ISSN 2271-1813

   

Voltaire, Le Siècle de Louis XIV, l'édition de 1751
Préparée et présentée par Ulla Kölving

 

[p. 461] CHAPITRE VINGT-TROISIÉME.

Tableau de l'europe, depuis la paix d'utrecht jusqu'en 1750.

J'ose appellèr encor cette longue guerre, une guerre civile. le duc de savoie y fut armé contre ses deux filles. le prince de vaudemont, qui avait pris le parti de l'archiduc charles, avait été sur le point de faire prisonnier dans la lombardie, son propre pére qui tenait pour philippe V. l'espagne avait été réellement partagée en factions. des régimens entiers de calvinistes français avaient servi contre leur patrie. c'était enfin pour une succession entre parens, que la guerre générale avait [p. 462] commencé: & l'on peut ajoûter, que la reine d'angleterre excluait du trône son frére, que louis XIV protégeait, & qu'elle fut obligée de le proscrire.

Les espérances & la prudence humaine furent trompées dans cette guerre, comme elles le sont toûjours. charles VI, deux fois reconnu dans madrid, fut chassé d'espagne. louis XIV, près de succomber, se releva par les brouilleries imprévuës de l'angleterre. le conseil d'espagne, qui n'avait appellé le duc d'anjou au trône que dans le dessein de ne jamais démembrer la monarchie, en vit beaucoup de parties séparées. la lombardie, la flandre, restérent à la maison d'aûtriche: la maison de prusse eut une petite partie de cette même flandre; & les hollandais dominérent dans une autre; une quatriéme partie demeura à la france. ainsi l'héritage de la maison de bourgogne resta partagé entre quatre puissances; & celle qui semblait y avoir le plus de droit, n'y conserva pas une métairie. la sardaigne, inutile à l'empereur, lui resta pour un tems. il jouit quelques années de naples, ce grand fiéf de rome, qu'on s'est arraché si souvent & si aisément. le duc de savoie eut quatre ans la sicile, & ne l'eut que pour soûtenir contre le pape, le droit singulier mais ancien, [p. 463] d'être pape lui-même dans cette île; c'est à dire, d'être, au dogme près, souverain absolu en matiére de religion.

La vanité de la politique parut encor plus après la paix d'utrecht, que pendant la guerre. il est indubitable, que le nouveau ministére de la reine anne voulait préparèr en secret le rétablissement du fils de jacques II sur le trône. la reine anne elle-même commençait à écouter la voix de la nature, par celle de ses ministres; & elle était dans le dessein de laisser sa succession à ce frére, dont elle avait mis la tête à prix malgré elle. sa mort prévint tous ces desseins. la maison de hanovre, qu'elle regardait comme étrangére & qu'elle n'aimait pas, lui succéda; ses ministres furent persécutés; & le parti du prétendant aiant tenté de soûtenir ses droits en 1715, ce parti fut défait; la rébellion, qui, si la reine anne eût vecu plus long-tems, eût été une révolution légitime, fut punie par le sang qui coula sur les échafauds.

L'intelligence & l'union de la france & de l'espagne, qu'on avait tant redoutée & qui avait alarmé tant d'états, fut rompuë dès que louis XIV eut les yeux fermés. le duc d'orléans régent de france, quoiqu'irréprochable sur les soins de la conservation de son pupile, se [p. 464] conduisit comme s'il eût dû lui succéder. il s'unit étroitement avec l'angleterre, réputée l'ennemie naturelle de la france; & rompit ouvertement avec la branche de bourbon qui régnait à madrid: & philippe V, qui avait renoncé à la couronne de france par la paix, excita ou plustôt préta son nom pour exciter des séditions en france, qui devaient lui donner la régence d'un païs, où il ne pouvait régner. ainsi, après la mort de louis XIV, toutes les vuës, toutes les négociations, toute la politique, changérent & dans sa famille & chez tous les princes.

Le régent de france, uni avec les anglais, attaqua l'espagne; de sorte que la premiére guerre de louis XV fut entreprise contre son oncle, que louis XIV avait établi au prix de tant de sang.

