ISSN 2271-1813

 

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Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution 1789-1799

C O M M A N D E R

   

Dictionnaire des journaux 1600-1789, sous la direction de Jean Sgard, Paris, Universitas, 1991: notice 268

COURRIER DE L'EUROPE (1776-1792)

1Titres Depuis le premier numéro du 28 juin 1776 jusqu'au nº 25 inclus du 20 septembre 1776: Le Courier de l'Europe (devise: Mores, et studia, et praelia dicam).

Depuis le nº 26 du 24 septembre 1776 jusqu'au nº 35 inclus du 26 octobre 1776: Courier de l'Europe; ou Mémoires pour servir à l'Histoire Universelle.

Depuis le 1er novembre 1776 (nº 1 de l'édition in-4º) jusqu'au 28 décembre 1792: Courier de l'Europe, Gazette anglo-françoise (devise: Tros, Tyriusve mihi nullo discrimine agetur [Virgile]).

Entre le 25 mai 1777 et le 30 mai 1778, l'édition vendue en Angleterre s'appelle: Courier politique et littéraire Annonces et Avis divers: Or, French Evening Post (devise: Externo Robore crescit).

2Dates 28 juin 1776 - 28 décembre 1792. 32 volumes. Privilège du 8 octobre 1776; prospectus publiés le 28 juin et le 8 octobre 1776.

Périodicité bi-hebdomadaire; paraît le mardi et le vendredi (avec interruptions et retards). 104 livraisons par an, formant 2 volumes.

3Description Chaque volume renferme 6 mois en numéros; volumes de 416 à 424 p.; cahiers de 8 p. in-4º.

4Publication Editeur: G. Corall, 6 Catherine Street, Londres. Imprimeur: E. Cox, 73 Great Queen Street, Lincoln's Inn Fields.

L'abonnement est de 48 # tournois par année. On souscrit à Paris au bureau général des gazettes étrangères, rue de la Jussienne.

5Collaborateurs Directeur Swinton. Principaux rédacteurs: SERRES DE LA TOUR, THÉVENEAU DE MORANDE, BRISSOT.

Historique C'est le vendredi 28 juin 1776 que parut le premier numéro du Courier de l'Europe. Il s'ouvre par une adresse au public où on lit entre autres[101]:

La passion du Peuple Anglais pour les Ecrits périodiques de toutes les dénominations, semblerait au premier coup d'œil lui être particuliere; parce que, dans le fait, aucune autre Nation ne nous en fournit l'exemple: mais, lorsque l'on observe que la lecture de ces Papiers devient aussi un besoin journalier pour tous les Etrangers qui sont en état d'en jouir; on est porté à croire que ce goût serait le même chez tous les Peuples, si la Liberté de la Presse n'était pas exclusivement un privilège des Anglais.

Il est dans Londres une quantité prodigieuse d'Etrangers qui n'ayant pas assez séjourné en Angleterre pour se familiariser avec la langue qu'on y yarle [sic] se trouvent seuls privés de cette espece de plaisir, auquel un Papier Français les ferait participer; c'est essentiellement cette considération qui a donné lieu à une Société de Gens de Lettres de publier le Papier ci-dessus annoncé.

Le premier numéro du journal prit soin d'expliquer en faveur de ses lecteurs étrangers ce qu'était l'opposition parlementaire en Angleterre. Une lettre de Paris datée du 25 juin et insérée dans le second numéro du Courier (2 juil. 1776) présente, par la chanson suivante, l'opposition en France, les encyclopédistes et leur attribue ce programme:

On verra tous les états
Entr'eux se confondre,
Les pauvres sur leurs grabats
Ne plus se morfondre:
Des biens on fera des lots
Qui rendront les gens egaux.
Du même pas marcheront
Noblesse & roture,
Les Français retourneront
Au droit de nature;
Adieu parlements, & loix,
Adieu Ducs, Princes, Rois[102].

Cependant, on lira par la suite un article encore plus hardi sur la France et sur ceux qui la gouvernent. C'est probablement le même correspondant de Paris[103] qui, dans le cinquième numéro du Courier (12 juil. 1776) fait le portrait de plusieurs ministres français. Le comte de Vergennes, seul, en sort sans égratignure:

Mr de Vergennes occupé de son travail au milieu de l'intrigue semble se soucier fort peu de tout ce qui se passe autour de lui; apellé par ses talens dans la politique au département qui lui est confié; il est peut-être le seul qui connaisse les devoirs de sa place, et soit en état de les remplir; mais on le dit timide, et cette timidité est cause qu'il veut quelquefois pour les autres au lieu de vouloir pour lui.

Mais Marie-Antoinette et Maurepas ne seront pas quittes à si bon marché:

Il existe deux pouvoirs intermédiaires entre le Roi & le groupe que je viens de vous définir, qui sont [...] & un vieux Ministre, dont les charmes & la ruse combattent sans cesse, l'emportent tour-à-tour dans le boudoir ou dans le cabinet. Ces deux partis, également puissants près du maître, (sans avoir l'air de se contrarier ouvertement) sont si diamétralement opposés dans tous leurs plans, que cette diversité d'intérêts met tous les jours un des deux partis à deux doigts de sa perte: en ajoûtant le mauvais état des finances, l'enfance de la marine, & le bouleversement des troupes à ce tableau, vous aurez de notre administration une idée précise. C'est cette fluctuation de crédit & d'intrigues qui laisse la guerre dans le cabinet.

A Versailles, cet article a fait l'effet d'une bombe. Le 16 juillet, déjà, le comte de Vergennes, ministre des Affaires étrangères, écrit à Rigoley d'Ogny, le ministre des Postes, qui avait attiré son attention sur le Courier, pour lui faire part des intentions de Louis XVI relativement à cette gazette, dont il était important, écrit-il[104], «d'empêcher l'introduction dans le Royaume». Le même jour[105], il adresse une feuille du Courier à Le Noir, le lieutenant-général de police à Paris, en lui apprenant la décision du roi «afin que vous preniez toutes les mesures qui pourront dépendre de vous pour qu'elle [la gazette] ne se repande pas dans Paris, et pour que la lecture n'en soit tolléré dans quelque lieu que ce puisse être».

Les Mémoires secrets de Bachaumont montrent que, malgré son existence éphémère, le Courier de l'Europe n'avait pas manqué d'éveiller la curiosité des gens du métier. Le 9 août 1776, Bachaumont commente ainsi (p. 205-206) les mesures prises par le gouvernement:

S.M. a été si fâchée contre l'audace des auteurs de la nouvelle Gazette Françoise instituée à Londres, que non seulement elle a ordonné au Sr. Doigny d'en empêcher l'introduction par la poste, mais qu'elle a défendu à ses Ministres d'en recevoir aucun exemplaire; en sorte que la curiosité est en défaut et que personne ne peut savoir sur quel ton sont montés les numéros suivans.

L'interdiction du Courier de l'Europe ne sera pourtant pas de longue durée. Beaumarchais paraît sur la scène. Dans une lettre du 8 septembre 1776 adressée à Vergennes, il se fait l'avocat tant du journal que de son propriétaire écossais, Samuel Swinton, marchand de vin de Londres, ancien officier de la marine anglaise. Nous publions cette lettre intégralement[106]:

Paris. ce 8. 7bre. 1776

Monsieur Le comte

J'ai l'honneur de vous adresser le Propriétaire de la feuille anglofrançaise nomée Courier de l'Europe. J'ai eu l'honneur de vous dire avec quel regrèt, d un mauvais paragraphe glissé dans son papier à son insçu, Il vous demande pardon pour son editeur de cette imprudence. Son intention, Monsieur le Comte, est de renfermer cette gazette désormais, pour tous les articles qui regardent la France, dans les bornes de la décence la plus scrupuleuse. Il soumèt son papier ici à la censure quil vous plaira nommer. l'exemplaire qui en arrivera de Londres, sera examiné, corrigé a votre gré et n'ira à l'impression que lorsquil sera reconnu décent et convenable. avec ces précautions, Monsieur Le Comte, Je ne crois pas quil y ait d'inconvénient de favoriser cette branche de littérature étrangère qui peut etre piquante pour la curiosité française; parce que la plus part des articles étant extraits des papiers anglais, cela nous mettra sans cesse au courant des mœurs anglaises et des anecdotes de Londres.

Je suis avec le plus profond respect. Monsieur Le Comte. Votre très humble et tres obéissant Serviteur. Beaumarchais.

