ISSN 2271-1813

 

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Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution 1789-1799

C O M M A N D E R

   

Dictionnaire des journaux 1600-1789, sous la direction de Jean Sgard, Paris, Universitas, 1991: notice 387

L'ESPION CHINOIS 2 (1764)

1Titres L'Espion chinois, ou l'Envoyé secret de la cour de Pékin pour examiner l'état présent de l'Europe. Traduit du chinois.

Continué par L'Espion français à Londres (1778-1779), «ouvrage destiné à servir de suite à L'Espion chinois du même auteur», selon la page de titre.

D'autres volumes de L'Espion chinois avaient d'abord été annoncés dans l'Avant-Propos: «Si le public goûte leurs réflexions, je le ferai voyager avec eux dans d'autres Royaumes d'Europe, où ils ne sont pas encore arrivés». Le projet sous cette forme n'eut pas de suite.

2Dates Six volumes, tous datés de 1764.

3Description Vol. I: Avant-Propos paginé [I]-VIII, 73 Lettres en 303 p. Vol. II: 92 Lettres (310 p.). Vol. III: 120 Lettres (308 p.). Vol. IV: 104 Lettres (330 p.). Vol. V: 90 Lettres numérotées par erreur CX (284 p.). Vol. VI: 61 Lettres (281 p.). Soit en tout 540 Lettres.

Tables non paginées à la fin des vol. I et II, celles des volumes III à VI étant réunies à la fin du vol. VI.

Cahiers de 24 p. in-12, 100 x 165.

Illustrations: le frontispice du vol. I représente «l'Espion chinois», ceux des vol. II et V: «Sin Ho Ei», celui du vol. III: «Ni Hou San» (Ars., 8º 3667). Dans Ars., 8º 3666, «Ni Hou San» manque, mais on trouve «Sin Ho Ei» en tête des vol. II, III, V et VI. Ces variantes s'expliqueraient par un tirage supplémentaire de l'ouvrage complet et une distribution hâtive des gravures hors-texte (imprimées à part).

4Publication «A Cologne, 1764». L'ouvrage est en réalité publié à Londres par «T. Becket et P.A. De Hondt, near Surry Street in the Strand», d'après le placard publicitaire du Saint James Chronicle du 22 novembre 1764, nº 580 (qui annonçait une traduction anglaise imminente), et le compte rendu du Monthly Review de décembre 1764 (t. XXXI, p. 534-538).

5Collaborateurs L'auteur est Pierre-Ange GOUDAR, dont le prénom a été souvent confondu avec celui de son frère cadet Louis, auteur d'une Grammatica francese. Giacomo Casanova de Seingalt en fut un collaborateur occasionnel durant son séjour à Londres, comme il le raconte dans ses Mémoires: «Goudar écrivait alors son espion chinois [...] Je me suis amusé à lui en écrire quelques lettres dont il me sut grand gré» (Histoire de ma vie, éd. Brockhaus-Plon, 1960-1962, t. IX, p. 294); même déclaration dans une lettre au comte Maximilien Lamberg (28 juil. 1787): «Goudar est auteur de [...] l'Espion chinois, dans lequel cinq ou six lettres sont de moi». Lesquelles? La question a été débattue: certains casanovistes penchent pour des lettres sur Londres (Ademollo, Un avventuriere francese in Italia, Bergamo, 1891, p. 31 et J. Rives Childs, Casanoviana, Wien, 1956, p. 13), d'autres pour des lettres sur l'Italie et sur Venise (C.L. Curiel, Patrizzi e avventurieri [...], Corbaccio, Milano, 1930, p. 299, note, et G. Damerini, «Piu losco e impudente di Casanova, La “Spia cinese” in Italia», Corriere di Informazione, Milano, 5-6 mai 1948). Problème difficile à trancher, car le style de Goudar a unifié l'ensemble.

Ce n'est qu'en 1779, en publiant L'Espion français à Londres, que Goudar revendique officiellement la paternité de L'Espion chinois. L'anonymat cependant en avait bientôt été soulevé, après quelques attributions hasardeuses: le London Chronicle du 22 novembre 1764 le croit d'abord du chevalier d'Eon, avant de préciser qu'il est de «M. Gaulard» le 19 février 1765 (voir Bachaumont, M.S., Londres 1780, t. II, p. 125-126 et t. III, p. 159). D'Hémery l'attribue à «Madme Fauque, qui a déjà donné l'Histoire de Mad. de Pompadour», puis rectifie en marge: «J'ai sçu depuis que l'auteur principal étoit le chev. Goudard» (29 nov. 1764, B.N., ms. f. fr. 22163, fº 150).