Dans le tems de cette courte guerre, le ministére d'espagne voulut tromper le duc de savoie; & le duc de savoie voulut tromper l'empereur: & il résulta de ce cahos d'intrigues, que les espagnols dépouillérent l'empereur de la sardaigne, & le duc de savoie de la sicile en 1718. mais forcés par la france qui les battait sur terre, & par les anglais qui les battaient sur mèr, ils rendirent alors la sicile à la maison d'aûtriche; & la sardaigne [p. 465] devint le partage des ducs de savoie, qui la possédent encore, & qui prennent le titre de rois de sardaigne.

Pour mieux sentir, par quelle fatalité aveugle les affaires de ce monde sont gouvernées; il faut remarquer que l'empereur ottoman, qui avait pu attaquer l'empire d'allemagne pendant la longue guerre de 1701, attendit la conclusion totale de la paix générale, pour faire la guerre à l'empereur, contre des troupes aguerries commandées par le prince eugéne, qui vainquit les turcs dans deux journées mémorables, & qui les réduisit à demandèr une paix humiliante: & pour comble de ces contradictions, dont toutes les affaires sont remplies; ce même empereur, vainqueur des turcs, ne put avoir la sicile, que par le secours des anglais & du régent de france.

Mais, ce qui étonna le plus toutes les cours de l'europe, ce fut de voir quelque-tems après en 1724 & 1725, philippe v & charles vi, autrefois si acharnés l'un contre l'autre, maintenant étroitement unis; & les affaires sorties de leur route naturelle, au point que le ministére de madrid gouverna une année entiére la cour de vienne. cette cour, qui n'avait jamais eû d'autre intention que de fermèr à la maison française d'espagne [p. 466] tout accès dans l'italie, se laissa entraîner loin de ses propres sentimens, au point de recevoir un fils de philippe v & d'élisabeth de parme sa seconde femme, dans cette même italie, dont on voulait exclure tout français & tout espagnol. l'empereur donna à ce fils puîné de son concurrent, l'investiture de parme & de plaisance & du grand-duché de toscane. quoique la succession de ces états ne fût point ouverte, dom carlos y fut introduit avec six-mille espagnols; & il n'en coûta à l'espagne, que deux-cent-mille pistoles données à vienne.

Cette faute du conseil de l'empereur ne fut pas au rang des fautes heureuses; elle lui coûta plus chèr dans la suite. tout était étrange dans cet accord; c'était deux maisons ennemies, qui s'unissaient sans se fièr l'une à l'autre; c'était les anglais, qui aiant tout fait pour détrôner philippe V, & lui aiant arraché minorque & gibraltar, étaient les médiateurs de ce traité; c'était un hollandais, ripperda devenu duc & tout-puissant en espagne, qui le signait, qui fut disgracié après l'avoir signé, & qui alla mourir ensuite dans le roiaume de maroc, où il tenta d'établir une religion nouvelle.

Cependant en france, la régence du duc d'orléans, que ses ennemis secrets & [p. 467] le bouleversement général des finances devaient rendre la plus orageuse des régences, avait été la plus paisible & la plus fortunée. l'habitude, que les français avaient prise, d'obéir sous louis XIV, fit la sûreté du régent & la tranquilité publique. une conspiration, dirigée de loin par le cardinal albéroni & mal trâmée en france, fut découverte & dissipée aussitôt que formée. le parlement, qui dans la régence de la reine anne avait fait la guerre civile pour douze charges de maîtres des requêtes, & qui avait cassé les testamens de louis XIII & de louis XIV avec moins de formalités que celui d'un particulier, eut à peine la liberté de faire des remontrances, lorsqu'on eut augmenté la valeur numéraire des espéces trois fois au de-là du prix ordinaire. sa marche à pied, de la grand'-chambre au louvre, ne lui attira que les railleries du peuple. l'édit le plus injuste qu'on ait jamais rendu, celui de défendre à tous les habitans d'un roiaume d'avoir chez soi plus de cinq-cent francs d'argent comptant, n'excita pas le moindre mouvement. la disette entiére des espéces dans le public; tout un peuple en foule se pressant, pour aller recevoir à un bureau quelque monnoie nécessaire à la vie, en échange d'un papier décrié dont la france était inondée; [p. 468] plusieurs citoiens écrasés dans cette foule, & leurs cadavres portés par le peuple au palais roial, ne produisirent pas une apparence de sédition. enfin ce fameux systéme de laws, qui semblait devoir ruiner la régence & l'état, soûtint en effet l'un & l'autre par des conséquences que personne n'avait prévuës.

