ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 90] CHAPITRE CINQUIÉME.

Etat de la france, jusqu'à la mort du cardinal mazarin en 1661.

Pendant que l'état avait été ainsi déchiré au-dedans, il avait été attaqué & affaibli au-dehors. tout le fruit des batailles de rocroi, de lens & de norlingue fut perdu. la place importante de dunkerque fut reprise par les espagnols: ils chassérent les français de barcelone; [M] ils reprirent casal en italie. cependant, malgré les tumultes d'une guerre civile, & le poids d'une guerre étrangére, mazarin avait été assez heureux pour [M] conclure cette célébre paix de westphalie, par laquelle l'empereur & l'empire vendirent au roi & à la couronne de france, [p. 91] la souveraineté de l'alsace, pour trois millions de livres païables à l'archiduc; c'est-à-dire, pour six millions d'aujourd'hui. par ce traité, devenu pour l'avenir la base de tous les traités, un nouvel électorat fut créé pour la maison de baviére. les droits de tous les princes & des villes impériales, les priviléges des moindres gentils-hommes allemans furent confirmés. le pouvoir de l'empereur fut restreint dans des bornes étroites, & les français joints aux suédois devinrent législateurs [errata: législateurs de l'allemagne]. cette gloire de la france était au moins en partie duë aux armes de la suéde; gustave-adolphe avait commencé d'ébranler l'empire. ses généraux avaient encor poussé assez loin leurs conquêtes sous le gouvernement de sa fille christine. son général vrangel était prêt d'entrèr en aûtriche. le comte de konigsmark était maître de la moitié de la ville de prague, & assiégeait l'autre, lorsque cette paix fut concluë. pour accablèr ainsi l'empereur, il n'en coûta guéres à la france qu'un million par an donné aux suédois.

Aussi la suéde obtint par ces traités de plus grands avantages que la france; elle eut la poméranie, beaucoup de places, & de l'argent. elle força l'empereur de faire passèr entre les mains des luthériens [p. 92] des bénéfices qui appartenaient aux catholiques romains. rome cria à l'impiété, & dit que la cause de dieu était trahie. les protestans se vantérent qu'ils avaient sanctifié l'ouvrage de la paix, en dépouillant des papistes. l'intérêt seul fit parler tout le monde.

L'espagne n'entra point dans cette paix, & avec assez de raison; car voiant la france plongée dans les guerres civiles, le ministre espagnol espéra profiter de nos divisions. les troupes allemandes licentiées devinrent aux espagnols un nouveau secours. l'empereur depuis la paix de munster fit passèr en flandre, en quatre ans de tems, près de trente-mille hommes. c'était une violation manifeste des traités; mais ils ne sont jamais éxécutés autrement.

Les ministres de madrid eûrent, dans ce traité de westphalie, l'adresse de faire une paix particuliére avec la hollande. la monarchie espagnole fut enfin trop heureuse de n'avoir plus pour ennemis, & de reconnaître pour souverains, ceux qu'elle avait traités si long-tems de rebelles, f. ces républicains augmentérent leurs richesses, & affermirent leur grandeur & leur tranquilité, en traitant avec l'espagne, sans rompre avec la france.

[p. 93] Ils étaient si puissans, que dans une guerre [M] qu'ils eûrent quelque-tems [errata: après] avec l'angleterre, ils mirent en mèr cent vaisseaux de ligne; & la victoire demeura souvent indécise entre black l'amiral anglais, & tromp l'amiral de hollande, qui étaient tous deux sur mèr ce que les condés & les turennes étaient sur terre. la france n'avait pas en ce tems dix vaisseaux de cinquante piéces de canon qu'elle pût mettre en mèr; sa marine s'anéantissait de jour en jour.

Louis XIV se trouva donc en 1653. maître absolu d'un roiaume, encor ébranlé des secousses qu'il avait reçuës; rempli de désordres en tout genre d'administration, mais plein de ressources; n'aiant aucun allié, excepté la savoie, pour faire une guerre offensive, & n'aiant plus d'ennemis étrangers que l'espagne, qui était alors en plus mauvais état que la france. tous les français, qui avaient fait la guerre civile, étaient soumis, hors le prince de condé & quelques-uns de ses partisans, dont un ou deux lui étaient demeurés fidéles, par amitié & par grandeur d'ame, comme le comte de coligni & bouteville; & les autres, parce que la cour ne voulut pas les achetèr assez chérement.

[p. 94] Condé, devenu général des armées espagnoles, ne put relevèr un parti qu'il avait affaibli lui-même par la destruction de leur infanterie aux journées de rocroi & de lens. il combattait avec des troupes nouvelles, dont il n'était pas le maître, contre les vieux régimens français, qui avaient appris à vaincre sous lui, & qui étaient commandés par turenne.

Le sort de turenne & de condé fut d'être toûjours vainqueurs, quand ils combattirent ensemble à la tête des français, & d'être battus, quand ils commandérent les espagnols. turenne avait à peine sauvé les débris de l'armée d'espagne à la bataille de rétel, lorsque de général du roi de france, il s'était fait le lieutenant de dom estevan de gamarre.

