ISSN 2271-1813

 

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Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution 1789-1799

C O M M A N D E R

   

Dictionnaire des journaux 1600-1789, sous la direction de Jean Sgard, Paris, Universitas, 1991: notice 1177

RECUEIL DES MÉMOIRES ET CONFÉRENCES (1672-1674)

1Titres Recueil des Mémoires et Conférences qui ont esté présentées à Monseigneur le Dauphin pendant l'année 1672 par Jean Baptiste Denis Conseiller et Médecin ordinaire du Roy.

Ce titre de recueil réunit en réalité deux titres différents: 1) Mémoires concernant les arts et les sciences présentés à Monseigneur le Dauphin; 2) Première [Seconde, etc.] conférence, présentée à Monseigneur le Dauphin.

2Dates 1er février - 11 juin 1672; 1er juillet 1672 - 1er février 1674. Privilège du 6 janvier 1672, enregistré le 3 février 1672 (ms. f. fr. 21945, fº 113vº). Privilège de 5 ans.

Périodicité annoncée: pour les Mémoires une livraison au début de chaque mois, avec un extraordinaire tous les quinze du mois; les Conférences sont annoncées comme mensuelles.

Périodicité réelle: pour les Mémoires le projet fut respecté avec par deux fois l'ajout d'un troisième numéro extraordinaire; pour les Conférences, mensuel jusqu'en mars 1673, sauf des vacances en septembre et un deuxième numéro en août et en décembre 1672, puis mensuel de décembre 1673 à février 1674. Un quinzième numéro parut en 1683.

3Description Le volume du Recueil rassemble les douze numéros des Mémoires et les quinze des Conférences. Ce volume compte 357 p. (158 pour les Mémoires et 194 pour les quinze Conférences). En général la livraison compte 12 p. in-4º, d'environ 170 x 240. On y compte douze planches (3 hors-texte et 6 in-texte pour les Mémoires et 3 in-texte pour les Conférences).

4Publication Paris, Frédéric Léonard, rue Saint-Jacques, à l'Ecu de Venize. Le 15e numéro des Conférences fut publié chez Laurent d'Houry, rue Saint Jacques, près des Mathurins au Saint-Esprit.

5Collaborateurs Créé par Jean-Baptiste DENIS qui puisa dans ses conférences et sa correspondance; aucun collaborateur ne lui est connu.

6Contenu Contenu annoncé par l'Avertissement aux lecteurs: pour les Mémoires, des observations, des articles repris des journaux savants étrangers et des extraits de livres. Pour les Conférences, des mémoires exposant des conférences et des observations scientifiques.

Contenu réel: pour les Mémoires, la part des extraits de livres déborde les bornes fixées par l'Avertissement; les Conférences respectèrent le projet exposé par leur Avertissement.

7Exemplaires Collections étudiées: B.N., Z 4130; Z 7225 (de la bibliothèque du médecin Camille Falconnet avec ex-libris manuscrit); D 7311; Rés. Z 1146 (reliure aux armes du Dauphin); pour la réédition de 1682: Z 4131 (2). Principale collection complète: 4º Te163 1302.

8Bibliographie H.P.L.P, t. I, p. 132; DP2, art. «Denis, Jean-Baptiste».

Rééditions: 1) en 1682 chez Laurent d'Houry, B.N., Z 4131 (2). 2) 1729, chez Jean-Baptiste Delespine, B.N., Z 4078 (4).

Contrefaçons: 1672, Bruxelles, Eugène-Henry Fricx; 1673, Amsterdam, Pierre Michel; 1673, Amsterdam, Pierre Le Grand; 1674, La Haye, Levyn Van Dick; 1678, Amsterdam, Pierre Le Grand; 1682, Amsterdam, Pierre Le Grand. – Payen J.F., «Notice sur les Mémoires et Conférences de J.B. Denis, conseiller et médecin du Roi», in Bulletin du bibliophile, mai 1857. – Brown H., Scientific organisations in seventeenth-century France, Baltimore, 1934. – Vittu J.-P., «Les contrefaçons du Journal des savants de 1665 à 1714», dans Les Presses grises: la contrefaçon du livre (XVIe-XVIIe siècles), textes réunis par François Moureau, Paris, 1988, p. 303-331; – Idem, «Diffusion et réception du Journal des savants de 1665 à 1714», dans La Diffusion, p. 167-175.