6Contenu Contenu annoncé: «traduction» par l'auteur d'«un grand nombre de lettres» échangées par les mandarins Cham-pi-pi, Sin-ho-ei et Ni-ou-san, qu'il rencontre voyageant à travers l'Europe «par ordre de leur Cour», avec deux autres mandarins demeurés à Pékin. «Leur plan est d'examiner la religion, la politique, les mœurs, les manières, les coutumes et les usages de tous les Gouvernements, qui composent la République du monde Chrétien» (Avant-Propos).

Contenu réel: 540 lettres assez brèves, d'un caractère satirique très mordant, portant sur la religion, la politique, les mœurs, les usages (à la cour, à la ville, à la campagne), les spectacles, la vie culturelle de la France (I, II, III), de l'Italie (II, III), de l'Angleterre (IV, V, VI), de la Suisse (Genève), de l'Espagne (V), du Portugal (VI). Panoramas de l'histoire de ces pays. Nouvelles de l'actualité.

Principaux centres d'intérêt: critique religieuse (dogme, culte et clergé catholiques); politique des papes (II), abolition de la Société des jésuites (V). Critique politique: analyse de la situation internationale à la fin de la guerre de Sept Ans, propositions pour les pourparlers de paix, activités du Congrès (II, III, IV, VI). Satire de la cour de Louis XV, attaques violentes et répétées contre Madame de Pompadour, attaques contre les ministres et les généraux (I, II, III). Critique sociale: avidité des fermiers généraux, misère paysanne, excès du luxe et de la mode en France (II, III). Actualité littéraire: libraires, auteurs, livres à la mode. Actualité périodique: journaux, gazettes, nouvellistes en France et en Angleterre (I à III, VI). Actualité théâtrale en France (I, II) et en Angleterre (IV). Actualité musicale en France et en Italie (II), en Angleterre (VI). Actualité mondaine: mort de George II, avènement, mariage et couronnement du nouveau roi d'Angleterre (IV), la saison à Bath (IV), la mort de l'impératrice de Russie Elisabeth (IV).

Principaux auteurs mentionnés: mis à part quelques auteurs de l'antiquité, des écrivains: Marmontel, l'abbé de La Porte, Voltaire (I, 57), Montesquieu, Rousseau (III, 33); des journalistes: Fréron (I), Wilkes (VI); des philosophes français: Gassendi, Descartes, Bayle, Helvétius (III, 33) et anglais: Bacon, Hobbes; des savants: Galilée, Newton (V).

Tables raisonnées à la fin des vol. I, II et VI (pour les 4 derniers tomes) dans la 1re édition, et à la fin de chaque volume dans les éditions suivantes.

7Exemplaires Collection étudiée: Ars., 8º H 3666 et 8º H 3667, seuls exemplaires de l'édition originale (très rare) que j'aie rencontrés. Voltaire cependant en possédait un exemplaire, actuellement à Leningrad (Bibliothèque publique d'Etat Saltykov-Chtchedrine). Voir Corpus des notes marginales de Voltaire, Akademie Verlag, Berlin 1988, t. IV, p. 158).