La cupidité qu'il réveilla dans toutes les conditions, depuis le plus bas peuple jusqu'aux magistrats, aux évêques & aux princes, détourna tous les esprits de toute attention au bien public & de toute vuë politique & ambitieuse, en les remplissant de la crainte de perdre & de l'avidité de gagner. c'était un jeu nouveau & prodigieux, où tous les citoiens pariaient les uns contre les autres. des joueurs acharnés ne quittent point leurs cartes pour troubler le gouvernement. il arriva par un prestige dont les ressorts ne purent être visibles qu'aux yeux les plus éxercés & les plus fins, qu'un systéme tout chimérique enfanta un commerce réel, & fit renaître la compagnie des indes, établie autrefois par le célébre colbert, & ruinée par les guerres. enfin, s'il y eut beaucoup de fortunes particuliéres détruites, la nation devint bientôt plus commerçante & plus riche. ce systéme éclaira les esprits, comme les guerres civiles aiguisent les courages.

[p. 469] Après que la confusion des finances eut cessé avec la régence, celle des affaires politiques cessa aussi, lorsque le cardinal de fleury fut à la tête du ministére. s'il y a jamais eû quelqu'un d'heureux sur la terre, c'était sans doute le cardinal de fleury. on le regarda comme un homme des plus aimables & de la société la plus délicieuse, jusqu'à l'âge de soixante & treize ans; & lorsqu'à cet âge, où tant de vieillards se retirent du monde, il eut pris en main le gouvernement, il fut regardé comme un des plus sages. depuis 1726 jusqu'à 1742, tout lui prospéra. il conserva jusqu'à près de quatre-vingt-dix ans, une tête saine, libre, & capable d'affaires.

Quand on songe, que de mille contemporains il y en a très rarement un seul qui parvienne à cet âge, on est obligé d'avouer, que le cardinal de fleury eut une destinée unique. si sa grandeur fut singuliére, en ce qu'aiant commencé si tard, elle dura si long-tems sans aucun nuage, sa modération & la douceur de ses mœurs ne le furent pas moins. on sait quelles étaient les richesses & la magnificence du cardinal d'amboise, qui aspirait à la tiare; & la simplicité arrogante de ximénès, qui levait des armées à ses dépens, & qui, vétu en moine, disait [p. 470] qu'avec son cordon il conduisait les grands d'espagne. on connait le faste roial de richelieu, les richesses prodigieuses accumulées par mazarin. il restait au cardinal de fleury la distinction de la modestie. il fut simple & œconome en tout, sans jamais se démentir. l'élévation manquait à son caractére. ce défaut tenait à des vertus, qui sont la douceur, l'égalité, l'amour de l'ordre & de la paix: il prouva, que les esprits doux & concilians sont faits pour gouverner les autres.

Il laissa tranquilement la france réparer ses pertes & s'enrichir par un commerce immense, sans faire aucune innovation, & traitant l'état comme un corps puissant & robuste, qui se rétablit de lui-même.

Les affaires politiques rentrérent insensiblement dans leur ordre naturel. heureusement pour l'europe, le premier ministre d'angleterre, robert walpole, était d'un caractére aussi pacifique; & ces deux hommes continuérent à maintenir presque toute l'europe dans ce repos, qu'elle goûta depuis la paix d'utrecht jusqu'en 1733; repos, qui n'avait été troublé qu'une fois par la guerre passagére de 1718. ce fut un tems heureux pour toutes les nations, qui cultivant à l'envi le commerce & les arts, oubliérent toutes leurs calamités passées.

[p. 471] En ces tems-là se formaient deux puissances, dont l'europe n'avait point entendu parlèr avant ce siécle. la premiére était la russie, que le czar pierre le grand avait tirée de la barbarie. cette puissance ne consistait avant lui, que dans des déserts immenses, & dans un peuple sans loix, sans discipline, sans connaissances, tel que de tout tems ont été les tartares. il était si étranger à la france & si peu connu, que lorsqu'en 1668 louis XIV avait reçu une ambassade moscovite, on célébra par une médaille cet événement, comme l'ambassade des siamois.

