ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 303] CHAPITRE SEIZIÉME.

Paix de riswick: état de la france & de l'europe: mort & testament de charles second, roi d'espagne.

La france conservait encor sa supériorité sur tous ses ennemis. elle en avait accablé quelques-uns, comme la savoie & le palatinat. elle faisait la guerre sur les frontiéres des autres. c'était un corps puissant & robuste, fatigué d'une longue résistance, & épuisé par ses victoires. un coup porté à propos l'eût fait chanceler. quiconque a plusieurs ennemis à la fois, ne peut avoir, à la longue, de salut [p. 304] que dans leur division ou dans la paix: louis XIV obtint bientôt l'un & l'autre.

Victor-amédée duc de savoie était celui de tous les princes, qui prenait le plustôt son parti, quand il s'agissait de rompre ses engagemens pour ses intérêts. ce fut à lui que la cour de france s'adressa. le comte de tessé, depuis maréchal de france, homme habile & aimable, d'un génie fait pour plaire, qui est le premier talent des négociateurs, agit d'abord sourdement à turin. le maréchal de catinat, aussi propre à faire la paix que la guerre, acheva la négociation. il n'était pas nécessaire de deux hommes habiles, pour déterminer le duc de savoie à recevoir ses avantages. on lui rendait son païs: on lui donnait de l'argent: on proposait le mariage du jeune duc de bourgogne, fils de monseigneur héritier de la couronne de france, avec sa fille. on fut bientôt d'accord: le duc & catinat conclurent [M] le traité à notre-dame de lorette, où ils allérent sous prétexte d'un pélerinage de dévotion, qui ne fit prendre le change à personne. le pape (c'était alors innocent XII) entrait ardemment dans cette négociation. son but était de délivrèr à la fois l'italie, & des invasions des français, & des taxes continuelles que l'empereur éxigeait [p. 305] pour païer ses armées. on voulait que les impériaux laissassent l'italie neutre. le duc de savoie s'engageait par le traité à obtenir cette neutralité. l'empereur répondit d'abord par des refus; car la cour de vienne ne se déterminait guéres qu'à l'extrémité. alors le duc de savoie joignit ses troupes à l'armée française. ce prince devint en moins d'un mois, de généralissime de l'empereur, généralissime de louis XIV. on amena sa fille en france, pour épousèr à onze ans le duc de bourgogne qui en avait treize. après la défection du duc de savoie, il arriva, comme à la paix de nimégue, que chacun des alliés prit le parti de traiter. l'empereur accepta d'abord la neutralité d'italie. les hollandais proposérent le château de riswick près de la haïe, pour les conférences d'une paix générale. quatre armées, que le roi avait sur pied, servirent à hâter les conclusions. il avait quatre-vingt-mille hommes en flandre sous villeroi. le maréchal de choiseul en avait quarante-mille sur les bords du rhin. catinat en avait encor autant en piémont. le duc de vendôme, parvenu enfin au généralat, après avoir passé par tous les dégrez depuis celui de garde du roi comme un soldat de fortune, [M] commandait en catalogne, où il gagna un [p. 306] combat, où il prit barcelone. ces nouveaux efforts & ces nouveaux succès furent la médiation la plus efficace. la cour de rome offrit encor son arbitrage, & fut refusée comme à nimégue. le roi de suéde charles XI fut le médiateur. enfin [M] la paix se fit, non plus avec cette hauteur & ces conditions avantageuses qui avaient signalé la grandeur de louis XIV; mais avec une facilité & un relâchement de ses droits, qui furent l'effet de sa politique, & qui devaient le mettre en état d'être plus grand & plus puissant que jamais.

Le roi d'espagne, usé de maladies & caffé avant quarante ans, tendait vers sa fin. la postérité de charles-quint allait s'éteindre en lui. il n'avait plus d'enfans. la nature donnait des droits à louis XIV sur la couronne d'espagne, comme au petit-fils de philippe III par la reine anne d'aûtriche; & au dauphin, comme au petit-fils de philippe IV par marie-thérése.

Le grand projet de louis XIV était, & devait être, de ne pas laisser tomber toute la succession de la vaste monarchie de son grand-pére & du grand-pére de son fils, dans l'autre branche de la maison d'aûtriche. il espérait que la maison de bourbon en arracherait au moins quelque [p. 307] démembrement, & que peut-être un jour elle l'aurait toute entiére. les renonciations autentiques de la femme & de la mére de louis XIV ne paraissaient que de vaines signatures, que des conjonctures nouvelles devaient anéantir. dans ce dessein qui aggrandissait ou la france ou la maison de bourbon, il était nécessaire de montrer quelque modération à l'europe, pour ne pas effaroucher tant de puissances toûjours soupçonneuses. la paix donnait le tems de se faire de nouveaux alliés, de rétablir les finances, de gagner ceux dont on aurait besoin, & de laisser former dans l'état de nouvelles milices. il fallait céder quelque chose, dans l'espérance d'obtenir beaucoup plus.

Le roi rendit donc aux espagnols tout tout ce qu'il leur avait pris vers les pirénées, & ce qu'il venait de leur prendre en flandre dans cette derniére guerre; luxembourg, mons, ath, courtrai. il reconnut, pour roi légitime d'angleterre, le roi guillaume, traité jusqu'alors de prince d'orange, d'usurpateur & de tyran. il promit de ne donnèr aucun secours à ses ennemis. le roi jacques, dont le nom fut ômis dans le traité, resta dans saint-germain, avec le nom inutile de roi, & des pensions de louis XIV. il ne fit plus que [p. 308] des manifestes; sacrifié par son protecteur à la nécessité, & déja oublié de l'europe.