La démarche de Beaumarchais n'a pas été vaine. La prohibition du Courier de l'Europe est levée. Il ne faut cependant pas croire que Beaumarchais puisse s'en attribuer le mérite principal. Il a servi d'intermédiaire entre Swinton et Vergennes, c'est déjà beaucoup, mais ce n'est pas assez pour expliquer pourquoi le gouvernement français changea d'attitude vis-à-vis du journal. Il fallait, pour y arriver, des raisons majeures. Car le Courier de l'Europe, nous l'avons vu, ne s'était pas soucié, à ses débuts, de se mettre dans les bonnes grâces ni des ministres du roi ni surtout de la famille royale. Pour réussir en France, dans le milieu gouvernemental, il eût fallu éviter l'attaque des privilèges, le dénigrement du ministère et les injures adressées à la Reine. Si toutefois l'on autorise la circulation en France du Courier de l'Europe, ce n'est certainement pas inconditionnellement. Le gouvernement du roi n'avait nullement l'intention de s'exposer de nouveau au risque de voir des folliculaires établis à Londres critiquer les affaires de France. Mais il y a la bienheureuse censure... Et de censure il est question aussi dans la lettre en date du 21 septembre 1776 que Beaumarchais écrit à Vergennes[107]:

Je viens d'adresser le Sr Suinton à Mr D'Ogny avec une lettre que Mr D'Ogny vous communiquera probablement demain matin et relative à l'arrangement de ses frais de poste de ses paquèts Anglais. Quant à la lecture qui servira de censure à chaque courrier, avés vous décidé quelque chose? où voulés vous que le paquet m'arrive, et que je vous en rende compte à mesure? Cet homme [Swinton] paraît le désirer. Je ne le veux ni le refuse; votre ordre seul décidera cet objet.

C'est à l'abbé Aubert que l'on confie la tâche d'être le censeur du Courier de l'Europe. Il sera le mauvais génie du journal, dont il exaspérera les rédacteurs.

Même la censure ne suffit cependant pas, à elle seule, pour expliquer le revirement de Vergennes, diplomate chevronné et prudent de la vieille école. Il fallait en plus que le Courier de l'Europe, ce représentant de la presse, naguère à peine tolérée, quoique bâillonnée, puisse rendre des services fort importants au gouvernement du roi. Rien de plus facile: Vergennes ne trouvait nulle part ailleurs que dans le Courier de l'Europe des renseignements écrits en français, aussi rapides et aussi détaillés sur le débat politique en Angleterre et en Amérique. Et Vergennes avait grand besoin de telles informations. Ici encore on peut, à vrai dire, parler au moins d'une influence indirecte que Beaumarchais a exercée sur Vergennes pour l'avoir bombardé de lettres en faveur des insurgents[108]:

Et n'essayerés vous pas de convaincre Sa Majesté que ce misérable Secours qu'ils [les insurgents] demandent, et Sur lequel nous débattons depuis un an, doit nous faire recoeuillir tous les fruits d'une grande victoire, Sans avoir essuyé les dangers d'un combat? que ce Secours peut nous rendre, en dormant, tout ce que la paix honteuse de 1762 nous a fait perdre; Et que le Succès des américains, réduisant nos rivaux [anglais] à n'être plus qu'une puissance du Second ordre, nous replace au premier rang, et nous donne pour long temps la prépondérance Sur l'Europe entiere? Quelle plus grande vue peut occuper le conseil du Roi?

Sur ces entrefaites se publie à Paris, chez P. G. Simon, imprimeur du Parlement, rue Mignon Saint-André-des-Arts, un prospectus relatif au Courier de l'Europe, «gazette anglo-françoise»[109]. Il a été lu et approuvé par Aubert et il est muni d'un permis d'imprimer et distribuer daté du 8 octobre 1776 et signé Le Noir. Un censeur royal, le fameux abbé Jean-Louis Aubert, protégé par Vergennes, et le lieutenant-général de police à Paris se portent garants du contenu de ce prospectus. Vu son grand intérêt, nous allons en extraire les parties principales.

Le Courier de l'Europe, composé en François, & imprimé à Londres depuis trois mois, paroîtra à Paris dans les premiers jours du mois de Novembre.

Cette Feuille périodique, dont le succès ne pouvoit être plus rapide, devient tous les jours plus intéressante par les soins que les Editeurs apportent à ne rien présenter au Public qui ne soit capable ou de l'instruire, ou de l'amuser.

L'Histoire & les progrès des Arts utiles comme des Arts agréables, le tableau des vertus comme des vices des différens Peuples du monde, & principalement les Nouvelles Politiques, sont les objets qu'elle embrasse & qu'elle traite.

Des Correspondants instruits, laborieux, exacts, répandus dans les principales Villes de l'Europe, que les Editeurs se sont procurés avec grand soin, jetteront de plus en plus dans ces Feuilles une variété piquante qu'on chercheroit vainement ailleurs.

Ce qui achève de les rendre précieuses, ce sont les extraits fideles des cinquante-trois Gazettes qui paroissent à Londres toutes les semaines. Ces productions extraordinaires de la liberté de la presse, y sont appréciées, quelquefois combattues; & l'intérêt qui résulte de ces différens débats ne peut manquer d'augmenter à la rentrée du Parlement.

Les Editeurs esperent qu'en ne s'écartant jamais des loix de la décence & de l'équité, en n'employant qu'une diction simple, mais pure, les Anglois continueront de regarder cette Feuille comme un des meilleurs Ouvrages classiques que les Journaux pouvoient leur présenter; ils osent croire aussi que les François sont trop jaloux d'étendre l'empire de leur langue pour ne pas accueillir un Ouvrage qui en facilite l'usage, l'intelligence & les progrès.

Cette Gazette, composée de 8 p. grand in-4º paroîtra deux fois la semaine. Le prix est de 48 livres franc de port dans toute l'étendue du royaume.

Le vendredi 1er novembre 1776 paraît le premier numéro du Courier de l'Europe en son nouveau format in-quarto (les numéros précédents sont in-folio). Il arbore fièrement une épigraphe due à Virgile: Tros, Tyrius ve mihi nullo discrimine agetur. Mais le journal n'a jamais su réaliser cet idéal d'impartialité. C'est probablement cette perspective de partialité qui avait décidé le gouvernement français à lever l'interdiction dont il avait frappé le Courier. Ce qui a certainement contribué encore plus à ce changement d'attitude envers le journal, c'est que le gouvernement français avait le plus grand intérêt à suivre de près tout ce qui avait rapport aux affaires de l'Amérique, surtout les débats du Parlement anglais, ce dont le Courier rendait compte de façon très détaillée. Dans un «Avis du Rédacteur et des Propriétaires», qui accompagne le numéro du 1er novembre 1776, on lit: «l'Europe entiere, dont l'attention est aujourd'hui fixée sur les démêlés survenus entre la Grande-Bretagne & ses Colonies, n'attend de nous que des instructions relatives à cet objet de la curiosité universelle».

Un Français demeurant à Londres depuis le début de 1772, Antoine Joseph de Serres de La Tour, est jusqu'au commencement de 1784 le rédacteur du Courier de l'Europe. En 1778, lors de la rupture entre la France et l'Angleterre, des juristes anglais lui conseillent de se faire connaître «comme étant le moyen certain de me soustraire à l'impression d'entretenir une correspondance secrette avec les ennemis de l'Etat, de faire l'espion, &c. &c. l'avis étoit trop sérieux pour être négligé, & je saisis les premieres occasions qui se présenterent de publier d'abord mon nom, ensuite mon adresse: j'y suis revenu jusqu'à trois fois»[110]. Sa signature: Deserres de la Tour. Son adresse: nº 76, Long-Acre. Voilà ce que l'on trouve dans une lettre adressée le 27 octobre 1778 à La Harpe, qui s'était plaint d'avoir été diffamé dans le Courier.

On lit donc en France, avec l'autorisation du roi, cette gazette anglo-française. On la lit avidement. Ses chiffres de tirage ne font que monter au cours des hostilités anglo-françaises. Six mois après sa création, elle compte déjà, selon Brissot, entre trois et quatre mille abonnés[111]. A son apogée, la feuille aurait eu six mille abonnés, selon Théveneau de Morande, qui en 1784 avait pris la place de Serres de La Tour. Mais, avec la fin de la guerre, le nombre des abonnés diminue considérablement. En 1787, la feuille ne compte que 1300 abonnés. Morande s'en plaint alors amèrement à Montmorin, qui a succédé à Vergennes au ministère des Affaires étrangères[112]. Le nouveau rédacteur critique son prédécesseur qui, selon lui, a négligé son travail «au point de perdre près de cinq mille souscripteurs». Il est cependant forcé d'admettre que Serres de La Tour n'était pas le seul coupable, la nouvelle situation politique y était aussi pour beaucoup.

