ISSN 2271-1813

 

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Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution 1789-1799

C O M M A N D E R

   

Dictionnaire des journaux 1600-1789, sous la direction de Jean Sgard, Paris, Universitas, 1991: notice 543

GAZETTE DE MÉDECINE POUR LES COLONIES (1778-1779)

1Titres Gazette de Médecine pour les colonies.

2Dates 1er novembre 1778 - 15 février 1779 (nº 8). Bimensuel, paraissant le 1er et le 15 de chaque mois. Daté du 26 décembre 1777, enregistré au Conseil du Cap le 30 avril 1778, le «brevet portant privilège exclusif» autorise l'impression et la distribution «dans toute la partie française de Saint-Domingue [...] [d']une feuille périodique sous le nom de Gazette de Médecine et d'Hyppiatrique»..

3Description Le numéro paraît sur 4, 6 et parfois 8 p., 170 x 225, in-4º. Pagination continue, 1-50.

Devise: Neque ego eloquentiam videor pollicitus esse, sed rem, empruntée à l'historien Trebellius Pollion.

Sans illustrations.

4Publication Au Cap-Français, île de Saint-Domingue, de l'Imprimerie royale. On pouvait s'abonner au Cap à l'imprimerie ou chez l'auteur, et auprès des directeurs de poste des différents quartiers de la colonie. Le prix de l'abonnement annuel était de 66 #.

5Collaborateurs Julien-François DUCHEMIN DE L'ÉTANG, médecin du Roi.

6Contenu Selon les termes du privilège, la Gazette de Médecine «insèrera les articles des feuilles périodiques publiées en France, et qui auront le plus de rapport aux maladies des colonies, en indiquant la meilleure méthode, et les plus sûrs remèdes contre les maladies des Nègres; et traitera généralement [de] tout ce qui a rapport à la Médecine, la Chirurgie, la Pharmacie et la Botanique». Le contenu réel se conforme au contenu annoncé.

La Gazette de médecine se donne pour tâche de «réveiller l'attention des Habitants» et d'«exciter l'émulation des Médecins» afin non seulement de faire progresser la connaissance médicale dans l'île mais aussi d'aider au développement d'une véritable «médecine coloniale», adaptée aux conditions particulières, aux besoins et aux ressources des colonies.

7Exemplaires Collections consultées: A.N., Section Outre-Mer, Recueil Colonies, 2e série, 5 / bibliothèque Moreau de Saint-Méry 5; complet: nº 1-8 (1er nov. 1778 -15 févr. 1779); B.N., 4º T 33.256 (nº 1-3). Le texte du privilège est reproduit dans Moreau de Saint-Méry, Lois et constitutions des colonies françaises de l'Amérique sous le Vent, Paris, 1784-1790, t. V, p. 807.

8Bibliographie Menier M.A., et Debien G., «Journaux de Saint-Domingue», Revue d'histoire des colonies, XXXVI, 127-128 (1949), p. 424-475. – Moreau de Saint-Méry M., Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l'isle Saint-Domingue, Philadelphie, 1797, rééd. Paris, 1958, 3 t., t. I, p. 497.

Historique Dans ses Considérations sur l'état présent de la colonie de Saint-Domingue, publiées en 1776 à Paris, Hilliard d'Auberteuil estime à quatre cents le nombre des «médecins, chirurgiens, apothicaires, droguistes, charlatans et leurs aides», établis dans les «villes et les bourgs» de la colonie; à ce nombre s'ajoute celui des chirurgiens particuliers attachés aux «habitations un peu considérables des campagnes» (cité par P. Pluchon, Histoire des Antilles, 1982, p. 180-182). Les professions médicales et paramédicales semblent donc relativement bien représentées à Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle, mais à quel niveau? Plusieurs témoignages s'accordent pour souligner la médiocrité d'ensemble de la médecine et des services hospitaliers dans l'île, dénonçant les nombreux «ignorants à parchemin» qui y pratiquent, et cet «essaim d'Esculapes» qui, le temps d'une traversée, «ont rêvé [...] qu'ils sont devenus médecins, chirurgiens, dentistes et accoucheurs et qui, avec l'audace du charlatan, moissonnent et les hommes et l'argent (Description, p. 549 et suiv.; Girod de Chantrans, Voyage d'un Suisse, 1785, rééd. 1980, p. 147 et suiv.). C'est cette situation, à la fois l'existence d'un groupe social assez important et homogène pour justifier la publication d'un journal spécialisé, et le besoin de relever le niveau de la médecine et des soins hospitaliers dans la colonie, qui explique l'entreprise de Duchemin de l'Etang.