Les jugemens rendus par les chambres de brisac & de mètz contre tant de souverains, & les réunions faites à l'alsace, monumens d'une puissance & d'une fierté dangereuse, furent abolis; & les bailliages juridiquement saisis furent rendus à leurs maîtres légitimes.

Outre ces désistemens, on restitua à l'empire fribourg, brisac, kehl, philipsbourg. on se soumit à raser les forteresses de strasbourg sur le rhin, le fort-louis, trarbach, le mont-roial; ouvrages, où vauban avait épuisé son art, & le roi ses finances. on fut étonné dans l'europe, & indigné en france que louis XIV eût fait la paix, comme s'il eût été vaincu. harlai, créci & calliéres, qui avaient signé cette paix, n'osaient se montrer, ni à la cour, ni à la ville; on les accablait de reproches & de ridicules, comme s'ils avaient fait un seul pas qui n'eût été ordonné par le ministére. la cour de louis XIV leur reprochait d'avoir trahi l'honneur de la france. les courtisans, plus empressés que éclairés, ne savaient pas que, sur ce traité honteux en apparence, louis voulait fonder sa grandeur.

Ce fut enfin par cette paix, que la france rendit la lorraine à la maison qui [p. 309] la possédait depuis sept-cent années. le duc charles V, appui de l'empire & vainqueur des turcs, était mort. son fils léopold prit, à la paix de riswick, possession de sa souveraineté; dépouillé à la vérité de ses droits réels, car il n'était pas permis au duc d'avoir des remparts à sa capitale: mais on ne put lui ôtèr un droit plus beau, celui de faire du bien à ses sujets; droit, dont jamais aucun prince n'a si bien usé que lui.

Il est à souhaiter, que la derniére postérité apprenne, qu'un des plus petits souverains de l'europe, a été celui qui a fait le plus de bien à son peuple. il trouva la lorraine désolée & déserte: il la repeupla, il l'enrichit. il l'a conservée toûjours en paix, pendant que le reste de l'europe a été ravagé par la guerre. il a eû la prudence d'être toûjours bien avec la france, & d'être aimé dans l'empire; tenant heureusement ce juste milieu, qu'un prince sans pouvoir n'a presque jamais pu gardèr entre deux grandes puissances. il a procuré à ses peuples l'abondance, qu'ils ne connaissaient plus. sa noblesse, réduite à la derniére misére, a été mise dans l'opulence par ses seuls bienfaits. voiait-il la maison d'un gentil-homme en ruine, il la faisait rebâtir à ses dépens: il païait leurs dettes; il mariait leurs [p. 310] filles; il prodiguait des présens, avec cet art de donner, qui est encor au-dessus des bienfaits; il mettait dans ses dons la magnificence d'un prince & la politesse d'un ami. les arts en honneur dans sa petite province, produisaient une circulation nouvelle, qui fait la richesse des états. sa cour était formée sur le modéle de celle de france. on ne croiait presque pas avoir changé de lieu, quand on passait de versailles à lunéville. à l'éxemple de louis XIV, il faisait fleurir les belles lettres. il a établi dans lunéville une espéce d'université sans pédantisme, où la jeune noblesse d'allemagne venait se former. on y apprenait de véritables sciences, dans des écoles où la physique était démontrée aux yeux par des machines admirables. il a cherché les talens jusques dans les boutiques & dans les forêts, pour les mettre au jour & les encourager. enfin, pendant tout son régne, il ne s'est occupé que du soin de procurèr à sa nation de la tranquillité, des richesses, des connaissances & des plaisirs. je quitterais demain ma souveraineté, disait-il, si je ne pouvais faire du bien. aussi a-t-il goûté le bonheur d'être aimé; & j'ai vu, longtems après sa mort, ses sujets verser des larmes en prononçant son nom. il a laissé, en mourant, son éxemple à suivre [p. 311] aux plus grands rois; & il n'a pas peu servi à préparèr à son fils le chemin du trône de l'empire.

Dans le tems que louis XIV ménageait la paix de riswick pour partager la succession d'espagne, la couronne de pologne vint à vaquer. cette couronne était alors la seule élective au monde. citoiens & étrangers y peuvent prétendre. il faut deux choses pour y parvenir, ou un mérite assez éclatant & assez soûtenu par les intrigues pour entraîner les suffrages, (comme il était arrivé à jean sobieski dernier roi); ou bien des trésors assez grands pour acheter ce roiaume, qui est presque toûjours à l'enchére.