Ce qui retient nécessairement l'attention des lecteurs français du Courier et ce qui fait surtout le prix du journal, ce sont ses comptes rendus détaillés des plus importantes séances parlementaires anglaises et les nombreux articles traduits de l'anglais et empruntés aux journaux anglais et américains. C'est surtout le journal londonien The Morning Chronicle qui est mis à contribution dans les feuilles du Courier. Les articles du Morning Chronicle relatifs à la vie parlementaire anglaise l'emportent de loin sur ceux de tous ses concurrents anglais pour la simple raison que le rédacteur politique du Morning Chronicle William Woodfall, peut rendre mot à mot les discours d'un Fox, d'un Burke, d'un Pitt, d'un Wilkes... grâce à sa prodigieuse mémoire. Il est appelé «Memory Woodfall» (Woodfall-Mémoire) faculté essentielle dans un Parlement qui tolère la présence des journalistes sans pour autant les autoriser à prendre des notes au cours des débats. Rappelons aussi qu'avant 1801, il n'existait pas en Angleterre, à proprement parler, de procès-verbal des séances parlementaires. Soucieux de faire valoir leurs opinions, certains membres du Parlement adressent au Courier le manuscrit de leurs discours, qu'ils accompagnent parfois de leurs notes. Cela semble être le cas de Burke et du duc de Richmond. Il va sans dire que le rédacteur du Courier s'en félicite[113]: «L'attention que l'on a eue de nous envoyer quelques manuscripts originaux, & entr'autres le discours du Duc de Richmond, avec des notes, nous promet peut-être d'autres secours du même genre, & nous prouverons notre reconnoissance par la scrupuleuse fidélité de notre traduction».

Un journal qui familiarisait ses lecteurs français avec le système politique anglais, les institutions et les mœurs anglaises ne pouvait manquer de les passionner ni de les amener à faire un retour sur eux-mêmes et sur leurs conditions. N'oublions pas non plus que, pour le public français, tout ce qui se rapportait à l'Angleterre était assez peu connu. Même s'il exagère, Brissot n'a pas entièrement tort d'écrire[114]:

Jusqu'au moment de la publication du Courier, l'Angleterre avait été véritablement une terre étrangère pour le reste de l'Europe. On ignorait presque tout ce qui se passait dans son sein. On ne connaissait guère sa constitution que par les écrits de Montesquieu, ou par les récits frivoles des voyageurs qui allaient passer quinze jours à Londres pour le compte de quelques libraires, et revenaient à Paris débiter leurs relations.

Aux yeux du comte de Vergennes, le principal atout du Courier de l'Europe, nous l'avons vu, est sans doute d'être écrit en français et de fournir des nouvelles fraîches. Le journal vient ainsi compléter les rapports des diplomates français établis en Angleterre et en Amérique. Parmi les documents du XVIIIe siècle conservés au Quai d'Orsay, on trouve des extraits de gazettes anglaises laborieusement traduites en français à l'intention des ministres qui ne semblent avoir eu que des connaissances rudimentaires en anglais. On y trouve aussi des numéros du Courier. Grâce au Courier de l'Europe, les nouvelles politiques qui concernent l'Angleterre et l'Amérique voyagent de façon à la fois plus rapide et plus commode.

Il est facile de se figurer avec quel intérêt on suit, en France, à travers le Courier de l'Europe, les événements en Angleterre et en Amérique, les faits de guerre, les mouvements des navires, le débat parlementaire anglais avec son magistral enseignement politique pour celui qui sait entendre. L'Angleterre et l'Amérique deviennent à la mode en France.

Le Courier de l'Europe donne, même au lecteur moderne, l'illusion d'assister en personne aux séances houleuses du Parlement anglais. Quoi de plus naturel qu'on s'arrache à l'étranger cette feuille qui familiarise son lecteur avec une constitution qui peut susciter d'abord sa curiosité, ensuite son envie: pourquoi eux et pas nous? Les Français observent, s'instruisent, réfléchissent et comparent.

Le 16 février 1778, à la veille du déclenchement des hostilités entre la France et l'Angleterre, Madame Du Deffand écrit à Horace Walpole: «Le Courier de l'Europe nous traduit tous vos discours du Parlement. Il y en a un du Duc de Richmond, dont tous les cousins [probablement les Choiseul] qu'il a ici sont fort scandalisés. Nous sommes comme vous; on croit alternativement la paix ou la guerre; les militaires la désirent, les citoyens la craignent»[115]. Elle suit régulièrement, dans le Courier, les nouvelles politiques, au point de conclure ainsi une lettre à Walpole[116]: «Je termine comme le Courier de l'Europe: “la suite au courrier prochain”».

Il est évident qu'en France, les comptes rendus que publie le Courier des débats orageux au sein du Parlement anglais gagnent en importance et en intérêt au fur et à mesure que les rapports entre la France et l'Angleterre s'enveniment. Une semaine seulement après que la prohibition en France du Courier de l'Europe eut été levée, l'ambassadeur d'Angleterre à la cour de France, Lord Stormont, avait trouvé nécessaire de sonner l'alarme. Le 6 novembre 1776, il écrit, en effet, dans une lettre à son chef hiérarchique le vicomte Weymouth qu'il a pu constater à Paris combien le Courier de l'Europe était funeste aux intérêts de l'Angleterre. Sa conclusion: il fallait à tout prix en arrêter la publication. Seulement, les ministres anglais ont les mains liées: la liberté de la presse plaide la cause du Courier. Ce qui était impossible en 1776 pour le gouvernement anglais sera cependant possible en 1778, quand la guerre éclatera entre les deux pays.

Les Mémoires de l'aimable duc de Croy constituent une source capitale pour l'histoire du Courier de l'Europe. Une partie seulement de ces mémoires a été publiée[117], mais on peut étudier tout le manuscrit à la bibliothèque de l'Institut sous la cote Ms 1673. Anne Emmanuel Ferdinand François de Croy-Solre, duc de Croy (1718-1784), avait le commandement des troupes d'Artois, de Picardie, Calaisis et Boulonnais. Il écrit[118] sous la date du 2 avril 1778:

Le soir je receus et fis connoissance avec M. Suenton le proprietaire du Courier de l'Europe qui avoit tant de vogue et nous fut si util pour scavoire aussi bien tous les débats du parlement. Il m'apporta son Courier de l'Europe du 27 mars [1778], tres frais et que personne n'eut. il etoit bien curieux et important. Je lui promis de faire de mon mieux pour qu'on n'interrompit pas le passage des Lettres et celui des passagers. Il me dit que c'etoit un Mr de la tour ancien officier du Ryme de Picardie qui etoit seul son redacteur et que si on l'arretoit il le placeroit en Hollende. Je m'etablis la un bon correspondant.

Le numéro du Courier de l'Europe en date du 27 mars 1778 mentionné par Croy contient dans son premier tirage deux informations fort importantes: à la Chambre des Pairs, le vicomte Weymouth avait délivré, le 23 mars 1778, un message de la part de George III. Le roi notifiait à la Chambre que Louis XVI avait conclu avec l'Amérique un traité d'amitié et de commerce et qu'en France les préparatifs militaires avaient été considérablement augmentés. A la même occasion, le duc de Richmond avait prononcé un discours fait, comme on le verra, pour intéresser les Français.

Le duc de Croy poursuit son journal[119]:

Le 6 [avril 1778] j'eu chez moi a Paris la conversation la plus curieuse avec M. Suenton propriétaire de la gazette francoise de Londre ou Courier de l'Europe. C'etoit son redacteur qui fesoit tout et pour lui ce n'etoit qu'une speculation de commerce, il ne la lisoit seulement pas et je lui appris et lui fis lire l'article qui fesoit que tout Paris la recherchoit parce qu'il raportoit le discours du duc de Richmond par lequel il disoit qu'il n'y avoit dans notre conseil que M. de Sartine qui voulu la guerre, ce qui l'avoit piqué, on croioit qu'il l'avoit fait arreter et comme je la recevois de Londre en lettre tout le monde me la demandoit, mais je ne voulu pas la montrer. Suenton m'apprit qu'elle etoit arreté à Douvre a cause de la grosseur du paquet comme malle de marchandise, l'imbargo etant mis.

Sous la date du 8 avril 1778, le duc de Croy nous offre cette information[120]:

Le 8 Mr. Suenton revint qui m'aprit que sa 2me malle du Courier de l'Europe etoit aussi retenu a Douvre que le gouvernement anglois ne pouvent l'empecher a Londre la fesoit toujours arreter a Douvre comme malle de marchandise et je lui promis de me preter a la laisser venir par semogleure [smogleur, contrebandier]. Nous liame grande correspondance qui pouvoit m'être comode il m'apprit que du 3 avril a Londre, on parloit moins de guerre, qu'il n'y avoit pas encor de changement dans le ministere ni de coup tiré nulle part.