Publiée à partir du 1er novembre 1778, la Gazette de médecine fournit des informations pratiques, consacre plusieurs articles aux «précautions à prendre pour se bien porter» et pour «prévenir les maladies» (p. 1-3; 7-12), donne des «consultations» en réponse aux questions des lecteurs (p. 26-28), ou indique la composition de différents remèdes «éprouvés»; mais c'est surtout aux «gens de l'art» qu'elle s'adresse, car, comme le souligne son rédacteur, «à l'exception d'un peu d'expérience, on n'acquiert plus dès qu'une fois on est entré dans la Colonie», et même l'expérience est de peu d'utilité «si on a le malheur d'y entrer sans [de solides] principes» (p. 15). Le rôle de la Gazette est donc avant tout d'apporter le savoir, de diffuser la connaissance. Par les «extraits des Papiers publics de Médecine de l'Europe» qu'elle publie, elle informe des progrès dans le diagnostic et le traitement des maladies, rend compte des dernières observations et expériences dans les domaines de la chimie, de la médecine et de la chirurgie. Deux articles traitent par exemple d'une «découverte nouvelle qui fait beaucoup de bruit en France et en Angleterre», «l'air fixe» (le gaz carbonique) dont les propriétés sont étudiées en vue notamment de son utilisation en médecine (p. 38-40). Ouvrant ses colonnes aux lecteurs, la Gazette cherche aussi à faciliter l'échange d'informations sur le plan local: Decout, chirurgien de la marine, propose différents «moyens propres à prévenir les maladies des Nègres»; Bouvier, chirurgien de Nantes établi au Cap, fait part de ses observations au sujet d'une «épidémie pestilentielle» dont ont été victimes les habitants et les animaux de plusieurs plantations; Robert, chirurgien-major du régiment du Gâtinais en poste dans la colonie, rend compte d'une «méthode pour traiter les ulcères» qu'il a expérimentée avec succès à l'hôpital militaire du Cap (p. 13-14; 18-19; 49-50). Dans le combat contre «l'ignorance», la Gazette agit donc, en quelque sorte, comme un catalyseur de l'activité, recueillant, analysant, diffusant l'information. Elle se donne aussi pour tâche de dénoncer les «absurdités dangereuses» et de détruire les «préjugés meurtriers». Plusieurs contributions de lecteurs, les commentaires et les analyses du rédacteur, conduisent souvent à un réexamen, à partir des faits et à la «lumières de la raison», de certains cas où l'on a conclu au «maléfice» ou jugé à partir de «preuves morales», recours commodes et habituels des «médicastres» et des «demi-savants» soucieux de préserver auprès du «peuple crédule» leurs réputations usurpées (p. 5-6; 9-12; 17, etc.). Tout autant qu'un nouveau savoir, c'est un «esprit» et une «méthode» que la Gazette cherche à faire accepter.

Admirateur de Montesquieu, du «sublime Voltaire», de Jean-Jacques Rousseau avec qui il a été lié, disciple de l'école médicale de Montpellier et du «fameux Boerhaave», l'un des maîtres à penser des médecins au XVIIe siècle, le rédacteur de la Gazette de médecine est un «homme des Lumières». Sa curiosité, son enthousiasme pour les expériences et les découvertes nouvelles, sa défense de l'inoculation, dont l'usage reste questionné à Saint-Domingue, son intérêt même pour la vieille «théorie des climats» qui tout au long du XVIIIe siècle sert de point de départ à une réflexion sur les pouvoirs et l'influence de «l'air» dans l'apparition et la propagation des maladies, le montrent; de même que son souci d'une médecine qui prévient, qui travaille à la «conservation de la santé» plutôt qu'à son «rétablissement», ou sa conviction, au risque de paraître «frivole à bien des gens», que le corps humain est un tout, et donc que «l'esprit» joue un rôle important dans la naissance et le développement des maladies (p. 1-4; 15; 29, etc.). Duchemin de l'Etang appartient aussi au «siècle des Lumières» par sa méfiance de tous les dogmatismes, son rejet des a priori, sa volonté de s'en tenir aux faits, de ne se soumettre qu'aux données de l'observation et de l'expérience. Le médecin «ramasse», «rassemble des faits et des observations [...] pour les comparer ensemble et en tirer ensuite des conséquences» qui peuvent être «utiles à tout le monde»; mais il ne «décid[e] point [hâtivement]: la nature a de furieux écarts, et nous ne la connaissons peut-être encore que très imparfaitement» (p. 10, 12, 20). C'est cet empirisme mêlé de modestie, caractéristique de la pensée scientifique dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, qui s'exprime dans les différents articles de la Gazette de médecine pour les colonies.