L'abbé de polignac, depuis cardinal, eut d'abord assez d'adresse, pour disposer les suffrages en faveur de ce prince de conti, connu par les actions de valeur, qu'il avait faites à steinkerque & à nerwinde. il n'avait jamais commandé en chef; il n'entrait point dans les conseils du roi; monsieur le duc avait autant de réputation que lui à la guerre; monsieur de vendôme en avait davantage: cependant sa renommée effaçait alors les autres noms, par le grand art de plaire & de se faire valoir, que jamais on ne posséda mieux que lui. polignac, qui avait celui de persuader, détermina d'abord [p. 312] les esprits en sa faveur. il balança, avec de l'éloquence & des promesses, l'argent qu'auguste électeur de saxe prodiguait. [M] le prince de conti fut élu roi par le plus grand parti, & proclamé par le primat du roiaume. auguste fut élu deux heures après, par un parti beaucoup moins nombreux: mais il était prince souverain & puissant; il avait des troupes prêtes sur les frontiéres de pologne. le prince de conti était absent, sans argent, sans troupes, sans pouvoir; il n'avait pour lui, que son nom & le cardinal de polignac. il fallait, ou que louis XIV l'empéchât de recevoir l'offre de la couronne, ou qu'il lui donnât dequoi l'emporter sur son rival. le ministére français passa pour en avoir fait trop, en envoiant le prince de conti; & trop peu, en ne lui donnant qu'une faible escadre & quelques lettres de change, avec lesquelles il arriva à la rade de dantzig. le ministére français s'est souvent conduit avec cette politique mitigée, qui commence les affaires pour les abandonner. le prince de conti ne fut pas seulement reçu à dantzig. ses lettres de change y furent protestées. les intrigues du pape, celles de l'empereur, l'argent & les troupes de saxe, assûraient déja la couronne à son rival. il revint, avec la gloire d'avoir été élu. la france [p. 313] eut la mortification de faire voir, qu'elle n'avait pas assez de force pour faire un roi de pologne.

Cette disgrace du prince de conti ne troubla point la paix du nord entre les chrétiens. le midi de l'europe fut tranquile bientôt après par la paix de riswick. il ne restait plus de guerre que celle que les turcs faisaient à l'allemagne, à la pologne, à venise & à la moscovie. les chrétiens, quoique mal gouvernés & divisés entre eux, avaient dans cette guerre la supériorité. la bataille de zanta, [M] où le prince eugéne battit le grand-seigneur en personne, fameuse par la mort d'un grand-visir, de dix-sept bachas, & de plus de vingt-mille turcs, abaissa l'orgueil ottoman, & procura la paix de carlovitz, où les turcs reçurent la loi. [M] les vénitiens eurent la morée, les moscovites asoph, les polonais caminiek, l'empereur la transilvanie. la chrétienté fut alors tranquile & heureuse, on n'entendait parler de guerre, ni en asie, ni en afrique. toute la terre était en paix vers les deux derniéres années du dix-septiéme siécle, époque singuliére & d'une trop courte durée.

Les malheurs publics recommencérent bientôt. le nord fut troublé dès l'an 1700 par les deux hommes les plus singuliers [p. 314] qui fussent sur la terre. l'un était le czar pierre aléxiovitz, empereur de russie; & l'autre le jeune charles XII, roi de suéde. le czar pierre, né barbare, devenu un grand homme, a été à force de génie & de travaux, le réformateur ou plustôt le fondateur de son empire. charles XII plus vertueux que le czar, & cependant moins utile à ses sujets, fait pour commandèr à des soldats & non à des peuples, a été le premier des héros de son tems; mais il est mort avec la réputation d'un roi imprudent. la désolation du nord, dans une guerre de dix-huit années, a dû son origine à la politique ambitieuse du czar, du roi de danemarck & du roi de pologne, qui voulurent profiter de la jeunesse de charles XII, pour lui ravir une partie de ses états. le roi charles, à l'âge de seize ans, les vainquit tous trois. [M] il fut la terreur du nord, & passa déja pour un grand homme, dans un âge où les autres hommes n'ont pas reçu encor toute leur éducation. il fut neuf ans le roi le plus redoutable qui fût au monde, & neuf autres années le plus malheureux.

Les troubles du midi de l'europe ont eû une autre origine. il s'agissait de recüeillir les dépoüilles du roi d'espagne, dont la mort s'approchait. les puissances [p. 315] qui dévoraient déja en idée cette succession immense, faisaient ce que nous voions souvent dans la maladie d'un riche vieillard sans enfans: sa femme, ses parens, des prêtres, des officiers préposés pour recevoir les derniéres volontés des mourans, l'assiégent de tous côtés pour arracher de lui un mot favorable. quelques héritiers consentent à partager ses dépoüilles; d'autres s'apprêtent à les disputer.

Louis XIV & l'empereur léopold étaient au même dégré: tous deux petits-fils de philippe trois: tous deux avaient épousé des filles de philippe IV: ainsi monseigneur fils du roi, & joseph roi des romains, fils de l'empereur, étaient encor doublement au même dégré. le droit d'aînesse était dans la maison de bourbon, puisque le roi & monseigneur avaient les aînées pour méres: mais la maison de l'empereur comptait pour ses droits, premiérement les renonciations autentiques & ratifiées de louis XIII & de louis XIV à la couronne d'espagne; ensuite le nom d'aûtriche; le sang de maximilien, dont léopold & charles II descendaient; l'union presque toûjours constante des deux branches aûtrichiennes; la haine encor plus constante de ces deux branches contre les bourbons; l'aversion, que la nation [p. 316] espagnole avait alors pour la nation française; enfin les ressorts d'une politique en possession de gouverner le conseil d'espagne.

