ISSN 2271-1813

 

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Dictionnaire de la presse française pendant la Révolution 1789-1799

C O M M A N D E R

   

Dictionnaire des journaux 1600-1789, sous la direction de Jean Sgard, Paris, Universitas, 1991: notice 627

JOURNAL CHRÉTIEN 2 (1754-1764)

1Titres Lettres sur les ouvrages et Œuvres de Piété dédiés à la Reine.

A partir de 1756, t. I, on ajoute: «Par M. l'abbé Joannet de la Société Royale des Sciences et Belles Lettres de Nanci». 1757, t. V, après «Œuvres de Piété», on ajoute: «ou le Journal chrétien».

Devient à partir de 1758, t. I: Journal chrétien «dédié à la Reine; par M. l'abbé Joannet de la Société Royale des Sciences et Belles Lettres de Nanci».

2Dates 15 août 1754 - décembre 1764. 40 volumes. La première approbation est du 4 novembre 1754. La périodicité annoncée, 1er et 15 de chaque mois et à partir de 1758, mensuelle, est respectée. A partir de 1758, l'approbation est signée le 15.

Livraisons par an: 24 de 1754 à 1758. De 1758 à 1764: 12. On a 5 volumes par an de 1754-1758 et 4 de 1758-1764.

Datation: 15 août 1754 - 13 nov. 1755, 6 t.; 24 déc. 1755 - 12 déc. 1756, 5 t.; 24 déc. 1756 - 25 déc. 1757, 5 t. Dès janvier 1758, dans la collection de Duke, on trouve deux mois par volume.

3Description Jusqu'en 1758, chaque volume comporte 18-20 lettres, livrées en deux cahiers; dès 1758, chaque année comporte 12 numéros. 360 p. par numéro de 1754-1758. 192 p. de 1758 à 1762. 144 p. en 1763 et 120 p. en 1764.

Cahier 95 x 163, in-12.

Devise: «Quid prodest in humanis proficere doctrinis et marcescere in divinis? Que sert de se rendre habile dans les Sciences humaines et de rester dans l'ignorance de celles de Dieu? Isidore: De lib. gentilib».

Jusqu'en 1760, notation musicale pour une chanson dans presque chaque numéro.

4Publication Paris. Daniel Chaubert et Cl. Hérissant. Chaubert: quai des Augustins, à la Renommée. Hérissant: rue Notre-Dame à la Croix d'Or et aux Trois Vertus. En 1756: Lambert, rue et à côté de la Comédie-Française, au Parnasse. En 1763: Ch. J. Panckoucke, même adresse que Lambert.

Prix: 1755-1756, 12 # à Paris; 1757-1763, 18 # à Paris et 21 # en province; 1763-1764, 15 # à Paris et en province.

5Collaborateurs Jean-Baptiste-Claude JOANNET, abbé.

Collaborateurs: Nicolas-Charles-Joseph Trublet; Portes, abbé; Anger, abbé; de Lattaignant, abbé; Dinouart, abbé.

6Contenu L'Avis annonce: théologie ou religion; morale, selon la nature et la religion, en cas particuliers et par instruction épiscopale; les beaux-arts, surtout l'éloquence, la poésie et la musique; l'histoire du point de vue de la religion.

Les principales rubriques sont: théologie, controverse, histoire ecclésiastique, droit canonique, morale pratique, dévotions, discours et sermons, poésie et chants sacrés, événements.

Les centres d'intérêt: polémique contre l'irréligion, surtout contre les philosophes; critique philosophique et littéraire de livres en tous genres; sujets utiles aux prêtres (sermons, prières, explications théologiques, etc.).

Auteurs étudiés: Bayle, Diderot, Fontenelle, Leibniz, Locke, Milton, Montesquieu, Rousseau, Pope, Voltaire, parmi les philosophes et poètes.

Table à la fin de chaque année. Table générale pour 1754-1764 à la fin de décembre 1764.