Cet empire nouveau commença à influer sur toutes les affaires, & à donner des loix au nord, après avoir abattu la suéde. la seconde puissance, établie à force d'art & sur des fondemens moins vastes, était la prusse. ses forces se préparaient & ne se déploiaient pas encore.

La maison d'aûtriche était restée à-peu-près dans l'état où la paix d'utrecht l'avait mise. l'angleterre conservait sa puissance sur mèr, & la hollande perdait insensiblement la sienne. ce petit état, puissant par le peu d'industrie des autres nations, tombait en décadence, parce que ses voisins faisaient eux-mêmes le commerce, dont il avait [p. 472] été le maître. la suéde languissait. le danemarck était florissant. l'espagne & le portugal subsistaient par l'amérique. l'italie, toûjours faible, était divisée en autant d'états qu'au commencement du siécle, si on excepte mantouë, devenuë patrimoine aûtrichien.

La savoie donna alors un grand spectacle au monde, & une grande leçon aux souverains. le roi de sardaigne, duc de savoie, ce victor-amédée, tantôt allié, tantôt ennemi de la france & de l'aûtriche, & dont l'incertitude avait passé pour politique, lassé des affaires & de lui-même, abdiqua par un caprice en 1730, à l'âge de soixante-quatre ans, la couronne qu'il avait portée le premier de sa famille, & se repentit par un autre caprice, un an après. la société de sa maîtresse devenuë sa femme, la dévotion & le repos, ne pûrent satisfaire une ame occupée pendant cinquante ans des affaires de l'europe. il fit voir, quelle est la faiblesse humaine, & combien il est difficile de remplir son cœur sur le trône & hors du trône. quatre souverains dans ce siécle renoncérent à la couronne; christine, casimir, philippe V, & victor-amédée. philippe V ne reprit le gouvernement que malgré lui. casimir n'y pensa jamais. christine en fut tentée quelque-tems, par un dégoût [p. 473] qu'elle eut à rome. amédée seul voulut remonter par la force, sur le trône que son inquiétude lui avait fait quitter. la suite de cette tentative est connuë. son fils, charles-émanuel, aurait acquis une gloire au dessus des couronnes, en remettant à son pére celle qu'il tenait de lui, si ce pére seul l'eût redemandée, & si la conjoncture des tems l'eût éxigé; mais c'était une maîtresse ambitieuse qui voulait régner, & tout le conseil fut forcé d'en prévenir les suites funestes, & de faire arréter celui qui avait été son souverain. il mourut depuis en prison. il est très faux, que la cour de france voulut envoier vingt-mille hommes, pour défendre le pére contre le fils, comme on l'a dit dans des mémoires de ce tems-là. ni l'abdication de ce roi, ni sa tentative pour reprendre le sceptre, ni sa prison, ni sa mort, ne causérent le moindre mouvement chez les nations voisines.

Tout était paisible depuis la russie jusqu'à l'espagne, lorsque la mort d'auguste second replongea l'europe dans les dissensions & dans les malheurs, dont elle est si rarement éxemte.

Le roi stanislas, beaupére de louis XV, déja nommé roi de pologne en 1704, fut élu roi en 1733, de la maniére la plus légitime & la plus solennelle. mais l'empereur [p. 474] charles VI fit procédèr à une autre élection, appuiée par ses armes & par celles de la russie. le fils du dernier roi de pologne, électeur de saxe, qui avait épousé une niéce de charles VI, l'emporta sur son concurrent. ainsi la maison d'aûtriche, qui n'avait pas eû le pouvoir de se conserver l'espagne & les indes occidentales, & qui, en dernier lieu, n'avait pu établir une compagnie de commerce à ostende, eut le crédit d'ôter la couronne au beau-pére de louis XV. la france vit renouveler ce qui était arrivé au prince armand de conti, qui solennellement élu, mais n'aiant ni argent ni troupes, & plus recommandé que soûtenu, perdit le roiaume où il avait été appellé.