Non seulement ces deux concurrens se craignaient mutuellement, mais ils avaient encor l'europe à craindre. les puissances & surtout l'angleterre & la hollande, dont l'intérêt est de tenir la balance entre les souverains, ne pouvaient souffrir que la même tête pût porter avec la couronne d'espagne, ou celle de l'empire, ou celle de france. guillaume, roi d'angleterre, imagina de faire, du vivant même du roi charles II, un partage de la monarchie espagnole, & d'en donner la principale partie à un prince qui ne serait ni du sang de bourbon, ni du sang d'aûtriche. il y avait un jeune prince de baviére, enfant de huit ans, descendant d'une fille cadette de philippe IV, femme de l'empereur léopold. une fille de ce léopold & de cette cadette, mariée à l'électeur de baviére maximilien, avait été mére de cet enfant. ce fut sur lui qu'on jetta les yeux. le roi de france y consentit; il se donnait à lui-même par ce partage, la sicile, naples, la province de guipuscoa & beaucoup de villes. l'archiduc charles devait avoir milan. tout le reste de la monarchie était abandonné [p. 317] à ce jeune prince de baviére, qui de longtems ne serait à craindre. [M] la france, l'angleterre & la hollande firent ce traité5 la france croiait gagner des états; l'angleterre & la hollande croiaient affermir le repos d'une partie de l'europe; toute cette politique fut vaine. le roi moribond, apprenant qu'on déchirait sa monarchie de son vivant, fut indigné. on s'attendait, qu'à cette nouvelle il déclarerait pour son successeur, l'empereur, ou un fils de l'empereur léopold, ou un fils de cet empereur; qu'il lui donnerait cette récompense, de n'avoir point trempé dans ce partage; que la grandeur & l'intérêt de la maison d'aûtriche lui dicteraient un testament. il en fit un en effet; mais il déclara ce même prince de baviére unique héritier de tous ses états. la nation espagnole, qui ne craignait rien tant que le démembrement de sa monarchie, applaudissait à cette disposition. la paix semblait devoir en être le fruit. cette espérance fut encor aussi vaine que le traité de partage. [M] le prince de baviére, désigné roi, mourut à bruxelles.

On accusa injustement de cette mort précipitée la maison d'aûtriche, sur [p. 318] cette seule vraisemblance, que ceux-là commettent le crime, à qui le crime est utile. alors recommencérent les intrigues à la cour de madrid, à vienne, à versailles, à londres, à la haie & à rome.

Louis XIV, le roi guillaume & les états-généraux, disposérent encor une fois en idée de la monarchie espagnole. ils assignaient à l'archiduc charles, fils puîné de l'empereur, [M] la part qu'ils avaient auparavant donnée à l'enfant qui venait de mourir.

On donnait milan au duc de lorraine; & la lorraine, si souvent envahie & si souvent renduë par la france, devait y être annéxée pour jamais. ce traité, qui mit en mouvement la politique de tous les princes pour le traversèr ou pour le soûtenir, fut tout aussi inutile que le premier. l'europe fut encor trompée dans son attente, comme il arrive presque toûjours.

L'empereur, à qui on proposait ce traité de partage à signer, n'en voulait point, parce qu'il espérait avoir toute la succession. le roi de france, qui en avait pressé la signature, attendait les événemens avec incertitude.

Alors le roi d'espagne, qui se voiait [p. 319] mourir à la fleur de son âge, voulut donner tous ses états à l'archiduc charles, neveu de sa femme, second fils de l'empereur léopold. il n'osait les laissèr au fils aîné; tant le sistéme de l'équilibre prévalait dans les esprits, & tant il était sûr que la crainte de voir l'espagne, les indes, l'empire, la hongrie, la bohéme, la lombardie, dans les mêmes mains, armerait le reste de l'europe. il demandait que l'empereur léopold envoiât son second fils charles à madrid, à la tête de dix-mille hommes; mais ni la france, ni l'angleterre, ni la hollande, ni l'italie ne l'auraient alors souffert: toutes voulaient le partage. l'empereur ne voulait point envoier son fils seul à la merci du conseil d'espagne, & ne pouvait y faire passer dix-mille hommes. il voulait seulement faire marcher des troupes en italie, pour s'assurer cette partie des états de la monarchie aûtrichienne-espagnole. il arriva, pour le plus important intérêt entre deux grands rois, ce qui arrive tous les jours entre des particuliers pour des affaires legéres. on disputa, on s'aigrit: la fierté allemande révoltait la hauteur castillane. la comtesse de perlitz, qui gouvernait la femme du roi mourant, aliénait les esprits qu'elle eût dû gagnèr à madrid; & le conseil de vienne [p. 320] les éloignait encor davantage par ses hauteurs.

Le jeune archiduc, qui fut depuis l'empereur charles VI, appelait toûjours les espagnols d'un nom injurieux. il apprit alors combien les princes doivent peser leurs paroles. un évêque de lérida ambassadeur de madrid à vienne, mécontent des allemans, releva ces discours, les envenima dans ses dépéches, & écrivit lui-même des choses plus injurieuses pour le conseil d'aûtriche, que l'archiduc n'en avait prononcées contre les espagnols. «les ministres de léopold, écrivait-il, ont l'esprit fait comme les cornes des chévres de mon païs, petit, dur & tortu.»

Cette lettre devint publique. l'évêque de lérida fut rappellé, & à son retour à madrid, il ne fit qu'accroître l'aversion des espagnols contre les aûtrichiens.