Le gouvernement anglais a trouvé ainsi un moyen d'arrêter l'exportation du Courier de l'Europe sans pour autant porter atteinte à la liberté de la presse. Une lettre de Swinton à Beaumarchais datée du 10 avril 1778 nous révèle comment les ministres anglais s'y prenaient. La lettre fait en même temps état de l'inquiétude que Swinton éprouvait pour son journal. Vu son importance nous reproduisons ici en entier cette lettre, qui est inédite[121].

Copie d'une lettre de Mr. Swinton

De Paris le 10 avril 1778

Monsieur

Je viens d'apprendre que les Lords commissaires de la tresorerie de la grande Bretagne ont deffendu la sortie de toute espece de marchandises, à moins qu'elles ne soient accompagnées d'une permission expresse de leur part. en consequence Le Courier de l'Europe a été arrêtté à la douane de douvres et renvoyé ensuite à celle de Londres.

Comme je soupçonne que cette defense ne sera pas levée de longtems, je me hate de vous consulter, Monsieur, pour savoir s'il ne conviendrait pas que je fisse réimprimer Le Courrier de l'Europe à Paris et si je dois me presser de prendre l'ordre du Ministre à ce sujet.

Ce Parti offre des inconvéniens 1º. il donnerait lieu aux Personnes qui n'ont jamais voulu croire que le Courrier s'imprime à Londre de rester constamment attachées à cette idée. 2º. deux, six, et peut être dix feuilles étant réimprimées, pourquoi, dirait-on, la correspondance entiere ne le serait-elle pas? alors quel cas peut on faire d'une feuille revue, corrigée, chatrée par les censeurs de Paris? tels seraient certainement, Monsieur, les propos qu'on ne manquerait pas de tenir à cette occasion, et alors le Courrier de l'Europe ne serait plus regardé que comme une feuille ordinaire dépouillée de cette originalité, de cette énergie, de cette vivacité qui ont fait jusqu'ici sa réputation.

D'un autre côté le Public commence à se lasser du long retard que cette correspondance éprouve, les souscripteurs murmurent, ceux qui auraient souscrit n'ont garde de se presenter. Les redacteurs des autres feuilles périodiques commencent à semer des bruits desavantageux dont il serait important de prévenir les effets.

Veuillez donc, Monsieur, m'indiquer le parti que vous croirez le plus convenable à prendre dans une circonstance aussi critique. L'étendue de vos connaissances et de votre esprit, vous suggerera, j'espere, des moyens qui s'accorderont avec l'intention du gouvernement dont je me ferai toujours un devoir d'accomplir les ordres.

Je suis avec la considération la plus distinguée &c. Signé: S. Swinton.

Pourparlers à Versailles entre Swinton, Vergennes et M. d'Ogny; dans les coulisses: Beaumarchais. Décision: Swinton fera réimprimer l'édition londonienne du Courier de l'Europe à Boulogne-sur-Mer. Des «smogleurs» apportent à Boulogne des exemplaires de l'édition originale pour les confier au rédacteur chargé de la réimpression: Brissot de Warville, le futur révolutionnaire.

Nous avons déjà parlé de l'importance du numéro 25 du Courier de l'Europe en date du 27 mars 1778, qui avait été arrêté à Douvres. C'est, selon toute vraisemblance, par ce numéro que débute la réimpression du journal. Il importe de signaler qu'elle n'est pas en tout point identique à l'édition originale. On a pris soin d'insérer, dans la nouvelle version du numéro 25, la notice que voici:

L'épigraphe, ou pour mieux dire la devise que nous avions choisie, annonçoit le projet formé d'écrire cette feuille avec la plus scrupuleuse impartialité; l'Europe entiere, l'Angleterre elle-meme (à l'exception de son G...t) applaudissoit à notre persévérance dans la révolution que nous avions prise; mais l'Administration Anglaise nous a trouvés trop véridiques; & ne pouvant, sans blesser l'esprit de la constitution, nous empêcher d'imprimer une Feuille écrite d'ailleurs avec trop de modération pour donner prise à la loi, elle s'est occupée des moyens de nous traverser sans paroître en avoir le dessein; elle a saisi le pretexte plausible des représailles pour empêcher qu'aucuns effets ou marchandises sortissent des ports du Royaume, par ce moyen, nos feuilles ont été arrêtées à la Douane comme marchandises, retenues, & réclamées en vain; on a cru nous porter un coup décisif, mais grace à la justice éclairée de nos Souscripteurs Etrangers, nous nous flatons que le seul tort que nous aura causé ce retard, sera le chagrin vif d'avoir perdu pendant près d'un mois l'occasion de cultiver cette bienveillance en nous rappellant deux fois la semaine à leur souvenir.

On a pris enfin des mesures invariables qui nous mettront à l'abri de pareils accidents, & du moment ou ce numéro, que nous réimprimons, parviendra à nos Lecteurs: ils recevront réguliérement les numéro courants, & ceux qui sont en retard: il nous reste à les remercier de l'honnêteté généreuse avec laquelle ils paroissent s'être prêtés à nos embarras.

Le Courier de l'Europe semble avoir rattrapé son retard vers le 1er mai 1778. Le journal en informe ses lecteurs dans son numéro 35 du 1er mai 1778 et parle des grands changements occasionnés à la suite des mesures prises par le gouvernement anglais; «cet accident nous a coûté un argent immense; l'article de la réimpression est le moindre, celui du service secret... mais les pertes ne sont rien si nous avons conservé la bienveillance du Public». On précise que toute correspondance relative au journal est à adresser «à M. de Watville [sic], poste restante à Boulogne sur mer».

Parmi les journalistes on a dû se poser grand nombre de questions au sujet du sort du Courier. Témoin Bachaumont. Il écrit sous la date du 9 mai 1778:

Le Courier de l'Europe interrompu en France depuis plus de six semaines, a reparu par intervalles et les Nºs. 25, 26, 27 et 28 sont arrivés. Ce dernier, du mardi 7 avril, laisse encore une lacune d'un mois; ce qui prouve qu'ils ne sont venus que par voie indirecte et de contrebande, et ce qui ruineroit cette feuille à la longue, si la persécution duroit. Par quelques Avertissemens du Directeur, il est éclairci qu'elle vient du Ministere Anglois; ils confirment ce qu'on a dit à cet égard sur des manœuvres qui décelent la petitesse du génie de ce Ministere, qui se manifeste ainsi dans les moindres choses. On apprend par occasion dans un de ces Nº. que le Rédacteur du Courier de l'Europe dont on étoit curieux de savoir le nom; est M. de Serres de la Tour, auteur d'un traité du bonheur (p. 257-258).

Bien que la France et l'Angleterre ne soient pas en guerre, on n'en note pas moins un changement de ton dans le Courier du 7 avril 1778. L'article de Paris daté du 30 mars et inséré dans ce numéro-là prend un ton officieux:

Toute la France a été étonnée d'apprendre la sensation qu'a faite au Conseil de St. James & au Parlement de Westminster la notification du traité conclu entre notre Cour & les Etats unis de l'Amérique; il nous a paru d'un curieux très-rare que les deux Chambres se soient laissé dicter une adresse colérique, comme le dit très-bien le Duc de Richmond & qu'un Parlement presqu'entier ait dit à son Roi qu'il étoit saisi d'indignation, parce que le notre a rempli envers son peuple le devoir que son cœur bienfaisant lui impose, celui de pourvoir à nos besoins, de veiller à notre prospérité, en ouvrant à notre industrie les canaux du commerce: personne ne doute en France de la bonne foi & de la droiture du Roi d'Angleterre: nous estimons ses mœurs, nous rendons justice aux éminentes qualités qui le rendent cher à la partie saine de ses sujets; mais sans le dégrader, nous croyons pouvoir dire, «nous avons aussi un Roi dont l'univers entier connoît la droiture, personne ne peut douter de la sincérité de ses intentions relatives au maintien de la tranquillité générale de l'Europe, malheur à qui la troublera!

Le rédacteur du Courier est lui-même présent à la Chambre des Pairs, lors de la séance dramatique du 7 avril 1778. Il la décrit dans son journal, le 10 avril. A cette occasion, le comte de Chatham prononça son dernier discours parlementaire. Il y dit entre autres[122]: «Je me flatte, Mylords, qu'il est encore beaucoup d'Anti-Bourbons dans ce pays, beaucoup de ces hommes qui préféreroient la mort à la honte de voir la couronne de la Grande-Bretagne dépendante de la Maison de Bourbon [...] nous pouvons céder à la force, mais nous mourrons en Anglois!».