Historique Médecin parisien connu pour ses expériences sur la transfusion sanguine, réalisées en 1667 et 1668 sous l'impulsion d'Habert de Montmor, par les conférences académiques qu'il donna en son logis du quai des Grands Augustins et pour plusieurs ouvrages issus de ces démonstrations, Jean-Baptiste Denis, bon connaisseur de l'attente des amateurs d'assemblées et de publications scientifiques, tenta de capter en 1672 le public du Journal des savants. Absorbé par ses activités auprès de Colbert et à l'Académie des sciences, l'abbé Galloys laissait alors tomber sa revue en déshérence: dès 1668, dans une lettre à Henry Oldenburg, Denis se plaignait d'une langueur qui atteignit des extrêmes au début de la décennie suivante, avec un seul numéro en 1670 et trois en 1671.

L'intérêt du public pour la réédition du Recueil des conférences du Bureau d'Adresse, pour les traductions latines des Philosophical Transactions publiées en 1671 à Francfort puis à Amsterdam et en 1672 à Rouen, et pour les Miscellanea curiosa dont Louis Billaine donna une traduction française cette même année 1672 put aussi influer sur le projet de périodique de Denis. Celui-ci obtint le 6 janvier 1672, un privilège qui lui permettait de faire imprimer «plusieurs Mémoires curieux concernans la Philosophie, la Médecine, les Mathématiques, et les Belles Lettres [...] et mesme les traductions des mémoires intitulez Philosophical Transaction, Il Giornale de Letterati et d'autres pièces curieuses». On voit que cette énumération accorde un vaste domaine à l'ouvrage, dans les lettres autant que les sciences, et que le terme de mémoire d'abord évocateur d'observations rapportées par des témoins (Furetière), reçoit dans la suite du privilège une définition plus étroite par le rapprochement avec deux titres, l'anglais et l'italien, qui par une sorte d'antonomase renvoient à leur confrère français.

Par la dédicace au Dauphin de ces Mémoires que publiait l'éditeur des ouvrages ad usum, Frédéric Léonard, notre auteur cherchait à réfléchir sur son périodique le prestige des impressions delphiniennes pour séduire le public lettré, en plus de celui des journaux savants. D'un aspect fort proche du leur, dès le titre composé selon la même forme de bandeau, les Mémoires concernant les arts et les sciences offrirent, de février à juin 1672, 12 p. in-4º tous les quinze jours, avec une alternance de mémoires ordinaires et d'extraordinaires qui correspondit le plus souvent à la présentation d'extraits dans les premiers et d'observations scientifiques dans les seconds; Denis associait ainsi la formule du Journal de Sallo à celle des Conférences de Renaudot.

Dans ses premières livraisons le journaliste ne respecta pas l'engagement de sa Préface de ne jamais répéter le contenu du Journal des savants, mais bien vite c'est ce dernier qui comporta des nouvelles déjà proposées par les Mémoires; plutôt qu'un simple plagiat, on peut lire dans ce chassé-croisé un effet de la circulation des comptes rendus d'observations et des lettres étrangères dans les cercles savants parisiens. Les nombreux extraits de livres, vendus pour un tiers par Léonard, les lettres érudites et les mémoires traduits des périodiques étrangers, comme les sujets de tous ces articles où prédominent la médecine et la physique, mais qui touchent aussi l'histoire et effleurent même la littérature avec l'extrait de l'Origine des romans de Pierre-Daniel Huet; tout ceci justifie amplement les sentiments des contemporains: «journal déguisé», selon Henri Justel, «nouveau journal des scavants», pour Louis Ferrand, correspondant de Leibniz.

Aussi l'abbé Galloys répliqua-t-il à cette menace par une reprise de la publication du Journal dont il donna, de février à juin, six des huit numéros parus en 1672. Ayant prouvé sa volonté de continuer son ouvrage, il sut faire jouer la protection du ministre et obtint l'interdiction de son concurrent. Leibniz d'abord informé par Ferrand, puis présent à Paris jusqu'en 1674 rapporta cette affaire dans une lettre de 1678: «M. Denys fut obligé de changer ses mémoires en conférences, à cause du privilège de M. Galloys auquel ces mémoires estoient contraires».