Le roi stanislas alla à dantzig soûtenir son élection. le grand nombre, qui l'avait choisi, céda bientôt au petit nombre qui lui était contraire. ce païs, où le peuple est esclave, où la noblesse vend ses suffrages, où il n'y a jamais dans le trésor public de quoi entretenir les armées, où les loix sont sans vigueur, où la liberté ne produit que des divisions; ce païs, dis-je, se vantait en vain d'une noblesse belliqueuse, qui peut montèr à cheval au nombre de cent-mille-hommes. dix-mille russes firent d'abord disparaître tout ce qui était assemblé en faveur de stanislas. [p. 475] la nation polonaise, qui un siécle auparavant regardait les russes avec mépris, était alors intimidée & conduite par eux. l'empire de russie était devenu formidable, depuis que pierre le grand l'avait formé. dix-mille esclaves russes disciplinés dispersérent toute la noblesse de pologne; & le roi stanislas, renfermé dans la ville de dantzig, y fut bientôt assiégé par une armée de trente-mille hommes.

L'empereur d'allemagne, uni avec la russie, était sûr du succès. il eût fallu, pour tenir la balance égale, que la france eût envoié par mèr une nombreuse armée: mais l'angleterre n'aurait pas vu ces préparatifs immenses, sans se déclarer. le cardinal de fleury, qui ménageait l'angleterre, ne voulut ni avoir la honte d'abandonnèr entiérement le roi stanislas, ni hazarder de grandes forces pour le secourir. il fit partir une escadre avec quinze-cent hommes, commandée par un brigadier. cet officier ne crut pas que sa commission fût sérieuse: il jugea, quand il fut près de dantzig, qu'il sacrifierait sans fruit ses soldats; & il alla relâchèr en danemarck. le comte de plélo, ambassadeur de france auprès du roi de danemarck, vit avec indignation cette retraite, qui lui paraissait humiliante. c'était un jeune homme, qui joignait à [p. 476] l'étude des belles-lettres & de la philosophie des sentimens héroïques, dignes d'une meilleure fortune. il résolut de secourir dantzig contre une armée avec cette petite troupe, ou d'y périr. il écrivit, avant de s'embarquer, une lettre à l'un des secrétaires d'état, laquelle finissait par ces mots: «je suis sûr que je n'en reviendrai pas; je vous recommande ma femme & mes enfans.» il arriva à la rade de dantzig, débarqua & attaqua l'armée russe; il y périt percé de coups, comme il l'avait prévû; & ce qui ne fut pas tué de sa troupe, fut prisonnier de guerre. sa lettre arriva avec la nouvelle de sa mort. dantzig fut pris; l'ambassadeur de france auprès de la pologne, qui était dans cette place, fut prisonnier de guerre, malgré les priviléges de son caractére. le roi stanislas n'échapa qu'à travers beaucoup de dangers & à la faveur de plus d'un déguisement, après avoir vu sa tête mise à prix par le général des moscovites, dans un païs libre, dans sa propre patrie, au milieu de la nation qui l'avait élu suivant toutes les loix.

Le ministére de france eût entiérement perdu cette réputation nécessaire au maintien de la grandeur, si elle n'eût tiré vangeance d'un tel outrage; mais [p. 477] cette vangeance n'était rien, si elle n'était pas utile.

L'éloignement des lieux ne permettait pas qu'on se portât sur les moscovites; & la politique voulait que la vangeance tombât sur l'empereur. on l'éxécuta efficacement en allemagne & en italie. la france s'unit avec l'espagne & la sardaigne. ces trois puissances avaient leurs intérêts divers, qui tous concouraient au même but, d'affaiblir l'aûtriche.

Les ducs de savoie avaient depuis longtems accrû petit-à-petit leurs états, tantôt en vendant leur secours aux empereurs, tantôt en se déclarant contre eux. le roi charles-émanuel espérait le milanais; & il lui fut promis par les ministres de versailles & de madrid. le roi d'espagne philippe V, ou plustôt la reine élisabeth de parme son épouse, espérait pour ses enfans de plus grands établissemens que parme & plaisance. le roi de france n'envisageait aucun avantage pour lui que sa propre gloire, l'abaissement de ses ennemis & le succès de ses alliés.

Personne ne prévoiait alors, que la lorraine dût être le fruit de cette guerre. on est presque toûjours mené par les événemens, & rarement on les dirige. jamais négociation ne fut plus promtement [p. 478] terminée, que celle qui unissait ces trois monarques.