Le prince de condé eut le même sort devant arras. l'archiduc & lui assiégeaient cette ville. turenne les assiégea dans leur camp, & [M] força leurs lignes; les troupes de l'archiduc furent mises en fuite. condé, avec deux régimens de français & de lorrains, soûtint seul les efforts de l'armée de turenne; & tandis que l'archiduc fuiait, il battit le maréchal d'hoquincourt, il repoussa le maréchal de la ferté, & se retira victorieux en couvrant la retraite des espagnols vaincus. aussi le roi d'espagne lui écrivit ces propres paroles: j'ai [p. 95] sû que tout était perdu, & que vous avez tout conservé.

Il est difficile de dire ce qui fait perdre ou gagner les batailles; mais il est certain que condé était un des grands hommes de guerre qui eûssent jamais paru, & que l'archiduc & son conseil ne voulurent rien faire à cette journée de ce que condé avait proposé.

Arras sauvé, les lignes forcées, & l'archiduc mis en fuite, comblérent turenne de gloire; & on observa que dans la lettre écrite au nom du roi au parlement4 sur cette victoire, on y attribua le succès de toute la campagne au cardinal mazarin, & qu'on ne fit pas même mention du nom de turenne. le cardinal s'était trouvé en effet à quelques lieuës d'arras avec le roi. il était même entré dans le camp au siége de stenai, que turenne avait pris avant de secourir arras. on avait tenu devant le cardinal des conseils de guerre. sur ce fondement il s'attribua l'honneur des événemens, & cette vanité lui donna un ridicule que toute l'autorité du ministére ne put effacer.

Le roi ne se trouva point à la bataille d'arras, & aurait pû y être: il était allé [p. 96] à la tranchée au siége de stenai; mais le cardinal mazarin ne voulut pas qu'il exposât davantage sa personne, à laquelle le repos de l'état & la puissance du ministre semblaient attachés.

D'un côté, mazarin maître absolu de la france & du jeune roi; de l'autre, dom louis de haro, qui gouvernait l'espagne & philippe IV, continuaient sous le nom de leurs maîtres cette guerre peu vivement soûtenuë. il n'était pas encor question dans le monde du nom de louis XIV, & jamais on n'avait parlé du roi d'espagne. il n'y avait alors aucune tête couronnée en europe qui eût une gloire personnelle. la seule christine, reine de suéde, gouvernait par elle-même, & soûtenait l'honneur du trône, abandonné, ou flétri, ou inconnu dans les autres états.

Charles II, roi d'angleterre, fugitif en france avec sa mére & son frére, y traînait ses malheurs & ses espérances. un simple citoien avait subjugué l'angleterre, l'écosse & l'irlande. cromwel, cet usurpateur digne de régner, avait pris le nom de protecteur, & non celui de roi; parce que les anglais savaient jusqu'où les droits de leurs rois devaient s'étendre, & ne connaissaient pas quelles étaient les bornes de l'autorité d'un protecteur.

[p. 97] Il affermit son pouvoir en sachant le réprimèr à propos: il n'entreprit point sur les priviléges, dont le peuple était jaloux; il ne logea jamais de gens de guerre dans la cité de londres; il ne mit aucun impôt dont on pût murmurer; il n'offensa point les yeux par trop de faste; il ne se permit aucun plaisir; il n'accumula point de trésors; il eut soin que la justice fût observée avec cette impartialité impitoiable, qui ne distingue point les grands des petits.

Le frére de pantaléon sâ ambassadeur de portugal en angleterre, aiant cru que sa licence serait impunie, parce que la personne de son frére était sacrée, insulta des citoiens de londres, & en fit assassinèr un pour se vanger de la résistance des autres; il fut condanné à être pendu. cromwel, qui pouvait lui faire grace, le laissa éxécuter, & signa le lendemain un traité avec l'ambassadeur.

Jamais le commerce ne fut si libre ni si florissant; jamais l'angleterre n'avait été si riche. ses flotes victorieuses faisaient respecter son nom dans toutes les mers; tandis que mazarin, uniquement occupé de dominèr & de s'enrichir, laissait languir dans la france la justice, le commerce, la marine, & même les finances. maître de la france, comme [p. 98] cromwel de l'angleterre, après une guerre civile, il eût pû faire pour le païs qu'il gouvernait, ce que cromwel avait fait pour le sien; mais il était étranger, & l'ame de mazarin qui n'avait pas la barbarie de celle de cromwel, n'en avait pas aussi la grandeur.

Toutes les nations de l'europe, qui avaient négligé l'alliance de l'angleterre sous jacques premier & sous charles, la briguérent sous le protecteur. la reine christine elle-même, quoiqu'elle eût détesté le meurtre de charles premier, entra dans l'alliance d'un tyran qu'elle estimait.

Mazarin & dom louis de haro prodiguérent à l'envi leur politique, pour s'unir avec le protecteur. il goûta quelque-tems la satisfaction de se voir courtisé par les deux plus puissans roiaumes de la chrétienté.

Le ministre espagnol lui offrait de l'aidèr à prendre calais; mazarin lui proposait d'assiéger dunkerque, & de lui remettre cette ville. cromwel avait à choisir entre les clez de la france & celles de la flandre. il fut beaucoup sollicité aussi par condé; mais il ne voulut point négocièr avec un prince, qui n'avait plus pour lui que son nom, & qui [p. 99] était sans parti en france, & sans pouvoir chez les espagnols.