Plusieurs petitesses, qui se mélent toûjours aux affaires importantes, contribuérent au grand changement qui arriva en europe, & préparérent la révolution qui fit perdre pour jamais à la maison d'aûtriche les espagnes & les indes. le cardinal portocaréro & les grands d'espagne les plus accrédités, se réunissant pour prévenir le démembrement de la monarchie, persuadérent à charles II, de préférèr un petit-fils de louis XIV à [p. 321] un prince éloigné d'eux, & hors d'état de les défendre. ce n'était point anéantir les renonciations solennelles de la mére & de la femme de louis XIV à la couronne d'espagne, puisqu'elles n'avaient été faites que pour empécher les aînés de leurs descendans de réunir sous leur domination les deux roiaumes, & qu'on ne choisissait point un aîné. c'était en même tems rendre justice aux droits du sang; c'était conserver la monarchie espagnole sans partage. le roi scrupuleux fit consulter des théologiens, qui furent de l'avis de son conseil; ensuite tout malade qu'il était, il écrivit de sa main au pape innocent XII, & lui fit la même consultation. le pape, qui croiait voir dans l'affaiblissement de la maison d'aûtriche la liberté de l'italie, écrivit au roi: «que les loix d'espagne & le bien de la chrétienté éxigeaient de lui, qu'il donnât la préférence à la maison de france.» la lettre du pape était du 16 juillet 1700. il traita ce cas de conscience d'un souverain, comme un[e] affaire d'état, tandis que le roi d'espagne faisait de cette grande affaire d'état, un cas de conscience.

Louis XIV en fut informé: c'est toute la part que le cabinet de versailles eut à cet événement. on n'avait pas même alors d'ambassadeur à madrid; & le maréchal [p. 322] d'harcourt avait été rappellé depuis six mois de cette cour, parce que le traité de partage, que la france voulait soûtenir par les armes, n'y rendait plus son ministére agréable. il n'y avait plus à madrid qu'un secretaire de l'ambassade du maréchal, chargé des affaires. on le qualifie d'envoié, dans tous les journaux du tems & dans les histoires qui en sont les copies; mais il y a une grande différence entre les titres qu'on a, & ceux qu'on se donne.

Toute l'europe a pensé que ce testament de charles second avait été dicté à versailles. le roi mourant n'avait consulté que l'intérêt de son roiaume, les vœux de ses sujets, & même leurs craintes; car le roi de france faisait avancer des troupes sur la frontiére: c'était même le maréchal d'harcourt qui les devait commander. rien n'est plus vrai, que la réputation de louis XIV & l'idée de sa puissance furent les seuls négociateurs qui opérérent cette révolution. charles d'aûtriche, après avoir signé la ruine de sa maison & la grandeur de celle de bourbon, languit encor un mois, & [M] acheva enfin à l'âge de trente-neuf ans, la vie obscure qu'il avait menée sur le trône. peut-être n'est-il pas inutile, pour faire connaître l'esprit humain, de dire [p. 323] que quelques mois avant sa mort, ce monarque fit ouvrir à l'escurial les tombeaux de son pére, de sa mére & de sa premiére femme, marie-louise d'orleans, dont il était soupçonné d'avoir permis l'empoisonnement. (voiez le chapitre des anecdotes.) il baisa ce qui restait de ces cadavres; soit qu'en cela il suivît l'éxemple de quelques anciens rois d'espagne; soit qu'il voulût s'accoûtumèr aux horreurs de la mort; soit qu'une secrette superstition lui fît croire que l'ouverture de ces tombes retarderait l'heure, où il devait être porté dans la sienne.

Son testament fut si secret, que le comte de harrac, ambassadeur de l'empereur, se flattait encor que l'archiduc était reconnu successeur. il attendit long-tems l'issuë du grand conseil, qui se tint immédiatement après la mort du roi. le duc d'abrantes vint à lui les bras ouverts: l'ambassadeur ne douta plus dans ce moment que l'archiduc ne fût roi; quand le duc d'abrantes lui dit en l'embrassant, vengo ad expedir me de la casa de austria. je viens prendre congé de la maison d'aûtriche.

Ainsi, aprés[sic] deux-cent ans de guerres & de négociations pour quelques frontiéres des états espagnols, la maison de france eut d'un trait de plume la monarchie [p. 324] entiére, sans traités, sans intrigues, & sans même avoir eû l'espérance de cette succession. on s'est cru obligé de faire connaître la simple vérité d'un fait jusqu'à présent obscurci par tant de ministres & d'historiens, séduits par leurs préjugés & par les apparences qui séduisent presque toûjours. tout ce qu'on a débité dans tant de volumes, d'argent répandu par le maréchal d'harcourt, & des ministres espagnols gagnés pour parvenir à ce testament, est au rang des mensonges politiques, & des erreurs populaires. le marquis de torci, qui gouvernait alors les affaires étrangéres en france, a rendu un témoignage autentique à cette vérité, par un écrit que j'ai de sa main. mais le roi d'espagne, en choisissant pour son héritier le petit-fils d'un roi si long-tems son ennemi, pensait toûjours aux suites que l'idée d'un équilibre général devait entraîner. le duc d'anjou, petit-fils de louis XIV, n'était appellé à la succession d'espagne, que parce qu'il ne devait pas espérer celle de france; & le même testament, qui au défaut des puînés du sang de louis xiv rappellait l'archiduc charles (depuis l'empereur charles VI), portait expressément que l'empire & l'espagne ne seraient jamais réunis sous un même souverain.