Après une intervention du duc de Richmond, on remarquait «que le Comte de Chatham souffroit à la fois du corps & de l'esprit; il fit un mouvement pour se lever, ensuite portant la main sur sa poitrine, il tomba à la renverse sur son banc sans donner aucun signe de vie. Cet accident jetta la confusion par-tout, on ouvrit les fenêtres, les portes, les avenues, tous les étrangers furent obligés de se retirer».

Croy devient de plus en plus enthousiaste[123] au sujet du Courier. Les hostilités anglo-françaises commencent en juin 1778. «Le Courier de l'Europe etoit allors la lecture la plus interessante, il rendoit au mieux les tres curieux débats du parlement d'engleterre et par la on scavoit tout».

Le Courier de l'Europe imprimait souvent le détail des mouvements des navires tant français qu'anglais, c'était rendre au gouvernement français un service très apprécié. Le duc de Croy en souligne fortement l'importance. Il était une des rares personnes à recevoir son exemplaire du Courier par la poste, directement d'Angleterre. En 1778, le service des lettres entre les deux pays n'était pas interrompu. A Boulogne, Croy était évidemment plus vite informé par le Courier de l'Europe que le ministère ne l'était à Paris, et il en tire grande satisfaction. A la fin du mois de juillet 1778, on attend de part et d'autre la nouvelle d'une bataille navale. Croy écrit qu'il a reçu le Courier de l'Europe du 28 juillet, en droiture de Londres, déjà le 30 à deux heures de l'après-midi. Par là il a appris qu'on était toujours, depuis le 21 juillet, sans nouvelles de la flotte de l'amiral Keppel.

En qualité de commandant en chef à Boulogne, Croy était bien placé pour avoir des nouvelles de première main sur tout ce qui intéressait les batailles navales. A Calais, un capitaine suédois avait pris un pilote français pour aller à Dunkerque porter du sel d'Espagne. Le Suédois avait raconté à Calais et à Dunkerque que, le 27 juillet, tournant au large d'Ouessant, il avait vu les deux flottes aux prises sans savoir l'issue de la bataille. Par le Courier du 4 août, le duc de Croy avait reçu l'information que la flotte française avait remporté une grande victoire sur l'amiral Keppel. Le mémorialiste poursuit[124]:

etant dessendu en carosse sur le port j'allé a la maison de M. Suenton entrepreneur de la fameuse gazette du Courier de l'Europe porter a son commis cette gazette que je venois de recevoire par mon courier, ce qui en procura l'impression et l'envoie un jour plus tost a 4000 souscripteur qui l'attendoient avec impatience. outre cela on en débitoit 1500 en engleterre.

Un manuscrit conservé à la bibliothèque municipale de Boulogne, nous apprend qu'en 1779, Samuel Swinton réside dans le port de Boulogne, chez M. Cléry, avec sa femme française, Félicité Lefèvre, ses sept enfants et deux domestiques. Hors la barrière du port habitent «Des Smuglers, allant et venant journellement». Ainsi, nous avons localisé le propriétaire du Courier de l'Europe et les personnes qui se chargeaient de lui transmettre un exemplaire de l'édition de Londres du Courier, pour en permettre la réimpression à Boulogne[125].

Un autre manuscrit nous familiarise avec deux imprimeurs du Courier, Bronquart et François Dolet[126].

Il importe de savoir que, pendant tout son ministère, le comte de Vergennes examine de très près le Courier de l'Europe, surtout l'article de France. Il veille à ce que le journal remplisse rigoureusement le devoir strict qu'il lui a imposé.

L'abbé Aubert est son homme de paille ou «son valet», pour citer Brissot. Grâce à cet ancien collaborateur du Courier nous avons une idée bien précise de la surveillance étroite qu'exerçait le ministre des Affaires étrangères sur notre journal. Serres de La Tour avait confié à Brissot la clef du chiffre qu'employait Aubert, «ce plat serviteur du gouvernement français». Brissot poursuit: «La particule on était le mot qui désignait Vergennes sans le compromettre; c'était sous le mystère de cette particule que je le vis un jour réprimander le rédacteur des éloges qu'il avait donnés à Necker. Cet encens avait déplu au ministre suprême, il menaça de sa colère l'humble rédacteur s'il retombait dans la même faute (26)».

Il est bien naturel que, de par son importante position à Boulogne, le duc de Croy soit un témoin tout à fait exceptionnel pour ce qui regarde la réimpression du Courier de l'Europe, à Boulogne. Il connaît Swinton et va souvent le voir. Chez Swinton, à l'entrée du port, on faisait réimprimer le journal. Croy reçoit directement de ses mains la feuille qui sort de la presse. Il comprend parfaitement combien ce journal favorise la cause de la France par la rapidité et la précision de ses nouvelles. Il est plein d'admiration et d'éloges pour le Courier et semble le considérer comme supérieur aux autres feuilles. Il fait la connaissance de Brissot de Warville, «le comis de M. Suienton, qui fesoit copier et imprimer le Courier de l'Europe a Boulogne»[127]. Le 26 août 1779, il amène son fils à l'imprimerie et là ils s'amusent[128] «a voire imprimer ce fameux courrier de l'europe et a entrer dans tous les detailles des imprimeries, choses si interessante, surtout la par la promptitude et l'abondance; on en imprimoit sept mille en six heures; mais ce n'etoit que la copie de celui imprimé qui venoit de Mr. Lessere de la tour de Londre».

Du printemps 1778 au printemps 1779, Brissot était chargé de la réimpression du Courier de l'Europe, à Boulogne. Quand Brissot quitta Boulogne, ce fut pour être remplacé par un Espagnol, Sala Delunel. L'homme d'affaires Swinton avait des plans très ambitieux pour son journal: il ne rêvait pas seulement de l'établir en Hollande, il projetait aussi d'en publier une édition espagnole. Ses plans n'ont cependant pas abouti.

L'Ecossais Swinton n'était pas, tout compte fait, un personnage de tout repos. Il voulait apparemment manger à deux râteliers, car il offre au gouvernement anglais ses services comme espion et demande, en même temps, à être rémunéré[129]. Il mentionne ses sources françaises et ses importantes connaissances en France. Il connaît fort bien Beaumarchais et quand il est à Paris, Swinton dîne chez lui quatre ou cinq fois par semaine. Il n'est pas inconnu du comte de Vergennes et de ses secrétaires et il peut, d'après ce qu'il dit, avoir la permission du comte de Vergennes de vivre en France même en temps de guerre. Le moins qu'on puisse dire c'est que Swinton ne tient pas la gageure de la devise de son journal.

Il semble peu probable que Vergennes et Beaumarchais aient été conscients de la duplicité du propriétaire du Courier de l'Europe. Morande, expert en la matière, ne retient pas sa plume au sujet de Swinton. C'est dans ses lettres à Beaumarchais qu'il décharge sa bile. Il écrit ainsi le 17 janvier 1788[130]: «d'ailleurs encore, mon cher monsieur de beaumarchais, vous connaissez l'homme à qui j'ai affaire sa cupidité son astuce en affaire sa malveillance secrette et me voila par l'arrangement redevenu le vil journalier d'un homme qui ayant toujours une réserve de fausseté dans tout ce qu'il fait pourra me dire quand il voudra qu'il n'a plus besoin de moi».

Il est vrai que, le 12 avril 1779, le comte de Vergennes a mandé au comte de Montmorin[131], ambassadeur de France à la cour d'Espagne, que, chargé du Lord North, Swinton avait informé Beaumarchais à Paris «qu'on nous donneroit tout si nous voulions nous séparer des Américains». Vergennes ne marche pas: «je regarde ces tentatives comme autant de moiens de déception; la voye est indue; Md North n'a point caractère pour entamér une négociation de paix; son objet est incontestablement de nous induire dans quelque démarche qui nous compromette avec l'Espagne et avec l'Amérique».

Les rapports de Beaumarchais avec Swinton et les rédacteurs du Courier de l'Europe ont été très importants. Ils font la matière d'un livre. Constatons ici qu'entre l'article du 7 septembre 1776 décrivant la réhabilitation de Beaumarchais après le procès Goëzman et la célèbre lettre de Beaumarchais à sa famille, insérée dans le numéro du 11 décembre 1792, le Courier publie de nombreuses lettres de notre auteur, bien des comptes rendus des ses productions littéraires et de ses autres activités. Ces articles sont toujours positifs et, sous Morande, tellement positifs que les Mémoires secrets (qui pèchent plutôt dans l'autre sens) l'appellent le «Courier de Mr. de Beaumarchais»[132].

