & auraient en toute souveraineté la haute gueldre. ils seraient devenus en effet souverains des dix-sept provinces des païs-bas; ils auraient dominé dans liége [p. 420] & dans cologne. c'est ainsi qu'ils voulaient s'aggrandir sur les ruines même de leurs alliés. ils nourrissaient déja ces projets élevés, quand le principal ministre de france vint leur demander la paix. il ne faut pas être surpris, s'il fut reçu avec dédain.

De ces préliminaires d'abaissement, le ministre de louis XIV alla à la haie recevoir, au nom de son maître, le comble de l'outrage. il y vit le prince eugéne, le duc de marleborough, & le pensionnaire heinsius. tous trois voulaient la continuation de la guerre. le prince y trouvait sa grandeur & sa vangeance; le second, sa gloire & une fortune immense, qu'il aimait également; le troisiéme, gouverné par les deux autres, se regardait comme un spartiate, qui abaissait un roi de perse. ils proposérent, non pas une paix, mais une trève; & pendant cette tréve, une satisfaction entiére pour tous leurs alliés, & aucune pour les alliés du roi; à condition que le roi se joindrait à eux pour chasser d'espagne son propre petit-fils dans l'espace de deux mois, & que pour sûreté il commencerait par cédèr à jamais dix villes aux hollandais dans la flandre, par rendre strasbourg & brisac, [M] & par renoncèr à la souveraineté de l'alsace. louis XIV ne [p. 421] s'était pas attendu, quand il refusait autrefois une compagnie de cavalerie au prince eugéne, quand churchil n'était pas encor colonel en angleterre, & qu'à peine le nom de heinsius lui était connu, qu'un jour ces trois hommes lui imposeraient de pareilles loix. le marquis de torci repartit sans avoir même négocié, & rapporta au roi les ordres de ses ennemis. louis XIV fit alors ce qu'il n'avait jamais fait avec ses sujets. il se justifia devant eux; il adressa une lettre circulaire, par laquelle, en rendant compte à ses peuples du fardeau qu'il était obligé de leur faire encor soûtenir, il excitait leur indignation, leur honneur, & même leur pitié. les politiques dirent, que torci n'était allé s'humilièr à la haie, que pour mettre les ennemis dans leur tort, pour justifier louis XIV aux yeux de l'europe, & pour animer les français par un juste ressentiment; mais le fait est, qu'il n'y était allé que pour demander la paix. on laissa même encor quelques jours le président rouillé à la haie, pour tâcher d'obtenir des conditions moins accablantes: & pour toute réponse, les états ordonnérent à rouillé de partir dans vingt-quatre heures.

Louis XIV, à qui l'on rapporta des réponses si dures, dit à rouillé: puisqu'il faut faire la guerre, j'aime mieux la faire à mes ennemis [p. 422] qu'à mes enfans. il se prépara donc à tentèr encor la fortune en flandre. la famine, qui désolait les campagnes, fut une ressource pour la guerre. ceux qui manquaient de pain, se firent soldats. beaucoup de terres restérent en friche; mais on eut une armée. le maréchal de villars, qu'on avait envoié commander l'année précédente en savoie quelques troupes dont il avait réveillé l'ardeur, & qui avait eû quelques petits succès, fut rappellé en flandre, comme celui en qui l'état mettait son espérance.

Déja marleborough avait pris tournai, dont eugéne avait couvert le siége. déja ces deux généraux marchaient pour investir mons. le maréchal de villars s'avança pour les en empécher. il avait avec lui le maréchal de bouflers, son ancien, qui avait demandé à servir sous lui. bouflers aimait véritablement le roi & la patrie. il prouva en cette occasion (malgré la maxime d'un homme de beaucoup d'esprit) que dans un état monarchique, & surtout sous un bon maître, il y a des vertus. il y en a sans doute tout autant que dans les républiques, avec moins d'enthousiasme peut-être, mais avec plus de ce qu'on appelle honneur.