L'angleterre & la hollande, accoûtumées depuis longtems à se déclarer pour l'aûtriche contre la france, l'abandonnérent en cette occasion. ce fut le fruit de cette réputation d'équité & de modération, que la cour de france avait acquise. l'idée de ses vuës pacifiques & dépouillées d'ambition, enchaînait encor ses ennemis naturels, lors même qu'elle faisait la guerre; & rien ne fit plus d'honneur au ministére, que d'être parvenu à faire comprendre à ces puissances, que la france pouvait faire la guerre à l'empereur, sans alarmer la liberté de l'europe. tous les potentats regardérent donc tranquilement ses succès rapides. une armée de français fut maîtresse de la campagne sur le rhin, & les troupes de france, d'espagne & de savoie jointes ensemble, furent les maîtresses de l'italie. le maréchal de villars finit sa glorieuse carriére à quatre-vingt-deux ans, après avoir pris milan. le maréchal de cogni, son successeur, gagna deux batailles; tandis que le duc de montémar, général des espagnols, remporta une victoire dans le roiaume de naples, à bitonto, dont il eut le surnom. c'est une récompense que la cour d'espagne donne souvent, à l'éxemple des [p. 479] anciens romains. don carlos, qui avait été reconnu prince héréditaire de toscane, fut bientôt roi de naples & de sicile. ainsi l'empereur charles VI perdit presque toute l'italie, pour avoir donné un roi à la pologne: & un fils du roi d'espagne eut en deux campagnes, ces deux siciles, prises & reprises tant de fois auparavant, & l'objet continuel de l'attention de la maison d'aûtriche pendant plus de deux siécles.

Cette guerre d'italie est la seule, qui se soit terminée avec un succès solide pour les français depuis charlemagne. la raison en est, qu'ils avaient pour eux le gardien des alpes, devenu le plus puissant prince de ces contrées; qu'ils étaient secondés des meilleures troupes d'espagne; & que les armées furent toûjours dans l'abondance.

L'empereur fut alors trop heureux, de recevoir des conditions de paix que lui offrait la france victorieuse. le cardinal de fleury ministre de france, qui avait eû la sagesse d'empécher l'angleterre & la hollande de prendre part à cette guerre, eut aussi celle de la terminèr heureusement sans leur intervention.

Par cette paix, dom carlos fut reconnu roi de naples & de sicile. l'europe était déja accoûtumée à voir donnèr & [p. 480] changer des états. on assigna à françois duc de lorraine, désigné gendre de l'empereur, l'héritage des médicis qu'on avait auparavant accordé à dom carlos; & le dernier grand-duc de toscane, près de sa fin, demandait, si on ne lui donnerait pas un troisiéme héritier, & quel enfant l'empire & la france voulaient lui faire. ce n'est pas, que le grand-duché de toscane se regardât comme un fiéf de l'empire; mais l'empereur le regardait comme tel, aussi bien que parme & plaisance, révendiqué toûjours par le saint-siége, & dont le dernier duc de parme avait fait hommage au pape: tant les droits changent selon les tems. par cette paix, ces duchez de parme & plaisance, que les droits du sang donnaient à dom carlos fils de philippe V & d'une princesse de parme, furent cédés à l'empereur charles VI en propriété.

Le roi de sardaigne duc de savoie, qui avait compté sur le milanais auquel sa maison toûjours aggrandie par dégrez avait depuis longtems des prétentions, n'en obtint qu'une petite partie, comme le novarois, le tortonois, les fiéfs des langhes. il tirait ses droits sur le milanais, d'une fille de philippe deux roi d'espagne, dont il descendait. la france avait aussi ses anciennes prétentions, par [p. 481] louis XII, héritier naturel de ce duché. philippe V avait les siennes, par les inféodations renouvelées à quatre rois d'espagne ses prédécesseurs. mais toutes ces prétentions cédérent à la convenance & au bien public. l'empereur garda le milanais, malgré la loi générale des fiéfs de l'empire, qui veut que l'empereur seigneur suserain en donne toûjours l'investiture; sans quoi les empereurs pourraient engloutir à la longue toutes les mouvances de leur couronne. mais cette loi souffre tant d'exceptions; il y a tant d'éxemples pour & contre, qu'il faut avouer qu'en matiére d'état l'intérêt présent est la premiére des loix.