Les chiffres de tirage du Courier de l'Europe suivent, nous l'avons vu, une courbe ascendante. Mieux qu'aucune autre publication de langue française, le Courier a su tenir ses nombreux lecteurs (tant anglais que français, russes, suédois, etc.) informés de l'actualité politique la plus brûlante des sept premières années de son existence: la guerre d'Indépendance de l'Amérique. Le long des colonnes du journal, on trouve, en effet, une documentation très riche sur cette guerre. Nous appelons de nos vœux sincères une monographie qui porte sur le Courier de l'Europe et la guerre d'Indépendance[133].

Au début de la guerre, ni les Anglais ni les Français n'avaient empêché la malle de poste de traverser la Manche par Douvres et par Calais. C'est ce qui a permis à Croy de recevoir si vite son exemplaire du Courier. Le passage par Douvres fut cependant interrompu par les Anglais à partir du 28 juin 1779. La malle aux lettres arriva ensuite par Ostende, ce qui, évidemment, retarda les nouvelles. Notons à titre de curiosité que le trafic entre Ostende et l'Angleterre était assuré, entre autres, par un paquebot appelé Le Courier de l'Europe.

Nous arrivons maintenant à une phase de l'histoire du Courier qui va du 20 janvier 1784 jusqu'au 14 mai 1791 et qui est dominée par la figure si fourbe de «ce monstre qui s'appelle Morande». Le mot est de Beaumarchais[134] et il était payé pour savoir jusqu'à quelles noirceurs Morande pouvait s'abaisser pour arriver à ses fins. Dans un mouvement généreux, Beaumarchais avait cru que Morande était[135] «un Braconier que le repentir ramenait, et dont on pourait faire un bon garde Chasse, par la Connaissance qu'il avait de tous les moyens dont les mauvais Sujets réfugiés à Londres, peuvent se servir pour Outrager ou leurs amis ou leur patrie». Beaumarchais avait fait de Morande son propre «espion» en Angleterre. En 1781, Beaumarchais est menacé d'un libelle diffamatoire signé Morande.

S'il poursuit sans cesse Beaumarchais de ses demandes d'argent (il est fortement endetté) Morande cherche, d'autre part, à payer un peu de son énorme dette vis-à-vis de Beaumarchais en ouvrant les colonnes du Courier aux productions de Beaumarchais, en menant une campagne publicitaire tant en faveur de son édition de Voltaire que du Mariage de Figaro et de Tarare, en défendant la cause de Beaumarchais contre Mirabeau et dans l'affaire Kornmann, etc.

Parmi les personnes qui avaient lieu de se plaindre de Morande, en sa qualité de rédacteur du Courier, se trouvent Brissot, Linguet, Mirabeau, Cagliostro, Calonne... De février à novembre 1783, Brissot rédigeait à Londres l'article des «Variétés», dans le Courier de l'Europe. Il quitta cependant cet emploi, pour publier en 1784 son Journal du Licée de Londres, ce qui lui valut l'inimitié de Morande, qui lui aurait dit un jour[136]: «je puis détruire en une heure une réputation de 50 ans».

Linguet, qui rédigeait lui aussi un journal à Londres, est en butte aux sarcasmes de Morande, entre autres pour avoir annoncé son projet de publier une édition des œuvres de Voltaire ad usum Delphini; Linguet se propose de les purger «de cette mousse dangereuse qui les couvre». Morande fait d'une pierre deux coups: il ridiculise le rédacteur des Annales politiques et il croit par là rompre une lance en faveur de Beaumarchais et de son édition de Kehl des Œuvres de Voltaire. On trouvera les attaques de Morande contre l'éditeur de «la Capucinade de M. de Voltaire» dans les numéros du 17 février et du 5 mars 1784. Les Mémoires secrets du 27 février 1784 (XXV, p. 154) commentent ainsi l'article de Morande en date du 17 février: «On attribue cette facétie au Sieur Caron de Beaumarchais, qui craint peut-être que l'édition de Me Linguet ne fasse tort à la sienne». Le 16 avril 1784, Morande écrit à Beaumarchais qu'il a l'intention de continuer ses attaques contre Linguet et son édition, ce qui fut fait[137].

Dans l'affaire des Eaux de Paris, Morande épouse la cause de Beaumarchais contre le comte de Mirabeau. Le journaliste s'embarque dans cette affaire sans attendre la permission de Beaumarchais, car, précise-t-il[138], «la monotonie d'une feuille a besoin de tems en tems de quelque chose qui fouette le sang».

Il n'est que juste de souligner que Morande ne se borne pas à mettre sa plume au service de ses intérêts personnels, il a aussi l'ambition de familiariser ses lecteurs français avec des institutions anglaises qu'il admire et qu'il désire voir établies en France.

Entre 1787 et 1791, il écrit à ce sujet une série d'articles importants signés «Un voyageur».

Retourné en France en 1791, il évoque ces articles dans le Prospectus de son nouveau journal L'Argus patriote. On y lit[139]:

C'est moi qui, dans le Courier de l'Europe, feuille soumise dans le temps où je me chargeai de sa rédaction, à la censure d'un des agens de l'ancien régime, dont il étoit un bien digne suppôt (il suffit de nommer l'abbé Aubert pour prouver ce que j'avance;) c'est moi, dis-je, qui, en dépit de ce censeur ignare et malfaisant, lequel dans une seule année, m'a forcé de faire réimprimer dix-sept numéros, ai trouvé le secret de glisser dans les lettres d'un voyageur, dont je suis l'auteur, les principes sacrés d'une liberté constitutionnelle.

Cet exécuteur des hautes-œuvres du despotisme, s'étant endormi sur l'échafaud, j'ai, quelquefois, échappé à sa sagacité et à sa pénétration. Il a laissé passer entr'autres articles la dénonciation de la vénalité des charges, et de celle de la noblesse, qui paralysoient tant de citoyens utiles. J'ai profité de ses accès léthargiques, pour attaquer les infâmes sollicitations des juges, pendant que les parlemens étoient encore dans toute la plénitude de leurs pouvoirs. J'ai démontré avant la convocation des états-généraux, les avantages d'une Constitution pour assurer la force du gouvernement, et le bonheur des gouvernés: Je puis, et j'ose le dire, parceque c'est la vérité, qu'un grand nombre des abus qui ont été réformés par l'assemblée nationale, ont été dénoncés, dans ces lettres, avant la réforme qui en a été faite.

Morande tonne contre la censure à laquelle le Courier est soumis. L'abbé Aubert empoisonnait son existence. Dans ses lettres à Beaumarchais comme au nouveau ministre des Affaires Etrangères, Montmorin, il revient sans cesse sur le chapitre du censeur. «L'abbé Aubert!... bon dieu l'abbé Aubert! s'il continue à être censeur le courier est flambé». Ce cri de détresse retentit dans une lettre adressée à Beaumarchais[140] le 23 mars 1786. Morande a finalement gain de cause[141]. «Lorsque je suis enfin parvenu à me débarrasser des fers de la censure, ce que j'ai effectué sur la fin de 1787; j'ai pris un essor plus libre, et je me suis attaché à défendre les intérêts du commerce. J'ai fait sentir par des comparaisons prises dans le sein d'une nation, chez laquelle j'ai vécu vingt ans, et que j'ai vu infiniment plus libre qu'elle ne l'est aujourd'hui; que le respect que l'on y portoit au commerce, étoit la source de sa grandeur et de sa force».

Après la fin de la guerre franco-anglaise, Swinton avait eu le chagrin de voir le nombre des souscripteurs de son journal diminuer considérablement. Selon Morande, le Courier n'avait eu que 1176 souscripteurs en 1784, quand il en devint le rédacteur en chef. Il annonce, non sans fierté[142], qu'il a réussi à porter leur nombre jusqu'à 1540 au commencement de 1788.

Le Courier n'était plus une affaire pour son propriétaire. En juin 1785, Swinton fut obligé de vendre le privilège de sa feuille au prix de 1250 guinées à Radix de Sainte-Foy, un ami de Beaumarchais. On fait un effort pour assainir les finances du journal. Le Courier s'imprime uniquement à Londres depuis le 29 février 1788, fini «le gaspillage de Boulogne», le mot est de Morande[143]. A compter de la même date, le journal prend en Angleterre un nouveau nom, le Courier de Londres, et garde l'ancien pour le continent.

En 1788, Morande évoque les affaires du Courier dans la lettre qu'il adresse le 28 avril au comte de Montmorin, ministre des Affaires étrangères: «M. de Sainte-Foye a perdu 8000 par an dans cette entreprise dont il a fait la retrocession avec une nouvelle perte au Sr Swinton en lui accordant six années pour le rembourse».