Le protecteur se détermina pour la france, mais sans faire de traité particulier, & sans partager des conquêtes par avance: il voulait illustrer son usurpation par de plus grandes entreprises. son dessein était d'enlever le l'amérique aux espagnols; mais ils furent avertis à tems. les amiraux de cromwel leur prirent du moins [M] la jamaïque, province que les anglais possédent encor, & qui assure leur commerce dans le nouveau monde. ce ne fut qu'après l'expédition de la jamaïque, que cromwel signa son traité avec le roi de france; mais sans faire encor mention de dunkerque. le protecteur traita d'égal à égal; il força le roi à reconnaître ce titre de protecteur. son secrétaire signa avant le plénipotentiaire de france, dans la minute du traité, qui resta en angleterre; mais il traita véritablement en supérieur, [M] en obligeant le roi de france de faire sortir de ses états charles II & le duc d'yorck, petits-fils de henri IV, à qui la france devait un azile.

Tandis que mazarin faisait ce traité, charles II lui demandait une de ses niéces en mariage. le mauvais état de ses affaires, qui obligeait ce prince à cette démarche, fut ce qui lui attira un refus. [p. 100] on a même soupçonné le cardinal d'avoir voulu marièr au fils de cromwel celle qu'il refusait au roi d'angleterre. ce qui est sûr, c'est que lorsqu'il vit ensuite le chemin du trône moins fermé à charles II, il voulut renouer ce mariage; mais il fut refusé à son tour.

La mére de ces deux princes, henriette de france, fille de henri le grand, demeurée en france sans secours, fut réduite à conjurer le cardinal d'obtenir au moins de cromwel qu'on lui païât son douaire. c'était le comble des humiliations les plus douloureuses, de demandèr une subsistance à celui qui avait versé le sang de son mari sur un échafaut. mazarin fit de faibles instances en angleterre au nom de cette reine, & lui annonça qu'il n'avait rien obtenu. elle resta à paris dans la pauvreté, & dans la honte d'avoir imploré la pitié de cromwel; tandis que ses enfans allaient dans l'armée de condé & de dom juan d'aûtriche apprendre le métier de la guerre contre la france qui les abandonnait.

Les enfans de charles premier chassés de france se réfugiérent en espagne. les ministres espagnols éclatérent dans toutes les cours, & sur-tout à rome, de vive voix & par écrit, contre un cardinal, qui sacrifiait, disaient-ils, les loix divines [p. 101] & humaines, l'honneur & la religion, au meurtrier d'un roi, & qui chassait de france charles II & le duc d'yorck, cousins de louis XIV, pour plaire au bourreau de leur pére. pour toute réponse aux cris de ces espagnols, on produisit les offres qu'ils avaient faites eux-mêmes au protecteur.

La guerre continuait toûjours en flandre avec des succès divers. turenne aiant assiégé valencienne, avec le maréchal de la ferté, éprouva le même revers que condé avait essuié devant arras. [M] le prince, secondé alors de dom juan d'aûtriche, plus digne de combattre à ses côtés, que n'était l'archiduc, força les lignes du maréchal de la ferté, le prit prisonnier, & délivra valencienne. turenne fit ce que condé avait fait dans une déroute pareille. il sauva l'armée battuë, & fit tête par tout à l'ennemi; il alla même un mois après assiégèr & prendre la petite ville de la capelle. c'était peut-être la premiere fois qu'une armée battuë avait osé faire un siége.

Cette démarche [errata: marche] de turenne si estimée, après laquelle la capelle fut prise, fut éclipsée par une marche plus belle encore du prince de condé. turenne assiégeait à peine cambrai, que condé, suivi de deux mille chevaux, perça à travers l'armée [p. 102] des assiégeans, & aiant renversé tout ce qui voulait l'arrêter, [M] il se jetta dans la ville. les citoiens reçurent à genoux leur libérateur. ainsi ces deux hommes opposés l'un à l'autre, déploiaient les ressources de leur génie. on les admirait dans leurs retraites, comme dans leurs victoires, dans leur bonne conduite, & dans leurs fautes même, qu'ils savaient toûjours réparer. leurs talens arrétaient tour-à-tour les progrès de l'une & de l'autre monarchie; mais le désordre des finances en espagne & en france était encore un plus grand obstacle à leurs succès.

La ligue faite avec cromwel donna enfin à la france une supériorité plus marquée; d'un côté, l'amiral blak alla brûler les gallions d'espagne auprès des îles canaries, & leur fit perdre les seuls trésors avec lesquels la guerre pouvait se soûtenir: de l'autre, vingt vaisseaux anglais vinrent bloquer le port de dunkerque, & six mille vieux soldats, qui avaient fait la révolution d'angleterre, renforcérent l'armée de turenne.

Alors dunkerque, la plus importante place de la flandre, fut assiégée par mèr & par terre. condé & dom juan d'aûtriche, aiant ramassé toutes leurs forces, se présentérent pour la secourir. l'europe avait les yeux sur cet événement. le cardinal [p. 103] mazarin mena louis XIV auprès du théâtre de la guerre, sans lui permettre d'y monter, quoiqu'il eût près de vingt ans. ce prince se tint dans calais, tandis que son armée attaqua celle d'espagne près des dunes, & qu'elle remporta [M] la plus belle victoire dont on eût entendu parler depuis la journée de rocroi.