[p. 325] Louis XIV pouvait s'en tenir encor au traité de partage, qui était un gain pour la france. il pouvait accepter le testament qui était un avantage pour sa maison. il est certain que la matiére fut mise en délibération. il n'y eut de toutes les têtes du conseil, que le seul chancelier pontchartrain, qui fut d'avis de s'en tenir au traité. il voiait les dangers d'une nouvelle guerre à soûtenir. louis les voiait aussi; mais il était accoûtumé à ne les pas craindre. il accepta le testament; & rencontrant, au sortir du conseil, les princesses de conti avec madame la duchesse: eh-bien, leur dit-il en souriant, quel parti prendriez-vous? puis sans attendre leur réponse: quelque parti que je prenne, ajouta-t-il, je sai bien que je serai blâmé.

Les actions des rois, tout flattés qu'ils sont, éprouvent toûjours tant de critiques, que le roi d'angleterre lui-même essuia des reproches dans son parlement; & ses ministres furent poursuivis, pour avoir fait le traité de partage. les anglais, qui raisonnent mieux qu'aucun peuple, mais en qui la fureur de l'esprit de parti éteint quelquefois la raison, criaient à la fois, & contre guillaume qui avait fait le traité, & contre louis XIV qui le rompait.

[p. 326] L'europe parut d'abord dans l'engourdissement de la surprise & de l'impuissance, quand elle vit la monarchie d'espagne soûmise à la france, dont elle avait été trois-cent ans la rivale. louis XIV semblait le monarque le plus heureux & le plus puissant de la terre. il se voiait à soixante & deux ans, entouré d'une nombreuse postérité; un de ses petits-fils allait gouverner sous ses ordres l'espagne, l'amérique, la moitié de l'italie, & les pais-bas. l'empereur n'osait encor que se plaindre.

Le roi guillaume, à l'âge de cinquante & deux ans, devenu infirme & faible, ne paraissait plus un ennemi dangereux. il lui fallait le consentement de son parlement, pour faire la guerre; & louis avait fait passer six-millions de livres en angleterre, avec lesquels il espérait disposer de plusieurs voix de ce parlement. guillaume & la hollande, n'étant pas assez forts pour se déclarer, écrivirent à philippe V [M] comme au roi légitime d'espagne. louis XIV était assuré de l'électeur de baviére, pére du jeune prince qui était mort désigné roi d'espagne. cet électeur, gouverneur des païs-bas au nom du dernier roi charles II, assurait tout d'un coup à philippe V la possession de la flandre, & ouvrait dans son électorat le [p. 327] chemin de vienne aux armées françaises, en cas que l'empereur osât faire la guerre. l'électeur de cologne, frére de l'électeur de baviére, était aussi intimement lié à la france que son frére; & ces deux princes semblaient avoir raison, le parti de la maison de bourbon étant alors incomparablement le plus fort. le duc de savoie, déja beau-pére du duc de bourgogne, allait l'être encor du roi d'espagne; il devait commander les armées françaises en italie. on ne s'attendait pas, que le pére de la duchesse de bourgogne & de la reine d'espagne, dût jamais faire la guerre à ses deux gendres.

Le duc de mantouë, vendu à la france par son ministre, se vendit aussi lui-même, & reçut garnison française dans mantouë. le milanais reconnut le petit-fils de louis XIV sans balancer. le portugal même, ennemi naturel de l'espagne, s'unit d'abord avec elle. enfin de lisbonne à anvers, & du danube à naples, tout paraissait être aux bourbons. le roi était si fièr de sa prospérité, qu'en parlant au duc de la rochefoucault au sujet des propositions que l'empereur lui faisait alors, il se servit de ces termes: vous les trouverez encor plus insolentes, qu'on ne vous l'a dit.

Le roi guillaume, ennemi jusqu'au [p. 328] tombeau de la grandeur de louis XIV, promit à l'empereur d'armer pour lui l'angleterre & la hollande: il mit encor le danemarck dans ses intérêts; enfin il signa à la haie la ligue déja tramée [M] contre la maison de france. mais le roi s'en étonna peu; & comptant sur les divisions que son argent devait jetter dans le parlement anglais, & plus encor sur les forces réunies de la france & de l'espagne, il méprisa ses ennemis.

Jacques mourut alors à saint-germain. [M] le premier pas, que fit louis XIV, ce fut de reconnaître le prince de galles pour roi légitime d'angleterre. peut-être sans cette démarche, le parlement anglais n'eût point pris de parti entre les maisons de bourbon & d'aûtriche; du moins des membres de ce parlement me l'ont assuré, mais reconnaître ainsi pour leur roi un prince proscrit par eux, leur parut un outrage à la nation, & un despotisme qu'on voulait éxercer dans l'europe. cet esprit de liberté qui régnait en angleterre, nourri par la haine du pouvoir de louis XIV, disposa la nation à donner tous les subsides que demandait guillaume.

L'empereur léopold commença d'abord cette guerre en italie, dès le printems de l'année 1701. l'italie a toûjours été le [p. 329] païs le plus cher à l'ambition des empereurs. c'était celui, où ses armes pouvaient le plus aisément pénétrer par le tirol & par l'état de venise; car venise, quoique neutre en apparence, penchait plus cependant pour la maison d'aûtriche, que pour celle de bourbon. obligée d'ailleurs par des traités de donner passage aux troupes allemandes, elle accomplissait ces traités sans peine.