En 1791, Morande retourne en France, où, depuis le 9 juin 1791 jusqu'au 26 mai 1792, il publie un nouveau journal, L'Argus patriote. Le dernier numéro du Courier de l'Europe est daté du 28 décembre 1792. Le Courier de Londres, au contraire, continue à paraître dans la capitale anglaise, sous les ordres de l'abbé de Calonne, frère de l'ex-ministre[144].

Dans l'état actuel de nos connaissances, il n'est pas possible de se prononcer en grand détail sur les collaborateurs de Serres de La Tour et de Morande, au sein du Courier de l'Europe. Il est vrai que l'on trouve à ce sujet des renseignements entre autres chez Robiquet[145], mais il ont le défaut de reposer sur des sources invérifiables. On ne peut évidemment pas faire fond sur la simple liste des Français plus ou moins louches qui, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, séjournaient à Londres, pour les inclure, sans autre forme de procès, dans l'équipe du Courier.

Morande, lui-même, semble avoir collaboré au Courier avant d'en devenir le rédacteur en chef. Cela est vrai au moins à partir de 1781. La même année, il est devenu l'agent secret du maréchal de Castries, le ministre de la Marine. Dans un document inédit daté du 28 avril 1788, Morande écrit à Montmorin[146]: «pendant la guerre je m'étais assuré et j'avais à ma solde un des coopérateurs [Perkins Mac-Mahon?] du courier de l'Europe, qui insérait dans cette feuille au moins une fois par semaine les articles que je lui dictais. ces articles que j'envoyais d'abord aux gazettes anglaises, traduits ensuite par moi, et rapportés dans la forme dont j'etais convenu avec M. Baudouin [le représentant du duc de Castries] dans le courier de l'Europe le tenaient toujours au courant des événemens journaliers qui pouvaient être mandés de cette maniere».

Il n'est que naturel qu'en 1783, Brissot et Morande ne puissent faire bon ménage au sein du Courier de l'Europe, car ils n'étaient vraiment pas faits pour s'entendre. L'un était intègre et «vertueux», pour reprendre l'épithète de ses contemporains, l'autre avait dans son sac plus d'un tour de Scapin. Swinton tenait à Morande[147]: «il tourne vivement un paragraphe», ce qui, à la rigueur, peut être vrai, mais il ne faut pas en conclure que Morande fût, comme ses confrères Meunier de Querlon et Linguet, un grand styliste. En matière de duplicité et de fourberie, on aurait cependant du mal à trouver son égal. Manuel se fait l'écho des bruits qui couraient sur son compte[148]:

Il a été véhémentement soupçonné d'avoir servi les ministres anglais, notament le duc de Bedfort et lord North; on a prétendu même que ce dernier [le premier ministre anglais] se rendoit clandestinement chez lui, pour lui donner des notes, afin qu'il les insérât dans les papiers publics, sur les prétendues divisions entre les troupes françaises, leurs généraux, celles américaines et les leurs; on a cru aussi et on l'a même dit dans les papiers publics, qu'il avoit été le principal délateur à Londres contre le malheureux Delamotte [espion français pendu en 1781, à Londres], et qu'à cette occasion il avoit reçu 200 guinées.

Jusqu'ici, nous n'avons pas évoqué un problème majeur pour un journal qui, dans une large mesure, emprunte sa matière à des publications écrites en anglais. Nous voulons parler du problème combien important et délicat de la traduction de l'anglais en français. Il va sans dire que le journaliste, aux prises avec la tâche de décrire en français les institutions politiques anglaises, peut éprouver une certaine gêne, quand il ne trouve pas au bout de sa plume un vocabulaire capable de lui prêter son concours. Serres de La Tour sort de ce dilemme sans paraître dérangé outre mesure. Il proclame, en effet[149]:

Lorsqu'on traduit en François une langue riche il faut renoncer aux décisions de l'Académie, à ses dictionnaires, à ses esclaves, ou tout gâter avec des périphrases; au nom du sens commun, pourquoi ne dit-on pas inpopulaire lorsque l'on dit populaire? ce n'est certainement pas une gazette qui fera jamais autorité, mais l'ouvrage que nous traduisons nous confirme dans la résolutions [sic] que nous avions prise de ne plus consulter ni dictionnaire François ni vocabulistes, qui vous disent: «ce mot est expressif, mais il n'est point reçu».

C'est là, en quelque sorte, le programme linguistique du journalisme moderne. Le résultat: les anglicismes s'infiltrent de plus en plus dans le Courier. Ce qui facilite beaucoup ce processus, c'est le fait qu'un grand nombre de ces anglicismes sont de vieux mots français, qui, de l'autre côté de la Manche, ont développé un sens nouveau, un sens politique. Dotés de cette signification, ces termes retournent en France et y gagnent droit de cité. C'est le cas de mots tels que ajournement, ajourner, amendement, amender, coalition, conciliatoire, constitutionnel, impopulaire, impopularité, majorité, minorité, motion, officiel, opposition, ordre du jour, popularité, etc. Grâce à cette infiltration un nouveau vocabulaire politique, largement tributaire de l'anglais, se forge en France, pour servir surtout à partir de la Révolution française. On peut dire que le Courier de l'Europe a le grand mérite d'avoir efficacement contribué à familiariser l'Europe tant avec la doctrine du parlementarisme anglais qu'avec son vocabulaire[150]. Dans les domaines de la politique et de la langue, nous pouvons, en Europe, encore aujourd'hui, en mesurer l'extrême importance.

Gunnar von PROSCHWITZ

 

Δ 101. Les pages des premiers numéros du Courier de l'Europe ne sont pas numérotées. La pagination du journal commence à partir du numéro Ier en date du 1er novembre 1776.

Δ 102. On retrouve ces vers dans le poème intitulé «Prophétie Turgotine» publié dans L'Observateur Anglois ou correspondance secrete entre Milord All'eye et Milord Alle'ar (t. III, p. 384-387). Les quatre premiers volumes de ce recueil ont paru entre 1777 et 1778 «A Londres, chez John Adamson». On sait que le censeur royal français Pidansat de Mairobert en était le rédacteur principal. Il s'est suicidé le 17 mars 1779, d'après Barbier, pour avoir été accusé «de ses relations avec la presse clandestine de Londres».

Δ 103. D'autre part, une lettre publiée dans un journal et datée de Paris n'a pas forcément été écrite à Paris. Elle a pu être fabriquée de toutes pièces à Londres. C'est le cas des contributions au Courier de l'Europe que nous devons, selon Manuel (La Police de Paris dévoilée, Paris, l'an second de la Liberté, t. II, p. 249), au sieur Perkins Mac-Mahon, prêtre apostat, Irlandais d'origine, né en France, sous-rédacteur du Morning Herald, réceptacle d'écrits très licentieux contre la cour de France.

Δ 104. Archives du ministère des Affaires étrangères, Correspondance politique, Angleterre, t. 517, fº 103.

Δ 105. Ibid., fº 102.

Δ 106. Archives du ministère..., C.P. Angleterre, t. 518, fº 53.

Δ 107. Cette lettre a été publiée dans H. Doniol, Histoire de la participation de la France à l'établissement des Etats-Unis d'Amérique (Paris, 1886-1899), t. I, p. 519.

Δ 108. Archives du ministère..., C.P., Angleterre, t. 515, fº 391.

Δ 109. B.N., Nc 494.

Δ 110. Courier de l'Europe, 27 oct. 1778 (t. IV, p. 268-269). Le prénom de Serres de La Tour n'est pas, semble-t-il, Alphonse, comme l'indique par exemple le Catalogue de la Bibliothèque nationale, mais Antoine Joseph. Je m'appuie ici sur une lettre de Le Cointe à Beaumarchais en date du 22 avril 1797. Mss. de la famille de Beaumarchais.

Δ 111. Mémoires, éd. Cl. Perroud (Paris, Picard, s.d., 2 vol.), t. I, p. 157.