Le génie du prince de condé ne put rien ce jour là contre les meilleures troupes de france & d'angleterre. l'armée espagnole fut détruite. dunkerque se rendit bientôt après. le roi accourut avec son ministre pour voir passer la garnison. le cardinal ne laissa paraître louis XIV, ni comme guerrier, ni comme roi; il n'avait pas d'argent à distribuèr aux soldats; à peine était-il servi: il allait manger chez mazarin, ou chez le vicomte de turenne, quand il allait à l'armée.

Cet oubli de la dignité roiale, n'était pas dans louis XIV l'effet du mépris pour le faste, mais celui du dérangement de ses affaires, & du soin que le cardinal avait de réunir pour soi-même la splendeur & l'autorité.

Louis n'entra dans dunkerque, que pour la rendre au lord lockhart ambassadeur de cromwel. mazarin essaïa, si par quelque finesse il pourrait éluder le traité, [p. 104] & ne pas remettre la place. mais lockhart menaça, & la fermeté anglaise l'emporta sur l'habileté italienne.

Plusieurs personnes ont assuré que le cardinal, qui s'était attribué l'événement d'arras, voulut engager turenne à lui cédèr encor l'honneur de la bataille des dunes. du bec-crépin comte de moret vint, dit-on, de la part du ministre, proposér au général d'écrire une lettre, par laquelle il parût, que le cardinal avait arrangé lui-même tout le plan des opérations. turenne reçut avec mépris ces insinuations, & ne voulut point donnèr un aveu qui eût produit la honte d'un général d'armée & le ridicule d'un homme d'église. mazarin, qui avait eû cette faiblesse, eût celle de rester brouillé jusqu'à sa mort avec turenne.

[M] Quelque tems après la[sic] siége de dunkerque, cromwel mourut à l'âge de 55 ans, au milieu des projets qu'il faisait, pour l'affermissement de sa puissance, & pour la gloire de sa nation. il avait humilié la hollande, imposé les conditions d'un traité au portugal, vaincu l'espagne, & forcé la france à briguer son appui. il avait dit depuis peu, en apprenant avec quelle hauteur ses amiraux s'étaient conduits à lisbonne: je veux qu'on respecte la république anglaise, autant [p. 105] qu'on a respecté autrefois la république romaine. il est faux, qu'il ait fait l'enthousiaste & le faux-prophéte à sa mort, comme l'ont débité quelques écrivains; mais il est sûr, qu'il mourut avec la fermeté d'ame, qu'il avait montrée toute sa vie. il fut enterré en monarque légitime, & laissa la réputation d'un grand roi, qui couvrait les crimes d'un usurpateur.

Le chevalier temple prétend que cromwel avait voulu avant sa mort s'unir avec l'espagne contre la france, & se faire donner calais avec le secours des espagnols, comme il avait eû dunkerque par les mains des français. rien n'était plus dans son caractére & dans sa politique. il eût été l'idole du peuple anglais, en dépouillant ainsi, l'une après l'autre, deux nations que la sienne haïssait également. la mort renversa ses grands desseins, sa tyrannie, & la grandeur de l'angleterre.

Il est à remarquer qu'on porta le deüil de cromwel à la cour de france, & que mademoiselle fut la seule qui ne rendit point cet hommage à la mémoire du meurtrier d'un roi son parent.

Richard cromwel succéda paisiblement & sans contradiction au protectorat de son pére, comme un prince de galles aurait succédé à un roi d'angleterre.

Richard fit voir, que du caractére d'un [p. 106] seul homme dépend la destinée d'un état. il avait un génie bien contraire à celui d'olivier cromwel, toute la douceur des vertus civiles, & rien de cette intrépidité féroce, qui sacrifie tout à ses intérêts. il eût conservé l'héritage acquis par les travaux de son pére, s'il eût voulu faire tuer trois ou quatre principaux officiers de l'armée, qui s'opposaient à son élévation. il aima mieux se démettre du gouvernement, que de régner par des assassinats; il vécut particulier, & même ignoré, jusqu'à l'âge de 90 ans, dans le païs, dont il avait été quelques jours le souverain. après sa démission du protectorat, il voiagea en france: on sait qu'à montpélier le prince de conti, frére du grand condé, en lui parlant sans le connaître, lui dit un jour: olivier cromwel était un grand homme, mais son fils richard est un misérable de n'avoir pas su jouir du fruit des crimes de son pére. cependant ce richard vécut heureux, & son pére n'avait jamais connu le bonheur.

Quelque tems auparavant, la france vit un autre éxemple bien plus mémorable du mépris d'une couronne. christine reine de suéde vint à paris. on admira en elle une jeune reine, qui à vingt-sept ans avait renoncé à la souveraineté dont elle était digne, pour vivre libre & tranquile. [p. 107] il est honteux aux écrivains protestans, d'avoir osé dire sans la moindre preuve, qu'elle ne quitta sa couronne que parce qu'elle ne pouvait plus la garder. elle avait formé ce dessein dès l'âge de vingt ans, & l'avait laissé meurir sept années. cette résolution, si supérieure aux idées vulgaires & si longtems méditée, devait fermer la bouche à ceux qui lui reprochérent de la legéreté & une abdication involontaire. l'un de ces deux reproches détruisait l'autre; mais il faut toûjours que ce qui est grand soit attaqué par les petits esprits.