L'empereur, pour attaquer louis XIV du côté de l'allemagne, attendait que le corps germanique se fut ébranlé en sa faveur. il avait des intelligences & un parti en espagne: mais les fruits de ces intelligences ne pouvaient éclore, si l'un des fils de l'empereur ne se présentait pour les recueillir; & ce fils de l'empereur ne pouvait s'y rendre, qu'à l'aide des flotes d'angleterre & de hollande. le roi guillaume hâtait les préparatifs. son esprit, plus agissant que jamais dans un corps sans force & presque sans vie, remuait tout, moins pour servir la maison d'aûtriche, que pour abaisser louis XIV.

Il devait au commencement de 1702 se mettre à la tête des armées. la mort le prévint dans ce dessein. une chûte de cheval acheva de déranger ses organes affaiblis; [M] une petite fiévre l'emporta. il mourut, ne répondant rien à ce que des [p. 330] prêtres anglais, qui étaient auprès de son lit, lui dirent sur leur religion, & ne marquant d'autre inquiétude, que celle que lui donnaient les affaires de l'europe.

Il laissa la réputation d'un grand politique, quoiqu'il n'eût point été populaire; & d'un général à craindre, quoiqu'il eût perdu beaucoup de batailles. toûjours mesuré dans sa conduite & jamais vif que dans un jour de combat, il ne régna paisiblement en angleterre, que parce qu'il ne voulut pas y être absolu. on l'appelait, comme on sait, le stathouder des anglais, & le roi des hollandais. il savait toutes les langues de l'europe, & n'en parlait aucune avec agrément, aiant beaucoup plus de réfléxion dans l'esprit que d'imagination. il affectait de fuir les éloges & les flatteries, peut-être parce que louis XIV semblait trop les aimer. sa gloire fut d'un autre genre, que celle du monarque français. ceux qui estiment plus l'avantage d'avoir acquis un roiaume sans aucun droit de la nature, de s'y être maintenu sans être aimé, d'avoir gouverné despotiquement la hollande sans la subjuguer, d'avoir été l'ame & le chef de la moitié de l'europe, d'avoir eû les ressources d'un général & la valeur d'un soldat, de n'avoir jamais persécuté personne pour la religion, d'avoir méprisé [p. 331] toutes les superstitions des hommes, d'avoir été simple & modeste dans ses mœurs; ceux-là sans doute donneront le nom de grand à guillaume plustôt qu'à louis. ceux qui sont plus touchés des plaisirs d'une cour brillante, de la magnificence, de la protection donnée aux arts, du zéle pour le bien public, de la passion pour la gloire, du talent de régner; qui sont plus frapés de cette hauteur, avec laquelle des ministres & des généraux ont ajoûté des provinces à la france, sur un ordre de leur roi; qui s'étonnent davantage d'avoir vû un seul état résistèr à tant de puissances; enfin qui admirent plus un roi de france, qui sait donner l'espagne à son petit-fils, qu'un gendre qui détrône son beau-pére; ceux-là donneront à louis XIV la préférence.

A guillaume trois succéda la princesse anne fille du roi jacques & de la fille d'hide avocat devenu chancelier, & l'un des grands hommes de l'angleterre. elle était mariée au prince de danemarck, qui ne fut que son premier sujet. dès qu'elle fut sur le trône, elle entra dans toutes les mesures du roi guillaume, quoiqu'elle eût été ouvertement brouillée avec lui. ces mesures étaient les vœux de la nation. un roi fait ailleurs entrer aveuglément ses peuples dans toutes [p. 332] ses vuës; mais à londres un roi doit entrer dans celles de son peuple.

Ces dispositions de l'angleterre & de la hollande, pour mettre, s'il se pouvait, sur le trône d'espagne l'archiduc charles fils de l'empereur, ou du moins pour résistèr aux bourbons, méritent peut-être l'attention de tous les siécles. la hollande devait, pour sa part, entretenir cent-deux-mille hommes de troupes, soit dans les garnisons, soit en campagne. il s'en fallait beaucoup que la vaste monarchie espagnole pût en fournir autant dans cette conjoncture. une province de marchands, presque toute subjuguée en deux mois trente ans auparavant, pouvait plus alors que les maîtres de l'espagne, de naples, de la flandre, du pérou & du méxique. l'angleterre promettait quarante-mille hommes. il arrive dans toutes les alliances, que l'on fournit à la longue beaucoup moins qu'on n'avait promis. l'angleterre au contraire donna cinquante-mille hommes, dans la seconde année, au lieu de quarante; & vers la fin de la guerre elle entretint, tant de ses troupes que de celles des alliés, sur les frontiéres de france, en espagne, en italie, en irlande, en amérique, & sur ses flotes, deux-cent-vingt-mille soldats & matelots combattans: dépense presqu'incroiable, [p. 333] pour qui considérera que l'angleterre, proprement dite, n'est que le tiers de la france, & qu'elle n'a pas la moitié tant d'argent monnoié; mais dépense vraisemblable, aux yeux de ceux qui savent ce que peuvent le commerce & le crédit. les anglais ont porté toûjours le plus grand fardeau de cette alliance. les hollandais ont insensiblement diminué le leur: car après tout, la république des états-généraux n'est qu'une illustre compagnie de commerce; & l'angleterre est un païs fertile, rempli de négocians & de guerriers.