A la même époque, Le Courier de l'Europe est réimprimé à Genève, chez Nouffer & Bassompierre, en 1777. Selon le prospectus daté du 4 décembre 1776, cette réimpression devait paraître deux fois par semaine, comme l'édition originale de Londres, et ceci «dès la première semaine du mois de Janvier 1777». Le format était modifié: au lieu des 8 p. in-4º de l'original londonien, le numéro genevois était imprimé sur 24 p. in-8º, mais toujours sur deux colonnes. «Le prix de la Souscription, ajoutait le prospectus, est de 24 liv. de France, au lieu de 48 liv., prix de l'Original». Des avis insérés dans la Gazette de Berne (20 déc. 1776, 4 janv. 1777) annonçaient qu'aux abonnés des cantons de Berne, Fribourg et Soleure, et à ceux «du Comté de Neuchâtel», la gazette serait distribuée «franche de port, pour 6 francs de Suisse, ou 22 francs y compris la souscription». En outre, pour le prix de 4 livres 10 sous argent de France, Nouffer & Bassompierre fournissaient la réimpression des 18 premiers numéros parus en 1776. La tomaison et la numérotation de l'édition originale furent en effet respectées. Le t. I s'acheva à fin mai 1777 avec le nº 61. Le t. II débuta en juin 1777, mais n'allait pas dépasser la date du 9 décembre 1777. Au mois de septembre en effet des Avis réitérés annoncèrent que la maison Nouffer & Bassompierre s'était dissoute le mois précédent; en novembre, d'autres Avis répercutèrent les reproches que s'adressaient mutuellement les anciens associés à propos du Courier de l'Europe précisément; et le mardi 9 décembre enfin, un ultime Avis annonça que ce nº LV (ou 55) serait le dernier à paraître.

Un exemplaire du prospectus, offert par l'Antiquariat Dr. R. Hartmann, de Saint-Gall (cat. 75, nº 453), a été acquis en 1989 par le soussigné. Deux collections, toutes deux incomplètes de la réimpression genevoise du Courier de l'Europe sont conservées à Fribourg, B.C.U. (Soc. Lect. K 181) et à Berne, S.U.B. (S.M. IV. 7). [Renseignements communiqués par J.-D. Candaux].

Δ 112. Archives du ministère..., C.P. Angleterre, t. 559, fº 141. Dans certaines études, on cite pour le Courier de l'Europe des chiffres de tirage qui étonnent à force d'être parfaitement impossibles. Cf. Claude Manceron, Les Hommes de la liberté (Paris, R. Laffont, 1974), t. II, p. 261. Il cite le chiffre d'un million d'exemplaires. Trénard, Histoire de la presse française, t. IV, p. 311, donne le chiffre de 50 000 abonnés en s'appuyant sur Hatin, G.H., p. 38-40.

Δ 113. Courier de l'Europe, 9 déc. 1777 (t. II, p. 439).

Δ 114. Mémoires, t. I, p. 138.

Δ 115. Horace Walpole's Correspondence with Madame du Deffand and Wiart. Edited by W.S. Lewis and Warren Hunting Smith, New Haven, 1939, t. V, p. 19.

Δ 116. Lettre du 4 mai 1779. Ibid., t. V, p. 140.

Δ 117. Journal inédit du duc de Croÿ (1718-1784), éd. le vicomte de Grouchy et P. Cottin. Paris, 1906-1907. 4 vol.

Δ 118. Ms. 1673, XXXIII, p. 88.

Δ 119. Ms. 1673, XXXIII, p. 90.

Δ 120. Ibid.

Δ 121. Mss. de la famille de Beaumarchais. Nous tenons à exprimer notre gratitude à Madame Jacques de Beaumarchais qui nous a donné accès à ces manuscrits de famille et qui nous a autorisé à publier les documents étudiés.

Δ 122. Courier politique et littéraire du 10 avril 1778 (t. III, p. 227). Entre le 25 mai 1777 et le 30 mai 1778, l'édition de Londres du Courier de l'Europe s'appelle le Courier politique et littéraire, pour reprendre, le 2 juin 1778, son nom original. Voilà ce qu'il faut savoir pour comprendre notre dernière citation. Elle est tirée d'un exemplaire du journal qui a appartenu au duc de Richmond lui-même et qui fait partie d'une collection du journal que nous avons acquise à Londres en 1957, lors de la vente de la bibliothèque de Goodwood. Cette collection se trouve aujourd'hui dans la bibliothèque universitaire de Göteborg.

Δ 123. Ms. 1673, XXXIV, p. 52-56.

Δ 124. Année / 1779 / Ville de Boulogne / Rolle Général / Des Anglois / Basse Ville / Cote: 1728.

Δ 125. Rolle general De La Basse Ville Pour Servir aux Logemens de Passage Année 1780. Cote: 910.

Δ 126. Brissot, Mémoires, t. I, p. 321.

Δ 127. Ms. 1673, XXXIV, p. 133, le 17 novembre 1778.

Δ 128. Ms. 1675, XXXVI.

Δ 129. Nous citons une lettre inédite de Swinton en date du 27 avril 1778 dont le destinataire est inconnu, mais il pourrait s'agir de Philip Stephens de l'Amirauté anglaise. Cette lettre, écrite en anglais, se trouve au Public Record Office à Kew (Adm 1/5117, Foreign navies and intelligence 1-44).

Δ 130. Mss. de la famille de Beaumarchais.

Δ 131. Doniol, t. III, p. 802-803. Voir aussi notre Introduction à l'étude du vocabulaire de Beaumarchais, p. 188-189.

Δ 132. 14 avril 1785 (t. XXVIII, p. 305).

Δ 133. On aura intérêt à consulter, à ce sujet, les études suivantes: Hélène Maspero-Clerc, «Une “Gazette anglo-française” pendant la guerre d'Amérique: le Courier de l'Europe (1776-1788)», dans Annales historiques de la Révolution française, oct.-déc. 1976, p. 572-594; G. von Proschwitz, Introduction à l'étude du vocabulaire de Beaumarchais, Stockholm, Almqvist et Wiksell, Paris, Nizet, 1956; Genève, Slatkine, 1981, p. 177-205; Idem., «Beaumarchais et l'Angleterre», R.H.L.F., mai-août 1968, p. 501-511 et «Le Courier de l'Europe et la guerre d'Indépendance», Annales de Bretagne et des pays de l'Ouest, t. LXXXIV, 1977, nº 2, p. 235-245.

Δ 134. Lettre non signée, datée du 24 janvier 1781 et retrouvée parmi les manuscrits de la famille de Beaumarchais. Le destinataire en est inconnu.

Δ 135. La citation a été empruntée à la lettre mentionnée dans la note précédente.

Δ 136. Réplique de J.P. Brissot, à Charles Théveneau Morande, «A Paris, De l'imprimerie du patriote françois», 30 août 1791 (p. 28).

Δ 137. Mss. de la famille de Beaumarchais.

Δ 138. Lettre du 12 décembre 1785. Mss. de la famille de Beaumarchais.

Δ 139. L'Argus patriote, 9 juin 1791, t. I, Prospectus, p. 3-4 (B.N., Lc2 606).

Δ 140. Mss. de la famille de Beaumarchais.

Δ 141. L'Argus patriote, t. I, Prospectus, p. 4.

Δ 142. Mss. de la famille de Beaumarchais, lettre de Morande à Beaumarchais en date du 17 janvier 1788.

Δ 143. Citation empruntée à la lettre du 17 janvier 1788.

Δ 144. Jacques-Ladislas-Joseph, abbé de Calonne (1743-1822).

Δ 145. P. Robiquet, Théveneau de Morande. Paris, 1882. Mentionnons parmi les collaborateurs du Courier de l'Europe: Pascal Boyer, François Martin Poulthier d'Elmotte, Nicolas Etienne Framery, Jean Jacques Rutlidge, Pierre Costard, La Fite de Pellepore, M. de la Croix, Pierre Louis Ginguené.

Δ 146. Archives du ministère..., C.P. Angleterre, t. 565, fº 103.

Δ 147. Cité par Brissot dans ses Mémoires, t. I, p. 317.

Δ 148. La Police de Paris dévoilée, p. 252-253.

Δ 149. Courier de l'Europe, 10 mars 1780, t. VII, p. 160.

Δ 150. Voir sur ce sujet nos études suivantes: Introduction à l'étude du vocabulaire de Beaumarchais. «Responsabilité: l'idée et le mot dans le débat politique du XVIIIe siècle», Actes du Xe Congrès international de la linguistique et philologie romanes, Strasbourg, 1962, p. 385-397. «Le Vocabulaire politique au XVIIIe siècle avant et après la Révolution. Scission ou continuité?», Le Français moderne, t. XXXIV, 1966, p. 87-102. «Constitutionnel - anglicisme ou mot français?», Cahiers de lexicologie, 1969, p. 5-13. «Press och politik. Naågra blad ur en tidnings historia», Vetenskap och omvärdering. Till Curt Weibull paå hundraaårsdagen. 19 augusti 1986, Göteborg, 1986, p. 183-196. Gunnar & Mavis von Proschwitz, Beaumarchais et le Courier de l'Europe, Studies on Voltaire, t. CCLXXIII-CCLXXIV, 1990.

 


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© Universitas 1991-2017, ISBN 978-2-84559-070-0 (édition électronique)