7Exemplaires Perkins Library, Duke University, U.S.A., X per/J86CD.

Les collections de la B.N. et de l'Ars. sont incomplètes, et ne comprennent que 20 volumes. Hatin en mentionne 40.

8Bibliographie B.H.C.; H.P.L.P.; H.G.P.; DP2.

Historique Le 15 août 1754 l'abbé Joannet, qui venait d'abandonner pour raisons de santé, son noviciat jésuite, signe la première de ses lettres adressées à un «Monsieur», habitant la province, suivant une convention journalistique fort répandue. Son prétendu correspondant pourrait trouver dans ses comptes rendus la critique des nouvelles œuvres dans un genre négligé par les autres journaux: la piété. De prime abord donc, l'abbé voulut établir comme principe que les œuvres sur la religion faisaient elles aussi, partie de la littérature. Il se hâta de promettre une critique littéraire de ces livres, particulièrement nécessaire en ce moment à cause du «faux bel-esprit» qui envahissait les œuvres profanes et qui obscurcirait trop les principes chrétiens si ce style venait à gagner dans les écrits religieux. Un autre écueil, celui d'ennuyer les lecteurs serait évité dans le journal par la variété des matières et la manière de les traiter (t. I, 1754).

Les premières lettres rectifient quelque peu cet accent mis sur les qualités littéraires. Bien qu'on ne cessât d'évaluer cet aspect des livres, il devint clair que le contenu importait autant et plus que la forme. Dans l'avis de septembre 1754, où la parution régulière des lettres fut annoncée, ce furent des contributions sur les nouvelles des morts édifiantes, des cérémonies, des actions pieuses, que l'on demanda, non pas des œuvres littéraires. Le but élargi se révèle dans l'Avis du t. V de 1756, quand Joannet, dont le succès avait été affirmé par la reine, envisagea un nouveau programme: il y aurait désormais quatre parties à chaque numéro, sur la théologie, la morale, les beaux-arts et l'histoire; on invita des collaborateurs sur tous les sujets; les articles dans chaque catégorie seraient, d'une façon plus marquée, anti-philosophiques. Autre changement: l'abbé Trublet, le disciple de Fontenelle et de La Motte, qui avait offensé Voltaire par sa critique des vers français, se joignit au journal, pour y débuter vraiment, en janvier 1758. Joannet le présenta comme co-rédacteur, en louant la formation et les talents du nouveau venu; selon Michaud, cependant, Trublet aurait voulu taire cette association, assez importante d'ailleurs (une quarantaine d'articles entre 1758 et 1761; voir DP2) parce que l'abbé désirait ardemment gagner une place à l'Académie où les journalistes n'avaient pas bonne presse. Quoi qu'il en soit, l'année où les articles de Trublet cessent de paraître, 1761, est l'année même où il reçut le titre d'Immortel.

En janvier 1758, les Lettres devinrent le Journal chrétien, et Joannet prit l'occasion de résumer dans un avis de 17 p. l'origine et le plan du périodique. A un moment où les journaux se créaient pour toutes les spécialités, l'abbé avait cru bonne la suggestion d'un ami (qui n'est pas nommé, mais qui paraît être l'abbé Berthier) d'en rédiger un sur les ouvrages de piété. Car, malgré les ravages exercés par la «fausse Philosophie, la manie du bel-esprit et la licence des mœurs» (p. 7), les églises restaient fréquentées et les cloîtres peuplés. Ayant d'abord pensé à comprendre tous les ordres de la société chrétienne, puis ayant limité le champ, faute de pouvoir suppléer seul à un tel journal, il avait eu le bonheur de rencontrer un succès grand et rapide. Il aurait désiré le concours de plus de collaborateurs et espérait toujours l'attention des évêques. Cependant, secondé par Trublet, il pouvait maintenant signaler un journal bien amélioré, dès lors mensuel, et qui abandonnait la forme épistolaire pour suivre étroitement le plan déjà résumé. En novembre 1758, «la faveur de ce journal augmentant de jour en jour auprès de Messieurs les Ecclesiastiques» (p. 179), Joannet envisagea plusieurs augmentations dans chaque catégorie. Il n'était pas possible de donner des réfutations complètes des livres comme De l'Esprit des lois, mais le journal continuerait à y chercher ce qu'il y avait de saine philosophie. Une suite d'articles contenant les preuves de la religion chrétienne se prolongerait. On trouverait, en nouveauté, un abrégé du droit canonique; la résolution de divers cas de conscience; des plans de discours pour les fêtes prochaines, traduits de langues étrangères; des explications théologiques basées sur l'Ecriture, les Pères et les Conciles. Un resserrement de l'impression du journal, à la mesure de cinq lignes par page, assura ces transformations.