Comme l'indique Leibniz, Jean-Baptiste Denis entreprit immédiatement un nouveau périodique, sans doute en application du même privilège, et il le publia toujours chez Léonard selon une périodicité plutôt mensuelle. Si le format in-4º, le nombre de pages de la livraison et une nouvelle dédicace au Dauphin apparentent ces Conférences présentées à Monseigneur le Dauphin aux Mémoires antérieurs dont elles partagent toujours la reliure, elles forment bien un périodique différent. Indépendant par la numérotation de ses livraisons et sa pagination, l'ouvrage suivait un tout autre dessein que son aîné: éditer, après révision des brouillons qu'il en avait conservés, les conférences que Denis organisait chez lui, en général le samedi, depuis près de huit années. Reprise de l'édition des Conférences de Renaudot, la formule put aussi recevoir une influence de la publication, en 1672, par Pierre Le Gallois, des Conversations de l'Académie de Monsieur l'abbé Bourdelot que Denis avait fréquentée. Ce dernier ajouta d'ailleurs des lettres de Bourdelot aux dissertations issues de ses conférences et, comme pour sa première revue, il emprunta quelques articles de la seconde à des ouvrages étrangers.

La revue parut assez irrégulièrement; d'une part l'auteur adopta par deux fois, août et décembre 1672, un rythme bimensuel, il data aussi alternativement ses livraisons du premier ou du dernier jour du mois ce qui signifie dans le premier cas, parution au cours du même mois et dans le second, le mois suivant, et enfin il interrompit deux fois la publication. Si la première suspension de la mi-août au début d'octobre 1672 correspond aux vacances de la presse savante copiées sur celles du Parlement, la seconde de mai à décembre 1673 provient du séjour de l'auteur en Angleterre à l'appel des autorités intéressées par son eau stiptyque, un hémostatique dont il avait publié les effets dans sa onzième Conférence datée d'avril. De retour à Paris, Jean-Baptiste Denis publia encore trois numéros de sa revue avant un second départ pour l'Angleterre qui l'empêcha de donner une quinzième Conférence, annoncée pour le 1er mars 1674. En 1683, profitant de l'attrait pour les journaux médicaux qui avait déjà conduit à une réédition de ses deux revues l'année précédente chez Laurent d'Houry, Denis utilisa l'intitulé dormant pour publier chez le même libraire un mémoire consacré aux vertus du quinquina et d'une fontaine polonaise, mais il n'écouta pas les propositions de l'abbé Bourdelot de réaliser conjointement des dialogues mensuels.

A côté de la reproduction d'articles par des confrères étrangers, plusieurs éditions consacrèrent le succès de ces deux périodiques et en modifièrent la nature. Dès 1672, le libraire bruxellois Eugène-Henry Fricx donnait une contrefaçon des douze Mémoires; il s'était pourvu d'un privilège de Charles II d'Espagne le 23 avril, peu après la parution du septième numéro lorsque établie, l'entreprise semblait devoir durer, et l'absence de toute Conférence dans cette édition laisse supposer qu'il la publia au plus tard au début de l'automne. Très vite d'autres libraires l'imitèrent: en 1673, deux contrefaçons différentes parurent à Amsterdam et en 1674 il en sortit une des presses de La Haye. Ces éditions multiples relèvent de l'engouement des libraires néerlandais pour les périodiques savants, dont témoigne la réalisation d'une contrefaçon complète du Journal des savants sous le nom de Pierre Le Grand d'Amsterdam, de 1666 à 1671, qui a pu inspirer Fricx. Cet indice de succès, par un détour étranger, trouve sa confirmation à Paris dans l'existence, selon Payen, de trois impressions différentes du premier Mémoire qui attestent d'un premier tirage insuffisant et d'un développement de la demande au fil de la poursuite de l'ouvrage.

Ces quatre contrefaçons se divisent en deux groupes: d'abord celles d'un seul des deux périodiques de Jean-Baptiste Denis, les Mémoires chez Fricx en 1672 et les Conférences que Levyn Van Dick de La Haye publia en 1674 pour s'assurer un temps le marché de leur contrefaçon intégrale; puis en 1673 à Amsterdam les éditions de Pierre Michel et de Pierre Le Grand qui rassemblent les deux titres. Ces contrefaçons amstellodamoises modifient de deux façons le statut éditorial de ces revues: leur réunion dans un recueil commun les transforma en une seule revue: les Mémoires et Conférences qui ont esté présentées à Monseigneur le Dauphin, seul titre retenu par le Catalogue collectif et l'Inventaire de la presse à la suite du Catalogue de la B.N. pour désigner les deux ouvrages de Denis; de plus l'adjonction à ce titre de la mention «qui y continue le Journal des sçavans» qui permit au libraire d'attirer les acheteurs de cette autre contrefaçon, publiée par un confrère, fit passer ces deux périodiques pour un substitut du Journal, ou pour une publication pouvant suppléer à sa défaillance.