Pour connaître le génie unique de cette reine, on n'a qu'à lire ses lettres. elle dit dans celle qu'elle écrivit à chanut, autrefois ambassadeur de france auprès d'elle: «j'ai possédé sans faste: je quitte avec facilité. après cela, ne craignez pas pour moi; mon bien n'est pas au pouvoir de la fortune[.]» elle écrivit au prince de condé: «je me tiens autant honorée par votre estime, que par la couronne que j'ai portée. si après l'avoir quittée, vous m'en jugez moins digne, j'avouërai que le repos que j'ai tant souhaité me coûte chèr; mais je ne me repentirai pourtant point de l'avoir acheté au prix d'une couronne, & je ne noircirai jamais une action, [p. 108] qui m'a semblé si belle, par un lâche repentir; & s'il arrive que vous condanniez cette action, je vous dirai pour toute excuse, que je n'aurais pas quitté les biens que la fortune m'a donnés, si je les eûsse cru nécessaires à ma félicité, & que j'aurais prétendu à l'empire du monde, si j'eûsse été aussi assurée d'y réussir, ou de mourir, que le serait le grand condé.»

Telle était l'ame de cette personne si singuliére; tel était son stile dans notre langue, qu'elle avait parlée rarement. elle savait huit langues; elle avait été disciple & amie de descartes, qui mourut à stockolm dans son palais, après n'avoir pû obtenir seulement une pension en france, où ses ouvrages furent même proscrits, pour les seules bonnes choses qui y fûssent. elle avait attiré en suéde tous ceux qui pouvaient l'éclairer. le chagrin de n'en trouvèr aucun parmi ses sujets, l'avait dégoûtée de régner sur un peuple qui n'était que soldat. elle crut, qu'il valait mieux vivre avec des hommes qui pensent, que de commandèr à des hommes sans lettres ou sans génie. elle avait cultivé tous les arts dans un climat où ils étaient alors inconnus. son dessein était d'aller se retirer au milieu d'eux en italie. elle ne vint en france, [p. 109] que pour y passer, parce que ces arts ne commençaient qu'à y naître. son goût la fixait à rome. dans cette vuë elle avait quitté la religion luthérienne pour la catholique; indifférente pour l'une & pour l'autre, elle ne fit point scrupule de se conformèr en apparence aux sentimens du peuple, chez lequel elle voulut passer sa vie. elle avait quitté son roiaume en 1654, & fait publiquement à inspruck la cérémonie de son abjuration. elle plut à la cour de france, quoiqu'il ne s'y trouvât pas une femme, dont le génie pût atteindre au sien. le roi la vit & lui fit de grands honneurs, mais il lui parla à peine. élevé dans l'ignorance;[sic] le bon sens avec lequel il était né, le rendait timide.

La plûpart des femmes & des courtisans n'observérent autre chose dans cette reine philosophe, sinon qu'elle n'était pas coëffée à la française, & qu'elle dansait mal. les sages ne condannérent dans elle, que le meurtre de monaldeschi son écuier, qu'elle fit assassinèr à fontainebleau dans un second voiage. de quelque faute qu'il fût coupable envers elle, aiant renoncé à la roiauté, elle n'avait plus aucun droit de faire justice. ce n'était pas une reine qui punissait un crime d'état; c'était une femme qui terminait une galanterie par [p. 110] un meurtre. cette honte & cette cruauté ternirent la philosophie, qui lui avait fait quittèr un trône. elle eût été punie en angleterre; mais la france ferma les yeux à cet attentat contre l'autorité du roi, contre le droit des nations, & contre l'humanité.

Après la mort de cromwel, & la déposition de son fils, l'angleterre resta un an dans la confusion de l'anarchie. charles-gustave, à qui la reine christine avait donné le roiaume de suéde, se faisait redouter dans le nord & dans l'allemagne. l'empereur ferdinand était mort en 1657; son fils léopold âgé de 17 ans, déja roi de hongrie & de bohème, n'avait point été élu roi des romains du vivant de son pére. mazarin voulut essaïer de faire louis XIV empereur. ce dessein était chimérique; il eût fallu ou forcer les électeurs, ou les séduire. la france n'était ni assez forte pour ravir l'empire, ni assez riche pour l'acheter; aussi les premiéres ouvertures faites à francfort par le maréchal de grammont & par lionne, furent-elles abandonnées aussitôt que proposées. léopold fut élu. tout ce que put la politique de mazarin, ce fut de faire une ligue avec les princes allemans, [M] pour l'observation des traités de munster, & pour donnèr un frein [p. 111] à l'autorité de l'empereur sur l'empire.

La france, après la bataille des dunes, était puissante au dehors, par la gloire de ses armes, & par l'état où étaient réduites les autres nations: mais le dedans souffrait; il était épuisé d'argent; on avait besoin de la paix.

Les nations, dans les monarchies chrétiennes, n'ont presque jamais d'intérêt aux guerres de leurs souverains. des armées mercenaires levées par ordre d'un ministre, & conduites par un général qui obéit en aveugle à ce ministre, font plusieurs campagnes ruineuses, sans que les rois au nom desquels elles combattent, aïent l'espérance, ou même le dessein de ravir tout le patrimoine l'un de l'autre. le peuple vainqueur ne profite jamais des dépouilles du peuple vaincu: il païe tout; il souffre dans la prospérité des armes, comme dans l'adversité; & la paix lui est presque aussi nécessaire, après la plus grande victoire, que quand les ennemis ont pris ses places frontiéres.