Ce plan fut suivi jusqu'en janvier 1763, date où Panckoucke annonça sa succession aux fonds du libraire Lambert. Celui-ci réduisit le nombre de pages, tout en les faisant plus longues (de très peu, en fait, quelques lignes seulement). En plus il rabaissa le prix de 5 #. Deux ans plus tard, en décembre 1764, un mois après la suppression des Jésuites, Joannet signala sa démission sans explication, mais en remerciant ses collaborateurs et le public, et en prenant soin de donner la table complète des matières pour toute la durée du périodique. L'abbé prit sa retraite, donnant en 1770 et 1775 des œuvres philosophiques avant de mourir en 1789.

Dans son adieu (p. 104), Joannet parla des principes qui le guidèrent: «une impartialité et une honnêteté de critique, dont je crois ne m'être jamais départi, si ce n'est contre quelques ouvrages d'une impiété si audacieuse qu'elle aurait justifié le zèle le plus amer». Ce fut vraiment, comme il l'admit, un journal polémique qui avait pris parti contre les philosophes dès le commencement, et qui s'attaque à eux avec de plus en plus d'acharnement au cours des années. Selon le journal, les philosophes anéantissent la vertu, leur appel à l'estime de soi pour inspirer la bienfaisance ne suffit pas, ils ne voient pas combien l'homme a besoin du surnaturel (t. IV, Lettre 3). La philosophie doit être perfectionnée par la théologie (t. III, Lettre 17), qui, elle, peut être expliquée et prouvée. Il faudrait des remparts, tels que des académies ecclésiastiques, pour combattre l'ennemi avec ses propres armes (1756, t. I, Lettre 1). Les magistrats ont le pouvoir de couper ces membres infects, qu'ils en usent avant que la corruption ne gagne le corps entier (1756, t. III, Lettre 1). Des traités clairs et convaincants exigés comme réponses aux questions qu'on n'aurait même pas dû poser (l'existence de l'âme, de Dieu), se résumèrent en détail ici. Les auteurs entamèrent aussi de nombreuses défenses contre les incrédules; trois extraits en 1757 (t. II) sur la religion naturelle et la religion révélée; deux sur le fatalisme (1757, t. IV); un accord de la foi avec la raison, par Trublet (1758, t. I, II); deux extraits d'un livre sur l'incrédule détrompé (1758, t. II-III) et trois sur les athées (1758, t. VII-IX); dix-huit extraits d'un abrégé des preuves de la religion, par l'abbé Anger (1758, t. XI; 1760, t. IV); vingt-sept extraits au sujet des erreurs sur la religion (1758, t. XII; 1762, t. VII). Plusieurs numéros en 1759 et 1760 traitèrent longuement les nouvelles de la condamnation de l'Encyclopédie et de De l'esprit, du Journal encyclopédique par Louvain, et plus tard, en octobre, l'Emile. Le journal alla jusqu'à se corriger parfois: un lecteur averti fait voir le matérialisme dans un poème par M. de La Herse sur la création, et le poète se reprend au numéro suivant (1762, t. IX, I). Poullain de Saint-Foix, accusé par le Journal chrétien d'avoir tourné la religion en ridicule dans les Essais sur Paris, poursuivit les journalistes et obtint satisfaction (Grimm, C.L., t. IV, p. 275-276).