8Bibliographie Rééditions:  1765: L'Espion chinois ou l'envoyé secret (en rouge) de la Cour de Pékin, pour examiner l'état présent de l'Europe. «Traduit du chinois. Tome Premier [-Sixième]» (en rouge). «A Cologne [en rouge] 1765». Six volumes, proposant 542 Lettres. Le vol. I, outre l'Avant-Propos (identique) paginé [I] à VIII, comprend 73 Lettres (201 p.); le vol. II, 92 Lettres (208 p.); le vol. III, 122 Lettres (224 p.); le vol. IV, 104 Lettres (238 p.); le vol. V, 89 Lettres (204 p.); le vol. VI, 62 Lettres (144 p.). Tables raisonnées à la fin de chaque volume. Sur les pages de titre et en tête de la première Lettre de chaque volume, une vignette dans le style oriental. B.N., Z 15611-15616; microforme M. 10527 (1-6); Ste G., G 8º 826-827, Inv. 4301-4303 FA (6 t. en 3 vol.); B.M. Toulouse, 6 t. en 3 vol., P. 13496; B.M. Aix, 6 t. en 3 vol., D 7600; à la garde du 1er vol. le marquis de Méjanes a noté: «Ouvrage satyrique et très méchant il m'a été donné par M. Bouard [?] en 1770 il ne se trouve pas aisément». Etant donné la rareté de l'édition de 1764, celle-ci fut souvent prise pour l'originale. Elle est probablement hollandaise, parvenant en France par Dunkerque (chez le libraire J.L. de Boubers) et Liège (voir F. Mars, Casanova Gleanings, vol. IX, 1966, p. 27). In-12, 98 x 167 (ex. B.N.).  1766, 1768: L'Espion chinois [...], Cologne, 6 vol. in-12. Editions introuvables, citées (par erreur?) par Quérard, Barbier, Gay...  1769: L'Espion chinois [...]. «Nouvelle édition. A Cologne 1769». Six volumes in-12, 95 x 150. Vol. I: Avant-Propos, p. [I]-VIII (identique), 290 p.; vol. II, 300 p.; vol. III, 324 p.; vol. IV: 380 p.; vol. V: 304 p.; vol. VI, 208 p. B.N., Z 15617-15621; B.L., 8008. aa.3. Peut-être une impression vénitienne de Carlo Palese (Casanova Gleanings, vol. XXIII, 1980, p. 58, note 7).  1773: L'Espion chinois [...], «A Cologne 1773». Six vol. in-12, cahiers de 24 p., 97 x 169. Vol. I: Avant-Propos (identique), p. [I]-VIII, 74 Lettres (296 p. + 24 p. non paginées de Table); vol. II: 92 Lettres (307 p. + 23 p. Table); vol. III: 122 Lettres (330 p. + 27 p. Table); vol. IV: 105 Lettres (350 p. + 24 p. Table); vol. V: 90 Lettres (307 + 20 p.) numérotées par erreur CX; vol. VI: 61 Lettres (206 + 15 p.). Soit en tout 544 Lettres. B.M. Lyon, 326950.  1774: L'Espion chinois [...], «A Cologne 1774». Même description que l'édition précédente, 110 x 180. Copie exacte de l'édition de 1773, mais qui n'est pas un retirage (seuls les ornements typographiques et les bandeaux diffèrent). Cette édition (ou la précédente?) se vendait 48 # chez Abraham Lucas, gros libraire de Rouen, d'après la saisie du 1er mars 1775 (Ars., Bastille 12403). Elle était peut-être imprimée dans cette ville.  1783: L'Espion chinois [...], «A Cologne 1783». Six volumes in-12, cahiers de 24 p., 90 x 145. Illustrations: petit motif ornemental en bas de la page de titre et bandeau en tête de la première lettre dans chaque tome. Vol. I: Avant-Propos (identique), p. [I]-VIII, en italiques; 74 Lettres (296 p. + Table: 24 p. non numérotées); vol. II: 92 Lettres (307 p. + Table: 24 p. id.); vol. III: 122 Lettres (330 p. + 27 p.); vol. IV: 105 Lettres (350 p. + 24 p.); vol. V: 90 Lettres (307 p. + 20 p.); vol. VI: 61 Lettres (206 p. + 15 p.). Soit en tout 544 lettres. Cette édition serait une reproduction de celle de 1774, dont les bandeaux et ornements sont cependant différemment répartis. B.M. Grenoble, 27822. Cet exemplaire porte un ex-libris de P. Gariel; à l'intérieur de la première page de couverture du 1er tome, on peut lire une longue note manuscrite signée C. Lochis, en italien, suggérant l'attribution à Casanova d'un certain nombre de lettres sur l'Italie, et renvoyant à une «curiosa lettera» de Casanova sur les époux Goudar.

Réédition en 1990 aux Editions L'Horizon chimérique.

Mentions dans Saint James Chronicle, 22 nov. 1764, nº 580; Monthly Review, déc. 1764, XXXI, p. 534-538. Bachaumont, M.S., 29 nov. 1764 et 19 févr. 1765. Quérard, t. III, p. 417-419. – Ademollo A., Un avventuriere francese in Italia, Bergamo, 1891. – Mars F.-L., «Ange Goudar, cet inconnu (1708-1791). Essai bio-bibliographique sur un aventurier polygraphe du XVIIIe siècle», Casanova Gleanings, t. IX, 1966. «Addenda» dans les nº X, 1967; XI, 1968; XIV, 1971; XXIII, 1980.