Il fallait deux choses au cardinal, pour consommèr heureusement son ministére; faire la paix, & assurer le repos de l'état par le mariage du roi. ce prince avait été malade dangereusement, après la [p. 112] campagne de dunkerque: on avait tremblé pour sa vie; le cardinal, qui n'était pas aimé de monsieur frére du roi, avait songé dans ce péril à mettre à couvert ses richesses immenses, & à préparer sa retraite. toutes ces considérations le déterminérent à marier louis XIV promtement. deux partis se présentaient, la fille du roi d'espagne, & la princesse de savoie. le cœur du roi avait pris un autre engagement; il aimait éperdument mademoiselle mancini l'une des niéces du cardinal. né avec un cœur tendre & de la fermeté dans ses volontés, plein de passion & sans expérience, il aurait pû se résoudre à épouser sa maîtresse.

Madame de motteville, favorite de la reine mére, dont les mémoires ont un grand air de vérité, prétend que mazarin fut tenté de laissèr agir l'amour du roi, & de mettre sa niéce sur le trône. il avait déja marié une autre niéce au prince de conti, une au duc de mercœur: celle que louis XIV aimait, avait été demandée en mariage par le roi d'angleterre. c'étaient autant de titres qui pouvaient justifier son ambition. il pressentit adroitement la reine mére: je crains bien, lui dit-il, que le roi ne veüille trop fortement épouser ma niéce. la reine, qui connaissait [p. 113] le ministre, comprit qu'il souhaitait ce qu'il feignait de craindre. elle lui répondit avec la hauteur d'une princesse du sang d'aûtriche, fille, femme & mére de rois, & avec l'aigreur que lui inspirait depuis quelque tems un ministre qui affectait de ne plus dépendre d'elle. elle lui dit: si le roi était capable de cette indignité, je me mettrais avec mon second fils à la tête de toute la nation, contre le roi & contre vous.

Mazarin ne pardonna jamais, dit-on, cette réponse à la reine: mais il prit le parti sage de penser comme elle; il se fit lui-même un honneur & un mérite de s'opposèr à la passion de louis XIV. son pouvoir n'avait pas besoin d'une reine de son sang pour appui. il craignait même le caractére de sa niéce; & il crut affermir encore la puissance de son ministére, en fuiant la gloire dangereuse d'élever trop sa maison.

Dès l'année 1656, il avait envoié lionne en espagne, solliciter la paix & demander l'infante; mais dom louis de haro, persuadé que quelque faible que fût l'espagne, la france ne l'était pas moins, avait rejetté les offres du cardinal. l'infante, fille du premier lit, était destinée au jeune léopold. le roi d'espagne n'avait alors de son second mariage [p. 114] qu'un fils, dont l'enfance mal-saine faisait craindre pour sa vie. on voulait que l'infante, qui pouvait être héritiére de tant d'états, portât ses droits dans la maison d'aûtriche, & non dans une maison ennemie: mais enfin philippe IV aiant eû un autre fils dom philippe prospèr, & sa femme étant encor enceinte, le danger de donner l'infante au roi de france lui parut moins grand, & la bataille des dunes lui rendit la paix nécessaire.

Les espagnols promirent l'infante, & demandérent une suspension d'armes. mazarin & dom louis se rendirent sur les frontiéres d'espagne & de france, dans l'île des faisans. quoique le mariage d'un roi de france & la paix générale fûssent l'objet de leurs conférences; cependant plus d'un mois se passa à arranger les difficultés sur la préséance & à régler des cérémonies. les cardinaux se disaient égaux aux rois, & supérieurs aux autres souverains. la france prétendait avec plus de justice la prééminence sur les autres rois. cependant dom louis de haro mit une égalité parfaite entre mazarin & lui, entre la france & l'espagne.

Les conférences durérent quatre mois. mazarin & dom louis y déploiérent toute leur politique; celle du cardinal était la finesse, celle de dom louis la lenteur. celui-ci [p. 115] ne donnait presque jamais de paroles, & celui-là en donnait toûjours d'équivoques. le génie du ministre italien était de vouloir surprendre; celui de l'espagnol était de s'empécher d'être surpris. on prétend qu'il disait du cardinal: il a un grand défaut en politique, c'est qu'il veut toûjours tromper.

Telle est la vicissitude des choses humaines, que de ce fameux traité des pirénées, il n'y a pas deux articles qui subsistent aujourd'hui. le roi de france garda le roussillon, qu'il eût toûjours conservé sans cette paix: mais à l'égard de la flandre, la monarchie espagnole n'y a plus rien. nous étions alors les amis nécessaires du portugal; nous ne le sommes plus: tout est changé. mais si dom louis de haro avait dit que le cardinal mazarin savait tromper, on a dit depuis qu'il savait prévoir. il méditait dès longtems l'alliance de la france & de l'espagne. on cite cette fameuse lettre de lui, écrite pendant les négociations de munster: «si le roi très-chrétien pouvait avoir les païs-bas & la franche-comté en dot, en épousant l'infante; alors nous pourrions aspirèr à la succession d'espagne, quelque renonciation qu'on fit faire à l'infante; & ce ne serait pas une attente fort éloignée, puisqu'il n'y [p. 116] a que la vie du prince son frére qui l'en pût exclure.» ce prince était alors balthasar qui mourut en 1649.