Par ce traité, le roi stanislas renonçait au roiaume qu'il avait eû deux fois, & qu'on n'avait pu lui conserver; il gardait le titre de roi. il lui fallait un autre dédommagement, & ce dédommagement fut pour la france encor plus que pour lui. le cardinal de fleuri se contenta d'abord du barrois, que le duc de lorraine devait donnèr au roi stanislas, avec la réversion à la couronne de france; & la lorraine ne devait être cédée, que lorsque son duc serait en pleine possession de la toscane. c'était faire dépendre cette cession de la lorraine de beaucoup de hazards. c'était peu profiter des plus grands succès, [p. 482] & des conjonctures les plus favorables. on encouragea le cardinal de fleury à se servir de ses avantages: il demanda la lorraine aux mêmes conditions que le barrois, & il l'obtint.

Il n'en coûta que quelque argent comptant, & une pension de quatre-millions-cinq-cent-mille livres, faite au duc françois jusqu'à ce que la toscane lui fût échuë.

Ainsi la lorraine fut réunie à la couronne irrévocablement; réunion tant de fois inutilement tentée. par là un roi polonais fut transplanté en lorraine; & cette province eut pour la derniére fois un souverain résidant chez elle, & il la rendit heureuse. la maison régnante des princes lorrains devint souveraine de la toscane. le second fils du roi d'espagne fut transféré à naples. on aurait pu renouveler la médaille de trajan, regna assignata, les trônes donnés.

La maison de france, à la fin de cette courte guerre, se trouva élevée à un point de grandeur qu'on n'eût pas osé prévoir, dans le tems des plus brillantes prospérités de louis XIV. presque tout l'héritage de la maison de charles-quint, l'espagne, les deux siciles, le méxique, le pérou, étaient dans ses mains: & enfin la maison d'aûtriche finit dans la personne de charles VI en 1740. ce qui restait de [p. 483] ses dépouilles fut près d'être enlevé à sa fille, & partagé entre plusieurs puissances. la france fit élire un empereur, avec la même facilité que les empereurs avaient auparavant fait élire des électeurs de cologne & des évêques de liége. la fameuse pragmatique sanction du dernièr empereur aûtrichien, qui assûrait à sa fille la possession indivisible de tous ses états, pragmatique garantie par l'empire, par l'angleterre, par la hollande, par la france elle-même, ne fut d'abord soûtenuë de personne. l'électeur de baviére, fils de celui qui avait été mis au ban de l'empire, fut couronné sans obstacle duc d'aûtriche à lintz, roi de bohéme à prague, empereur à francfort, par les armes de louis XV. on alla jusqu'aux portes de vienne. la fille de tant d'empereurs se vit une année entiére sans secours, & sans autre espérance que dans son courage. à peine avait-elle fermé les yeux à son pére, qu'elle avait perdu la silésie par l'irruption d'un jeune roi de prusse, dont la postérité parlera long-tems. il profita le premier de la conjoncture, & fit servir à sa grandeur une armée disciplinée comme celle des anciens romains, que son pére semblait n'avoir formée que pour la parade & la montre. la france, la prusse, la saxe, la baviére, attaquaient les restes de la maison d'aûtriche. ses alliés demeuraient [p. 484] dans le silence: le partage de ses états paraissait assuré. mais il était bien difficile qu'un prince dont les forces étaient si inferieures à celles de son ennemi, & qu'un empereur qui ne put jamais armer l'empire en sa faveur, put conquerir des états par les secours de ses alliez souvent desunis. jamais de si grands avantages ne furent plus rapidement suivis de tant de désastres. tout ce qui devait faire sa grandeur, fit sa ruine; & ce qui devait accabler la reine de hongrie, servit à l'élever. la maison d'aûtriche renâquit de ses cendres. la reine de hongrie trouva un puissant allié dans george II roi d'angleterre; elle eut ensuite pour elle le roi de sardaigne, la hollande, & enfin jusqu'à l'empire de russie, qui envoia la derniére année de la guerre, environ trente-cinq-mille hommes à son secours. elle fit des paix particuliéres avec la prusse & la saxe. mais surtout son courage d'esprit la secourut autant que ses alliés. la hongrie, qui n'avait été pour ses péres qu'un éternel objet de guerres civiles, de résistances & de punitions, devint pour elle un roiaume uni, affectionné, peuplé de ses défenseurs. on combattit dans le cœur de l'allemagne, en italie, en flandre, & sur [p. 485] les frontiéres même de la france, & sur les mèrs de l'inde & de l'amérique, à peu-près comme dans la guerre de 1701. le cardinal de fleury, trop âgé pour soûtenir un si pesant fardeau, prodigua à regret les trésors de la france dans cette guerre entreprise malgré lui, & mourut après n'avoir vû que des malheurs causés par des fautes. il n'avait jamais cru avoir besoin d'une marine. ce qui restait à la france de forces maritimes, fut absolument détruit par les anglais; & les provinces de france furent exposées. l'empereur, que la france avait fait, fut chassé trois fois de ses propres états. il mourut l'un des plus malheureux princes de la terre, pour avoir été élevé au faîte des grandeurs humaines. la reine de hongrie goûta le plaisir & la gloire de faire élire empereur son époux, & de recommencèr une nouvelle maison impériale.