Historique «Banni de plus d'un Royaume pour des écrits licencieux», Goudar «s'est enfin réfugié en Angleterre» annonce le chevalier d'Eon dans une dépêche à Choiseul le 8 décembre 1763; il s'y trouve en fait depuis environ mars 1762, selon G. Casanova, qui fut, de 1763 à 1770, un témoin précieux de certains épisodes de la vie si mal connue d'Ange Goudar (Histoire de ma vie, éd. Brockhaus-Plon, 1960-1962, t. IX, p. 283 et 292). Il vit à Londres d'expédients peu honorables: on l'y voit entremetteur, joueur professionnel et peut-être espion lors des pourparlers de paix de la guerre de Sept Ans (Quérard, t. IX, p. 21). Casanova fait sa connaissance en septembre 1763: «Il écrivait alors son espion chinois, composant cinq à six lettres par jour aux cafés où il se trouvait par hasard». De septembre 1763 à mars 1764, Casanova le fréquente beaucoup et «lui écrit» même quelques lettres pour son Espion. La vente du manuscrit aurait rapporté à Goudar 4000 sequins (environ 2000 # selon le vénitien Antonio Piazza qui publiera contre lui un libelle, Discorso all' orrechio di Monsieur Louis Goudar (Londres, 1776) en partie inspiré par Casanova. Il signale que Goudar venait de vendre trois fois son Espion français à Londres à des libraires différents, avant même de l'avoir terminé, ce qui explique la remarque narquoise de Casanova: «L'Espion chinois venduto per 4000 zecchini. E vero, ma bisogna saper a che modo» (Mémoires, éd. Sirène, Paris 1930, t. IX, p. 408, note).

Goudar s'inspire directement des Lettres persanes de Montesquieu, comme le manifestent avec évidence l'Avant-Propos, la fiction, les thèmes (certains passages sur la misère paysanne, les femmes, la mode, la naïveté parisienne devant l'étranger, les embarras de la capitale, etc. en sont des paraphrases), ainsi que le style rapide et mordant. S'il a pu prendre aux Lettres chinoises de d'Argens quelques thèmes de satire parisienne, c'est aux Lettres juives surtout qu'il emprunte la carrière européenne de ses voyageurs comme bon nombre d'éléments de description et de critique des pays parcourus. Toutefois, le ton philosophique, l'ironie diffuse et circonstanciée de d'Argens n'ont pas grand'chose à voir avec l'agressivité pamphlétaire de Goudar. Celui-ci s'inspire également, selon F. Mars, des Chinese Letters de Goldsmith, publiées par le Public Ledger du 24 janvier 1760 au 14 août 1761 et réunies en 1762 sous le titre: The Citizen of the world, or letters from a Chinese Philosopher residing in London to his Friends in the East (2 vol.); une traduction française venait d'en paraître en juin 1764. Quant au titre, Goudar le trouve dans un périodique publié à Francfort en 1745: L'Espion chinois en Europe, auquel il empruntera aussi une épigraphe d'Horace pour deux autres de ses ouvrages.

On trouve dans L'Espion chinois bien des sujets de préoccupation chers à Goudar, auxquels il a consacré ou consacrera d'autres ouvrages: problèmes économiques et démographiques (cf. Les Intérêts de la France mal entendus, son œuvre capitale, parue en 1756); projet de paix européenne (La Paix de l'Europe [...] ou projet de pacification générale, Amsterdam 1757; Débats en Parlement d'Angleterre sur les affaires générales de l'Europe, Londres 1758; L'Année politique, contenant l'Etat présent de l'Europe, Avignon 1759); attaques contre Mme de Pompadour (Mémoires pour servir à l'histoire de la marquise de Pompadour, Londres 1763, qui est probablement de lui); intrigues à la cour de Louis XV (La Cour, ses révolutions, Cologne 1771); réflexions sur la musique et la danse (Observations sur les trois derniers Ballets, Paris 1754; Remarques sur la musique et la danse, Venise 1773; Le Brigandage de la musique italienne, 1777), etc.