Le cardinal se trompait évidemment, en pensant qu'on pourrait donner les païs-bas & la franche-comté en mariage à l'infante. on ne stipula pas une seule ville pour sa dot. au contraire on rendit à la monarchie espagnole des villes considérables qu'on avait conquises, comme saint-omer, ypres, menin, oudenarde & d'autres places. on en garda quelques unes. le cardinal ne se trompa pas en croiant que la renonciation serait un jour inutile; mais ceux qui lui font honneur de cette prédiction, lui font donc prévoir que le prince dom balthasar mourrait en 1649; qu'ensuite les trois enfans du second mariage seraient enlevés au berceau; que charles, le cinquiéme de tous ces enfans mâles, mourrait sans postérité, & que ce roi aûtrichien ferait un jour un testament en faveur d'un petit-fils de louis XIV. mais enfin le cardinal mazarin prévit ce que vaudraient des renonciations, en cas que la postérité mâle de philippe IV s'éteignît; & des événemens étranges l'ont justifié, après plus de cinquante années.

Marie thérése, pouvant avoir pour dot les villes que la france rendait, n'apporta [p. 117] par son contrat de mariage, que cinq-cent mille écus d'or au soleil; il en coûta davantage au roi pour l'aller recevoir sur la frontiére. ces cinq-cent-mille écus, valant alors deux-millions-cinq-cent-mille livres, furent pourtant le sujet de beaucoup de contestations entre les deux ministres. enfin la france n'en reçut jamais que cent-mille francs.

Loin que ce mariage apportât aucun autre avantage présent & réel, que celui de la paix, l'infante renonça à tous les droits qu'elle pourrait jamais avoir sur aucune des terres de son pére; & louis XIV ratifia cette renonciation de la maniére la plus solennelle, & la fit ensuite enregistrèr au parlement.

Ces renonciations & ces cinq-cent-mille écus de dot semblaient être les clauses ordinaires des mariages des infantes d'espagne avec les rois de france. la reine anne d'aûtriche, fille de philippe III, avait été mariée à louis XIII à ces mêmes conditions; & quand on avait marié isabelle, fille de henri le grand, avec philippe IV roi d'espagne, on n'avait pas stipulé plus de cinq-cent-mille écus d'or pour sa dot, dont même on ne lui païa jamais rien: desorte qu'il ne paraissait pas qu'il y eût alors aucun avantage dans ces grands mariages: on [p. 118] n'y voiait que des filles de rois mariées à des rois, aiant à peine un présent de nôces.

Le duc de lorraine charles IV, de qui la france & l'espagne avaient beaucoup à se plaindre, ou plûtôt, qui avait beaucoup à se plaindre d'elles, fut compris dans le traité, mais en prince malheureux, qu'on punissait parce qu'il ne pouvait se faire craindre. la france lui rendit ses états en démolissant nanci, & en lui défendant d'avoir des troupes. dom louis de haro obligea le cardinal mazarin à faire recevoir en grace le prince de condé, en menaçant de lui laissèr en souveraineté rocroi, le câtelet & d'autres places, dont il était en possession. ainsi la france gagna à la fois ces villes & le grand condé. il perdit sa charge de grand-maître de la maison du roi, & ne revint presque qu'avec sa gloire.

Charles II roi titulaire d'angleterre, plus malheureux alors que le duc de lorraine, vint près des pirénées, où l'on traitait cette paix. il implora le secours de dom louis & de mazarin. il se flattait que leurs rois, ses cousins-germains, réunis oseraient enfin vangèr une cause commune à tous les souverains, puisqu'enfin cromwel n'était plus; il ne put seulement obtenir une entrevuë, ni avec [p. 119] mazarin, ni avec dom louis. lockhart, cet ambassadeur de cromwel, était à saint-jean de luz, & se faisait respectèr encor même après la mort du protecteur; & les deux ministres, dans la crainte de choquer cet anglais, refusérent de voir charles II. ils pensaient que son rétablissement était impossible, & que toutes les factions anglaises, quoique divisées entre elles, conspiraient également à ne jamais reconnaître de rois. ils se trompérent tous deux: la fortune fit peu de mois après ce que ces deux ministres auraient pû avoir la gloire d'entreprendre. charles fut rappellé dans ses états par les anglais, sans qu'un seul potentat de l'europe se fût jamais mis en devoir ni d'empécher le meurtre du pére, ni de servir au rétablissement du fils. il fut reçu dans les plaines de douvres, par vingt-mille citoiens, qui se jettérent à genoux devant lui. des vieillards, qui étaient de ce nombre, m'ont dit, que presque tout le monde fondait en larmes. il n'y eut peut-être jamais de spectacle plus touchant, ni de révolution plus subite. ce changement se fit en bien moins de tems, que le traité des pirénées ne fut conclu; & charles II était déja paisible possesseur de l'angleterre, que louis XIV n'était pas même encore marié par procureur.