L'empereur devait fournir quatre-vingt-dix-mille hommes, sans compter les secours de l'empire & des alliés qu'il espérait détacher de la maison de bourbon; & cependant le petit-fils de louis XIV régnait déja paisiblement dans madrid; & louis, au commencement du siécle, était au comble de sa puissance & de sa gloire. mais ceux, qui pénétraient dans les ressorts des cours de l'europe & surtout dans celle de france, commençaient à craindre quelques revers. l'espagne, affaiblie sous les derniers rois du sang de charles-quint, l'était encor davantage dans les premiers jours d'un régne d'un bourbon. la maison d'aûtriche avait des partisans dans plus d'une province de cette [p. 334] monarchie. la catalogne semblait prête à secoüer le nouveau joug, & à se donnèr à l'archiduc charles. il était impossible, que le portugal ne se rangeât, tôt ou tard, du côté de la maison d'aûtriche. son intérêt visible était de nourrir chez les espagnols, ses ennemis naturels, une guerre civile, dont lisbonne ne pouvait que profiter. le duc de savoie, à peine beau-pére du nouveau roi d'espagne, & lié aux bourbons par le sang & par les traités, paraissait déja mécontent de ses gendres. cinquante-mille écus par mois, poussés depuis jusqu'à deux-cent-mille francs, ne paraissaient pas un avantage assez grand, pour le retenir dans leur parti. il lui fallait au moins le montferrat & une partie du milanais. les hauteurs, qu'il essuiait des généraux français & du ministére de versailles, lui faisaient craindre avec raison d'être bientôt compté pour rien par ses deux gendres, qui tenaient resserrés ses états de tous côtés. il avait déja quitté brusquement le parti de l'empire pour la france. il était vraisemblable, qu'étant si peu ménagé par la france, il s'en détacherait à la premiére occasion.

Quant à la cour de louis XIV, & à son roiaume, les yeux fins [errata: les esprits fins] y appercevaient déja un changement, que les grossiers [p. 335] ne voient que quand la décadence est arrivée. le roi âgé de plus de soixante ans, devenu plus retiré, ne pouvait plus si bien connaître les hommes; il voiait les choses dans un trop grand éloignement, avec des yeux moins appliqués & fascinés par une longue prospérité. madame de maintenon, avec toutes les qualités estimables qu'elle possédait, n'avait ni la force, ni le courage, ni la grandeur d'esprit, nécessaires pour soûtenir la gloire d'un état. elle contribua à faire donner le ministére des finances en 1698, & celui de la guerre en 1701, à sa créature chamillard, plus honnête homme que ministre, & qui avait plû au roi par la modestie de sa conduite, lorsqu'il était chargé de saint-cyr. malgré cette modestie extérieure, il eut le malheur de se croire la force de supporter ces deux fardeaux, que colbert & louvois avaient à peine soûtenus. le roi, comptant sur sa propre expérience, croiait pouvoir dirigèr heureusement ses ministres. il avait dit, après la mort de louvois, au roi jacques: j'ai perdu un bon ministre; mais vos affaires & les miennes n'en iront pas plus mal. lorsqu'il choisit barbésieux, pour succédèr à louvois dans le ministére de la guerre; j'ai formé votre pére, lui dit-il, je vous formerai de même. [p. 336] il en dit à peu-prés autant à chamillard. un roi, qui avait travaillé si long-tems & si heureusement, semblait avoir droit de parlèr ainsi.

A l'égard des généraux qu'il emploiait, ils étaient souvent génés par des ordres précis, comme des ambassadeurs, qui ne devaient pas s'écarter de leurs instructions. il dirigeait avec chamillard, dans le cabinet de madame de maintenon, les opérations de la campagne. si le général voulait faire quelque grande entreprise, il fallait souvent qu'il en demandât la permission par un courrier, qui trouvait à son retour, ou l'occasion manquée, ou le général battu.

Les dignités & les récompenses militaires furent prodiguées sous le ministére de chamillard. on donna la permission à trop de jeunes gens d'acheter des régimens, presque au sortir de l'enfance; tandis que chez les ennemis, un régiment était le prix de vingt ans de service. cette différence ne fut ensuite que trop sensible, dans plus d'une occasion, où un colonel expérimenté eût pu empéchèr une déroute. les croix de chevaliers de saint-louis, récompense inventée par le roi en 1693, & qui étaient l'objet de l'émulation des officiers, se vendirent dès le commencement du ministére de [p. 337] chamillard. on les achetait cinquante écus dans les bureaux de la guerre. la discipline du militaire [errata: la discipline militaire], l'ame du service, si rigidement soûtenuë par louvois, tomba dans un relâchement funeste: ni le nombre des soldats ne fut complet dans les compagnies, ni même celui des officiers dans les régimens. la facilité de s'entendre avec les commissaires, & l'inattention du ministre, produisaient ce désordre. de-là naissait un inconvénient qui devait, toutes choses égales d'ailleurs, faire perdre nécessairement des batailles. car, pour avoir un front aussi étendu que celui de l'ennemi, on était obligé d'opposer des bataillons faibles à des bataillons nombreux. les magazins ne furent plus ni assez grands, ni assez tôt prêts. les armes ne furent plus d'une assez bonne trempe. ceux donc, qui voiaient ces défauts du gouvernement, & qui savaient à quels généraux la france aurait à faire, craignirent pour elle, même au milieu des premiers avantages, qui promettaient à la france de plus grandes prospérités que jamais.