Dès sa publication à Londres, L'Espion chinois fut poursuivi: «Cet ouvrage», note le policier d'Hémery le 29 novembre 1764 (B.N., ms. f. fr. 22163, fº 150) «est un libelle affreux contre le Roy, les ministres et la nation». Les Inquisiteurs d'Etat de Venise ouvrent à son sujet un dossier (aujourd'hui perdu, il fut enregistré en 1775 à l'inventaire Busenello). Bien des libraires, colporteurs, relieurs, etc. feront à cause de lui un séjour à la Bastille. Sa publication en Angleterre et les poursuites dont il fut l'objet rendent la première édition rarissime. D'Hémery note qu'il y en avait à Paris «très peu d'exemplaires». Le 12 décembre 1764, Favart se plaignait de n'avoir pas encore réussi à en trouver un (Correspondance littéraire et dramatique, Paris, 1808, t. II, p. 208). Pourtant Voltaire l'obtint, et elle figure encore dans sa bibliothèque à Leningrad.

Aussi l'édition de 1765 fut-elle souvent prise pour l'originale. Plusieurs rééditions jusqu'à la Révolution (au moins cinq en moins de vingt ans) ainsi que des traductions en anglais et en allemand attestent le succès de l'ouvrage.

Homme suspect, marginal, Goudar n'eut généralement pas droit aux comptes rendus de la presse littéraire officielle, sauf pour quelques rares ouvrages, comme Les Intérêts de la France mal entendus (1756), qui lui valut une certaine notoriété. C'est dans les correspondances et les mémoires du temps que l'on rencontre quelques commentaires sur L'Espion chinois. Bachaumont (M.S., 1780, t. II) annonce à la date du 28 novembre sa parution à Londres et cite l'opinion du London Chronicle du 22 novembre, qui attribuait alors au chevalier d'Eon cet ouvrage dont l'agressivité prétendait ne ménager rien ni personne: «Ce ne peut être que la production d'un esprit satyrique, turbulent, irréligieux, inconsidéré [...] Cet ouvrage embrasse plusieurs sujets [...] que le lecteur sage et judicieux ne sauroit parcourir sans ennui». Le 19 février il l'a lu et déclare lui préférer Les Intérêts de la France mal entendus, «livre bien supérieur à celui-là, où il ne fait que ressasser en détail les grands principes établis dans ce dernier»; il en juge le «style inégal, quelquefois énergique». Début 1765, Voltaire envoie l'ouvrage à H. Rieu, et commente: «On est bien las de ces livres de plagiaires [...] Il y a quelques hardiesses dans L'Espion chinois mais elles sont rebattues et ne sont plus des hardiesses». Pressé durant l'été de renier à hauts cris la paternité de son Dictionnaire philosophique, il s'en prend à tous ces «ouvrages indécents» qui «pleuvent» alors «de tous côtés», «comme la chandelle d'Arras, le compère Mathieu, l'espion chinois et cent autres avortons qui périssent au bout de quinze jours» (lettre à Damilaville, 12 juil. 1766). Il donnera, dans la deuxième des Honnêtetés littéraires (1767), une analyse critique détaillée de L'Espion chinois, en concluant: «Passe encore, dira-t-on, que l'auteur, pour vendre son livre, attaque les rois, les ministres, les généraux, et les gros bénéficiers: ou ils n'en savent rien; ou, s'ils en savent quelque chose, ils s'en moquent».

L'Espion chinois est sans doute un des plus intéressants parmi les innombrables ouvrages qui surgirent dans le sillage des Lettres persanes. Goudar lui donna une «suite» en 1778-1779: L'Espion français à Londres (qui fut d'abord publié en fascicules), d'un style nouveau, sarcastique et burlesque, mais d'un fond moins original car il empruntait beaucoup aux gazettes; ce fut un des livres à la mode en 1779. Ce genre de l'«Espion», Goudar l'avait probablement déjà utilisé en 1756 dans un ouvrage que F.L. Mars croit pouvoir lui attribuer: L'Espion de Thamas Kouli-Kan dans les Cours de l'Europe (t. IX, 1966, p. 5-6). Il le réutilisera dans la dernière de ses œuvres: L'Espion ottoman ou l'envoyé secret de la porte ottomane, Paris, 1791, qui devait paraître «en feuilles, le lundi, le mercredi et le samedi», mais dont le premier numéro seul semble avoir été publié. De toutes les œuvres d'Ange Goudar, c'est L'Espion chinois qui demeure de nos jours la plus connue.

Marie-Françoise LUNA

 


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