[p. 120] Enfin le cardinal mazarin ramena le roi & la nouvelle reine à paris. un pére, qui aurait marié son fils sans lui donner l'administration de son bien, n'en eût pas usé autrement que mazarin; il revint plus puissant & plus jaloux de sa puissance & même de ses honneurs, que jamais; il ne donna plus la main aux princes du sang en lieu tiers, comme autrefois. celui qui avait traité dom louis de haro en égal, voulut traiter le grand condé en inférieur. il marchait alors avec un faste roial, aiant outre ses gardes une compagnie de mousquetaires, qui est aujourd'hui la seconde compagnie des mousquetaires du roi. on n'eut plus auprès de lui un accès libre: si quelqu'un était assez mauvais courtisan, pour demandèr une grace au roi, il était perdu. la reine mére, si longtems protectrice obstinée de mazarin contre la france, resta sans crédit, dès qu'il n'eut plus besoin d'elle. le roi son fils, élevé dans une soumission aveugle pour ce ministre, ne pouvait secoüer le joug qu'elle lui avait imposé aussi bien qu'à elle-même; elle respectait son ouvrage, & louis XIV n'osait pas encor régner du vivant de mazarin.

Un ministre est excusable du mal qu'il fait, lorsque le gouvernail de l'état est [p. 121] forcé dans sa main par les tempêtes; mais dans le calme il est coupable de tout le bien qu'il ne fait pas. mazarin ne fit de bien qu'à lui, & à sa famille par rapport à lui. huit années de puissance absoluë & tranquile depuis son dernier retour jusqu'à sa mort, ne furent marquées par aucun établissement glorieux ou utile; car le collége des quatre nations ne fut que l'effet de son testament. il gouvernait les finances comme l'intendant d'un seigneur obéré.

Le roi demanda quelquefois de l'argent à fouquet, qui lui répondait: sire, il n'y a rien dans les coffres de votre majesté; mais monsieur le cardinal vous en prétera. mazarin était riche d'environ deux-cent millions, à compter comme on fait aujourd'hui. plusieurs mémoires disent, qu'il en amassa une partie par des moiens trop au dessous de la grandeur de sa place. ils rapportent, qu'il partageait avec les armateurs les profits de leurs courses: c'est ce qui ne fut jamais prouvé; mais les hollandais l'en soupçonnérent, & ils n'auraient pas soupçonné le cardinal de richelieu.

On dit qu'en mourant il eut des scrupules, quoiqu'au dehors il montrât du courage. du moins il craignit pour ses biens, & il en fit au roi une donation entiére, [p. 122] croiant que le roi les lui rendrait. il ne se trompa point; le roi lui remit la donation au bout de trois jours. enfin il mourut; & il n'y eut que le roi qui semblât le regretter, car ce prince savait déja dissimuler. le joug commençait à lui peser; il était impatient de régner. cependant il voulut paraître sensible à une mort, qui le mettait en possession de son trône.

Louis XIV & la cour portérent le deüil du cardinal mazarin, honneur peu ordinaire, & que henri IV avait fait à la mémoire de gabrielle d'étrée.

On n'entreprendra pas ici d'éxaminer, si le cardinal mazarin a été un grand ministre ou non: c'est à ses actions de parler, & à la postérité de juger. mais on ne peut s'empécher de combattre l'opinion, qui suppose une étenduë d'esprit prodigieuse, & un génie presque divin dans ceux qui ont gouverné des empires avec quelque succès. ce n'est point une pénétration supérieure, qui fait les hommes d'état; c'est leur caractére. les hommes, pour peu qu'ils aïent du bon sens, voient tous à peu-près leurs intérêts. un bourgeois d'amsterdam, ou de berne, en sait sur ce point, autant que séjan, ximenés, boukingham, richelieu ou mazarin: mais notre conduite & nos entreprises [p. 123] dépendent uniquement de la trempe de notre ame, & nos succès dépendent de la fortune.

Par éxemple: si un génie, tel que le pape aléxandre VI, ou borgia son fils, avait eû la rochelle à prendre, il aurait invité dans son camp les principaux chefs sous un serment sacré, & se serait défait d'eux. mazarin serait entré dans la ville deux ou trois ans plustard, en gagnant & en divisant les bourgeois. dom louis de haro n'eût pas hazardé l'entreprise. richelieu fit une digue sur la mèr à l'exemple d'aléxandre, & entra dans la rochelle en conquérant; mais une marée un peu forte, ou un peu plus de diligence de la part des anglais, délivraient la rochelle, & faisaient passer richelieu pour un téméraire.

On peut juger du caractére des hommes par leurs entreprises. on peut bien assurer que l'ame de richelieu respirait la hauteur & la vengeance; que mazarin était sage, souple & avide de biens. mais pour connaître à quel point un ministre a de l'esprit, il faut ou l'entendre souvent parler, ou lire ce qu'il a écrit. il arrive souvent parmi les hommes d'état, ce qu'on voit tous les jours parmi les courtisans; celui qui a le plus d'esprit échouë, & celui qui a dans le caractére [p. 124] plus de patience, de force, de souplesse & de suite, réussit.

En lisant les lettres du cardinal mazarin & les mémoires du cardinal de rets, on voit aisément que rets était le génie supérieur. cependant mazarin fut tout-puissant, & rets fut proscrit. enfin il est très-vrai, que pour faire un puissant ministre, il ne faut souvent qu'un esprit médiocre, du bon sens & de la fortune; mais pour être un bon ministre, il faut avoir pour passion dominante, l'amour du bien public. le grand homme d'état est celui dont il reste de grands monumens utiles à la patrie.