Le même point de vue se montre aussi dans les critiques d'écrivains et les interprétations des événements. Outre les attaques acerbes contre les philosophes, il y en eut aussi contre Locke, Spinoza, Bayle et leurs confrères. Descartes, et c'est à sa philosophie que Joannet adhérait, n'est guère mentionné. Quant aux événements, on lit des explications orthodoxes des tremblements de terre, de l'Inquisition et de l'Edit de Nantes, tandis que la Saint-Barthélemy et d'autres excès sont rejetés.

Le journal fut essentiellement un organe conservateur, d'où ses hésitations à critiquer l'Eglise. Contemporain de l'Encyclopédie, il arriva parfois à désapprouver les institutions, mais ce fut plutôt indirectement: par exemple en parlant longuement de la responsabilité du prêtre envers son troupeau. En gros, cependant, le journal se mit du côté de l'autorité et des traditons établies. Il prêcha des études plus approfondies du latin et fut sévère pour les formules des sacrements et les pratiques de dévotion. Il condamna le théâtre, les romans et les passions. Il loua la royauté et la docilité à toute autorité, soit sociale soit religieuse.

Encore contemporain de l'Encyclopédie, le journal voulait instruire. A son premier auditoire, le clergé, il destine surtout la rubrique des sermons sous laquelle se trouvent groupés des analyses et des textes complets qui se comptent par centaines. La longue suite d'articles sur les cas de conscience, les lois ecclésiastiques, la connaissance de Dieu et les extraits des Pères, eurent aussi comme but de servir d'ouvrages à consulter pour les prêtres. L'exégèse de l'Ecriture y est aussi très développée, par une quantité d'articles sur les rapports entre les deux Testaments, les interprétations et les meilleures œuvres linguistiques.

Pour un deuxième public, en principe plus étendu, celui de tous les chrétiens, le journal fournit des études sur l'éducation des enfants, des vies du Christ et des saints, et beaucoup de conseils (sur les devoirs domestiques par exemple) et de «dévotions». Le séculier peut s'y instruire aussi et nourrir sa piété en lisant les rapports des missions, les histoires de lieux saints et les mandements épiscopaux. Il a l'occasion de se rappeler la nécessité des œuvres de charité, c'est-à-dire la bienfaisance recommandée sous bien des formes comme une des bases de la foi. Ces suggestions et les histoires sentimentales, les incidents pieux, eurent aussi pour effet de toucher les lecteurs.

Car l'abbé et ses collaborateurs durent comprendre l'importance du sentiment dans l'expérience religieuse, et partant, de l'appel au sens esthétique: la section sur les beaux-arts fut dans presque chaque numéro remplie de sermons et de poèmes. Les psaumes, en nouvelle traduction, y foisonnent, ainsi que les odes sur des sujets de dévotion, les dispositions nécessaires pour bien communier, par exemple (1762, t. VI). Les pensées sont élevées, mais l'expression, et l'air à suivre, le sont moins: un cantique parmi beaucoup chante les caresses du monde, les soupirs, l'ardeur, sur la mélodie d'«Hypolite et Aricie» (1757, t. III). Les lecteurs donnèrent aussi en profusion des chants pour les fêtes, et on trouve quelques poésies de circonstances, par exemple les étrennes de Joannet en 1761 au couple royal. Par leur nombre, toutes ces poésies et ces sermons prouvent que Joannet fut fidèle au principe énoncé très tôt (1754, t. II; 1755, Lettre 15), que ce qui sert à séduire peut aussi servir à induire à la religion.

Incitation à la religion, par ses défenses, ses exégèses, ses conseils et ses poèmes, le Journal chrétien fut une présence marquante pendant ces dix ans de crise.

Kathleen HARDESTY DOIG

 


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