L'échec de cette publication, qui s'arrête dès le nº 8, s'explique sans doute d'abord par des raisons financières. Duchemin de l'Etang voulait intéresser à son entreprise non seulement les membres des professions médicales et paramédicales, mais aussi les «habitants» propriétaires ou administrateurs de plantations, et plus généralement le public «cultivé» de la colonie. Il ne réussira cependant pas à attirer un nombre suffisant d'abonnés pour rendre son journal financièrement viable. Pour le lancer, il «fait les avances», envoyant gratuitement les premiers numéros aux personnes susceptibles de s'y abonner (p. 50). Il fixe aussi le montant de l'abonnement à un prix relativement bas, 66 #. C'est en fait le montant de l'abonnement aux Affiches américaines, montant qui est resté inchangé depuis leur fondation en 1766; mais celles-ci comptent plus de quinze cents abonnés et tirent une partie importante de leur revenu des avis et annonces qu'elles publient (Description, p. 494-495). La Gazette de médecine, elle, ne peut compter sur cette dernière source de revenu, et dès le premier numéro, son rédacteur reconnaît que «la modicité de l'abonnement ne pour[ra] jamais subvenir à la dépense nécessaire, surtout depuis la guerre qui a beaucoup augmenté le prix du papier et les autres frais d'impression» (p. 4). A cela s'ajoutent les «frais de poste», dont il se charge et qui sont «considérables», et des difficultés de distribution, plusieurs abonnés se plaignant de n'avoir pas reçu certains numéros qui leur avaient été adressés par la poste (p. 12).

Une autre raison de l'échec de la Gazette de médecine, est sans doute à trouver dans cette remarque de Moreau de Saint-Méry à propos de la création, quelques années plus tard, de la Société des sciences et arts du Cap: «[cette société] est propre à remplacer, en grande partie, un ouvrage tel que celui qu'avait entrepris M. de l'Etang, et qui exige le concours de plusieurs observateurs» (Description, p. 497). Duchemin de l'Etang semble en effet s'être lancé dans son entreprise sans s'être assuré au préalable, notamment dans le corps médical, des concours et des soutiens nécessaires pour la mener à bien. Si certains, comme le chirurgien Decout, lui apportent dès le début une aide enthousiaste, d'autres, même parmi les plus «éclairés», semblent vouloir garder leurs distances. Jean-Charles Arthaud, par exemple, médecin du roi, l'un des membres les plus influents de la communauté intellectuelle de la colonie, choisit, plutôt que de contribuer à la Gazette, de commenter et de discuter les articles qu'elle publie dans une série de lettres qu'il fait insérer dans les Affiches américaines (1778, nº 50; 1779, nº 2, 3, 4). De ce point de vue, il est peut-être significatif de noter qu'aucune des contributions locales aux huit numéros de la Gazette, n'émanent d'un médecin: quatre sont envoyées par des chirurgiens, l'une par un «maréchal-expert». L'attitude d'Arthaud montre cependant que la Gazette a quand même réussi à atteindre l'un de ses objectifs, «exciter l'émulation des médecins», mais au détriment peut-être de sa propre réussite.

La publication de la Gazette de médecine pour les colonies témoigne à la fois de la diffusion de «l'esprit des Lumières» et du développement de la vie intellectuelle à Saint-Domingue à la fin du XVIIIe siècle. Quelques années plus tard, en 1784, sera créé le Cercle des Philadelphes, devenu par la suite Société royale des sciences et arts du Cap-Français. C'est la première académie, ce statut lui est officiellement reconnu en 1789 par Lettres patentes du roi, qui ait été fondée dans une colonie française.

Alain NABARRA

 


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© Universitas 1991-2017, ISBN 978-2-84559-070-0 (édition électronique)