D'ailleurs les lecteurs rassemblèrent sous une même reliure une collection du Journal entrelardée des Mémoires et Conférences que le libraire d'Amsterdam inclut dans sa contrefaçon du Journal lorsqu'il imprima des réassortiments de son fonds: en 1678, Pierre Le Grand édita à la fois le Journal de 1672, les Mémoires et les Conférences des années 1672, 1673 et 1674, qu'il édita de nouveau en 1682 et 1683. Ainsi pourvus d'un nouveau titre et placés aux côtés du Journal des savants, les deux périodiques passèrent pour un prolongement de l'ouvrage qu'ils côtoyaient.

Deux rééditions parisiennes participèrent aussi au succès et à la modification de la nature de ces deux périodiques. La première réalisée par Laurent d'Houry spécialisé dans les livres médicaux date de 1682, moment où se multiplient les revues consacrées à la médecine (après celles de Blégny, le Journal de médecine de La Roque) et son titre Mémoires, conférences et observations sur les sciences et les arts enregistre la confusion des deux périodiques sous un seul nom. La seconde réédition donnée par Jean-Baptiste Delespine, en 1729 selon le Catalogue de la B.N., authentifie cette fois l'agrégation de l'ouvrage au Journal des savants par l'intitulé Supplément au Journal des scavans des années 1672, 1673 et 1674 repris des contrefaçons néerlandaises; édition par laquelle Delespine imprimeur en 1708 et 1709 du véritable supplément, mensuel, du Journal, profitait du débouché sûr que lui procurait la grande réédition de ce dernier réalisée par Pierre Witte. Ainsi, comme pour les contrefaçons, les rééditions parisiennes manipulèrent en deux temps les revues de Denis: d'abord leur confusion, puis leur agrégation à un ouvrage plus prestigieux et toujours vivant.

La création et la vie de ces deux périodiques témoignent donc de plusieurs pratiques rédactionnelles et éditoriales. Ouvrage «quasi semblable et qui ne diffère qu'au titre» confiait Emery Bigot à Panciatichi, indiquant que pour leur dessein, la nature de leurs articles, la disposition même de ceux-ci, les contemporains voyaient dans les Mémoires un simple plagiat de la formule du Journal des savants. Denis avait tenté d'en capter le public par une réflexion de leur prestige sur ses Mémoires; mais après leur arrêt et la fin même des Conférences, le libraire qui ne pouvait plus compter sur le goût de la collection qu'induit un périodique vivant pour écouler son stock, chercha à doter ces deux ouvrages d'une nouvelle jeunesse en modifiant leur statut éditorial: reliés et pourvus d'une page portant le nouveau titre de Recueil ils pouvaient tenter une nouvelle carrière sur le marché du livre. A cette première transformation s'ajoutent celles imposées par les contrefacteurs qui enregistrèrent bien vite l'idée d'un seul périodique, puisque la couverture de deux années par l'ouvrage ainsi formé leur permettait, comme l'annonça la Préface de l'édition d'Amsterdam, de suppléer à l'interruption du Journal des savants, suivant le deuxième sens du mot supplément selon Furetière, remplir des lacunes. La publication à Paris de 1707 à 1709 d'un Supplément mensuel de la revue, qui la rendait parfaite, selon la première définition du lexicographe, entraîna nous l'avons vu, par le biais de la politique éditoriale du libraire Delespine, un glissement du sens du surtitre des Mémoires et Conférences au terme duquel, d'abord présentés comme paliatif à la suspension du Journal, ils en devinrent l'excroissance.

Ces deux périodiques nés d'un plagiat du Journal des savants se trouvèrent donc par le jeu des manipulations éditoriales de Paris et d'Amsterdam, rejetés dans l'ombre de l'ouvrage même qui leur avait servi de modèle.

Jean-Pierre VITTU

 


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