Dès que les français s'avancérent pour s'opposèr à l'investissement de mons, les [p. 423] alliés vinrent les attaquer près des bois de blangies & du village de malplaquet.

Les deux armées étaient chacune d'environ quatre-vingt-mille combattans; mais celle des alliés était supérieure de quarante-deux bataillons. les français traînaient avec eux quatre-vingt piéces de canon; les alliés cent-quarante. le duc de marleborough commandait l'aîle droite, où étaient les anglais & les troupes allemandes à la solde d'angleterre. le prince eugéne était au centre; tilli & un comte de nassau, à la gauche avec les hollandais.

[M] Le maréchal de villars prit pour lui la gauche, & laissa la droite au maréchal de bouflers. il avait retranché son armée à la hâte, manœuvre probablement convenable à des troupes inférieures en nombre, longtems malheureuses, dont la moitié était composée de nouvelles recruës, & convenable encor à la situation de la france, qu'une défaite entiére eût mise aux derniers abois. quelques historiens ont blâmé le général dans sa disposition; il devait, disaient-ils, passèr une large trouée, au lieu de la laisser devant lui. ceux, qui de leur cabinet jugent ainsi ce qui se passe sur un champ de bataille, ne sont-ils pas trop habiles?

Tout ce que je sai, c'est que le [p. 424] maréchal dit lui-même, que les soldats, qui aiant manqué de pain un jour entier venaient de le recevoir, en jettérent une partie pour courir plus legérement au combat. il y a eû depuis plusieurs siécles peu de batailles plus disputées & plus longues; aucune plus meurtriére. je ne dirai autre chose de cette bataille, que ce qui fut avoué de tout le monde. la gauche des ennemis, où combattaient les hollandais, fut presque toute détruite & même poursuivie la baionnette au bout du fusil. marleborough, à la droite, faisait & soûtenait les plus grands efforts. le maréchal de villars dégarnit un peu son centre, pour s'opposèr à marleborough; & alors même ce centre fut attaqué. les retranchemens, qui le couvraient, furent emportés. le régiment des gardes, qui les défendait, ne résista pas. le maréchal, en accourant de sa gauche à son centre, fut blessé, & la bataille fut perduë. le champ était jonché de près de trente-mille morts ou mourans.

On marchait sur les cadavres entassés surtout au quartier des hollandais. la france ne perdit guères plus de huit-mille hommes dans cette journée. ses ennemis en laissérent environ vingt & un mille tués ou blessés. mais le centre étant [p. 425] forcé, les deux aîles coupées; ceux, qui avaient fait le plus grand carnage, furent les vaincus.

Le maréchal de bouflers12 fit la retraite en bon ordre, aidé du prince de tingri-montmorenci, depuis maréchal de luxembourg, héritier du courage de ses péres. l'armée se retira entre le quênoi & valenciennes, emportant plusieurs drapeaux & étendarts pris sur les ennemis. ces dépouilles consolérent louis XIV: & on compta pour une victoire, l'honneur de l'avoir disputée si longtems, & de n'avoir perdu que le champ de bataille. le maréchal de villars, en revenant à la cour, assûra le roi, que sans sa blessure il aurait remporté la victoire. j'en ai vu ce général persuadé; mais j'ai vu peu de personnes qui le crussent.

On peut s'étonner qu'une armée, qui avait tué aux ennemis deux tiers plus de monde qu'elle n'en avait perdu, n'essaïat pas d'empécher, que ceux qui n'avaient eû d'autre avantage que celui de couchèr au milieu de leurs morts, allassent [p. 426] faire le siége de mons. les hollandais craignirent pour cette entreprise. ils hésitérent. mais le nom de bataille perduë impose aux vaincus, & les décourage. les hommes ne font jamais tout ce qu'ils peuvent faire; & le soldat, à qui on dit qu'il a été battu, craind de l'être encore. [M] ainsi mons fut assiégé & pris, & toûjours pour les hollandais qui le gardérent, ainsi que tournai & lille.