Louis XV, après avoir vu mourir en 1743 le cardinal de fleury, & après l'avoir pleuré, gouverna par lui-même, & répara les désastres qu'avaient produit les derniéres années du gouvernement de son ministre. il fut heureux partout, excepté en italie, parce qu'il avait contre lui le roi de sardaigne, que le cardinal de fleury avait aliéné.

[p. 486] Une chose remarquable dans cette guerre, c'est que jamais on ne vit tant de souverains à la tête de leurs armées. françois de lorraine, grand-duc de toscane, depuis empereur, fut plusieurs fois à la tête des troupes aûtrichiennes. dom carlos roi de naples, fils de philippe V, commandait son armée à vélétri. le roi d'angleterre george II gagna une bataille vers le mein.

Le roi de sardaigne fut partout où étaient ses troupes, & toûjours avec succès. le roi de prusse remporta cinq victoires. louis XV rendit la gloire & la supériorité à sa nation à la bataille de fontenoi, & les conserva à celle de laufeld. enfin, après avoir subjugué en personne toute la flandre, & pris mastricht par les mains du maréchal de saxe; après avoir chassé les ennemis de provence, par celles du maréchal de belle-île, après avoir sauvé génes, par le maréchal de richelieu; aiant affermi le roi de naples sur son trône, il fit une paix aussi glorieuse que ses campagnes, montrant dans le traité d'aix-la-chapelle une modération inouie qu'on n'avait pas attenduë, ne voulant rien pour lui de ce qu'avaient conquis ses armes. il eut la gloire de protéger tous ses alliés, de remettre les génois dans tous leurs droits, de faire rendre au [p. 487] duc de modéne ses états, d'établir l'infant dom philippe dans parme & plaisance, l'héritage de sa mére. c'était en effet acquérir beaucoup, que d'être ainsi le protecteur de tous ses alliés. la réputation, chez les rois puissans, vaut des conquêtes. après cette heureuse paix, la france se rétablit comme après la paix d'utrecht, & fut encor plus florissante.

Alors l'europe chrétienne se trouva partagée entre deux grands partis, qui se ménageaient l'un l'autre, & qui soûtenaient chacun de leur côté cette balance, le prétexte de tant de guerres, laquelle devrait assûrèr une éternelle paix. les états de l'impératrice reine de hongrie, & une partie de l'allemagne, la russie, l'angleterre, la hollande, la sardaigne, composaient une de ces grandes factions. la france, l'espagne, les deux siciles, la prusse, la suéde formérent l'autre. toutes les puissances restérent armées; & on espéra un repos durable, par la crainte même que les deux moitiés de l'europe semblaient inspirer l'une à l'autre.

Louis XIV avait le premier entretenu ces nombreuses armées, qui forcérent les autres princes à faire les mêmes efforts; desorte qu'après la paix d'aix-la-chapelle, les puissances chrétiennes de [p. 488] l'europe ont eû environ un million d'hommes sous les armes; & on s'est flatté que de long-tems il n'y aurait aucun aggresseur, parce que tous les états étaient armés pour se défendre.

Fin du premier tome.